Le carnet de la ménagère

 

Dans le bruit et la fureur qui caractérisent la campagne présidentielle que nous vivons les programmes des candidats sont, disent les commentateurs professionnels, inaudibles.

Un électeur « normal » avait déjà un sentiment analogue quand l’élection, la précédente par exemple, se déroulait mais cette fois ci le sentiment est amplifié et l’affaire des poursuites engagées contre F. Fillon crée le chaos électoral.

C’est qu’en effet le plus souvent les programmes consistaient presque exclusivement en une énumération assez fastidieuse de mesures (mesurettes) concernant des sujets considérés comme des « marqueurs » politiques susceptibles d’avoir un impact réel ou supposé sur la vie du pays au plan social, sociétal et même parfois économique mais n’autorisant en rien une lecture d’un projet global. Ce que les mêmes commentateurs qualifiaient d’absence de vision. Ces successions de slogans, ces picorages électoraux ont été acceptés longtemps par des électeurs parqués dans les réservoirs traditionnels, les partis, qui à la louche traduisaient sans grande finesse les orientations possibles d’une population gavée. De véritable politique, sur les vrais sujets, point. Au mieux, des intentions, des tendances, des possibilités d’action. Pire encore, des promesses dont chacun sait qu’elles ne peuvent pas être tenues, qui ne sont que des invocations et dont les mêmes commentateurs nous rappellent qu’elles n’engagent que ceux qui les reçoivent.

 

Les ménagères du temps jadis, qui souvent n’avaient ni le temps, ni les moyens d’être des féministes tenaient des comptes mensuels ou hebdomadaires dans un petit carnet. Elles y inscrivaient ce que leur rapportait leur mari, avec le secret espoir qu’une partie de la somme promise ne se soit pas égarée au café ; elles y ajoutaient ce que leur propre industrie de couturière ou de dentellière pouvait y apporter. Cela ne prenait que peu d’espace mais par convention disons que cela couvrait la page de gauche du carnet pour la période en question. Sur la page de droite elles consignaient la trop longue liste des dépenses qu’elles avaient dû consentir, liste que chacun connait bien. Elles faisaient l’addition et inscrivaient le résultat au bas de la page de droite en regard du chiffre de la page opposée.

Dans cette liste, plus courte de nos jours, ne figuraient pas encore l’abonnement à Free, ni le remboursement du prêt pour l’achat de l’écran plat.

L’artisan ou le petit patron ne procède pas autrement ; seul le vocabulaire change, il parle de « compte d’exploitation » ; ça fait plus riche mais c’est la même chose.

Cet homme-là, cette ménagère-là savent bien qu’il ne faut pas que le chiffre de droite dépasse sauf circonstances exceptionnelles celui des gains de la page de gauche. Il faut au contraire que les gains excèdent les dépenses afin de pouvoir épargner, précisément pour faire face aux imprévus : la maladie, la perte temporaire d’un emploi, l’aide à dispenser « nécessairement » autour de soi.

Une des règles fondamentales, sans doute la plus importante sinon la seule que l’auteur de cette note ait retenue est que le « cash-flow » (troisième étape dans le vocabulaire) est l’indicateur vital de la bonne santé de l’entreprise, comme le sont le pouls ou la tension cardiaque d’un patient. Avoir un cash-flow positif ou encore la marge du commerçant est incontournable sous réserve de vivre sous perfusion de la dette et la certitude de la faillite.

Les plus grandes entreprises, pour révéler leur santé à leurs propriétaires ont recours à des instruments plus élaborés, des bilans, des « balance sheets », des rapports annuels dans lesquels les comptes d’exploitation et les carnets de la ménagère n’apparaissent pas clairement bien qu’ils en restent l’élément déterminant. C’est que le temps de cette lecture de santé est plus long et qu’on ne mesure pas la vie de Total ou d’Air Liquide au rythme qui convient pour comprendre la misère du laboureur.

Enfin pour une Nation et pour l’État imparfait qui est censé en garantir la santé, les choses deviennent illisibles dans la chaumière. Il faut le docte Migaud pour déceler les faiblesses du tableau présenté à l’électeur par un Ministre des Finances, moderne Diafoirus de la médecine financière moderne. Quand celui-ci de surcroit s’emploie d’abord à tromper ses associés européens, trompés mais lucides, la messe est dite : une chatte n’y retrouve pas ses petits.

 

Disons le carrément : pour la plupart des candidats à l’élection présidentielle il n’existe qu’une page du carnet, la page de droite.

Elle serait d’ailleurs plus judicieusement placée à gauche car sur l’échiquier politique, la gauche est le côté où ce trait est le mieux marqué.

C’est qu’il faut assurer la marche harmonieuse du Progrès Social lequel, chacun sait, passe par la réduction du temps de travail de ceux qui surveillent ceux qui travaillent, l’accroissement des avantages des agents de l’État ayant déjà acquis des avantages et l’assimilation des éléments inassimilés d’une immigration postcoloniale qui sait et n’oublie pas la grandeur d’Allah. Et que les mauvaises langues ne fassent pas de procès au sujet des quelques millions de citoyens ayant sombrés dans la précarité : un revenu universel les y maintiendra.

 

La page opposée, celles des sous qu’on gagne n’est pas seulement négligée ; elle est oubliée, elle est niée. Elle n’existe pas. Mensonge, point de vue tendancieux, répondrons les candidats : nous savons financer la dépense car il existe deux ressources qui apparaissent pour l’heure inépuisables et puis, merci Petit Jésus, pas si chères que ça. Le déficit budgétaire est gratuit à l’évidence et que sont quelques dizaines de milliards d’Euros du service de la dette en regard du plaisir de l’Élection promise. La dette, quelle dette ? Et qu’on arrête de nous ennuyer avec l’exemple allemand.

 

Cependant l’objet de ce pamphlet n’est pas de ressasser ces évidences. Après avoir écarté la démagogie des arnaqueurs il nous faut considérer les programmes des candidats  qui nous disent qu’il faut, dans le vaste monde mondialisé, introduire un soupçon de valeur ajoutée à nos productions. Au-delà d’un nécessaire combat pour la compétitivité ils  nous disent qu’il est une condition nécessaire pour que le pays (cher et vieux) continue simplement d’exister sans avoir à ramper à la Grecque : cette condition est que les Français se remettent au travail.

Donc un des candidats nous propose un programme et il nous dit que ce programme permettra le redressement économique du pays.

 

En vérité ce qu’il convient de retenir du programme présidentiel, car on ne nous en offre qu’un, est qu’il faut rétablir les conditions nécessaires de l’effort collectif, de la croissance. Si ces conditions ne sont pas remplies la décroissance continuera, les industries migreront, les capitaux et les talents s’exporteront et la population des ovidés assistés connaîtra la rigueur grecque, mais avec cadastre.

 

Ces conditions ne sont pas suffisantes. Elles ne sont que la plateforme sur laquelle les Français peuvent par leur travail, par leur industrie, avec leurs talents reconstruire un ensemble  social et économique conscient de son insertion dans le monde et réaliste sur le rôle qu’elle doit y jouer.

Cet ensemble social qu’on appelait jadis la Nation doit se doter des moyens de ses ambitions et la seule ressource qu’elle ait à valoriser est le travail des Français. C’est le seul chemin vers le plein-emploi et le plein-emploi est le seul chemin vers la paix sociale et la disparition des communautarismes.

 

Il est temps de remplir la page de gauche du carnet qui reste à écrire par la Droite.

 

05 mars 2017