Après la sidérante élection de Donald Trump à la Maison Blanche le monde entier s’est interrogé sur sa personnalité, sur la composition de son électorat et sur la nature du discours qui avait conduit cet électorat à ce vote. Le but de l’exercice était d’anticiper au mieux les conséquences  -disons les séquelles-  de ce phénomène.

 

Le personnage

 

Tentons un résumé simplificateur mais qui donne peut-être une véritable clé pour la lecture des événements qui se déroulent en ce moment.

Trump voit le monde comme un gigantesque Marché sur lequel tout est à vendre et/ou à acheter.

Il voit le monde comme le lieu où s’exerce ce qu’on appelle désormais la « commodification » de toute chose en matière économique, sociale, sociétale/culturelle/confessionnelle.

Cet américanisme se substitue progressivement au vocable, guère plus harmonieux de « chosification », vocable lui-même guère plus élégant que « réification ». cf encadré joint.

Dans cette attitude, autorisé et légitimé par son succès électoral il se voit donc  comme le chef et probablement comme le propriétaire d’une entreprise appelée États-Unis d’Amérique qu’il ne perçoit que comme un système lui permettant de faire son « business », de conduire ses affaires.

Ainsi pourquoi abandonnerait-il les activités qu’il mène déjà puisque les activités qu’il va mener ne sont que leur extension ?

Ainsi pourquoi ne choisirait-il pas les employés qu’il veut, comme il les veut, quand il les veut pour l’aider à faire des « deals » avec des acteurs internationaux dont il ne perçoit pas qu’ils puissent voir le monde différemment ?

Ainsi pourquoi ne pas continuer à armer le pays (particuliers et militaires) puisqu’il y a un marché de l’armement ?

Ainsi pourquoi dépenser de la ressource à soigner des gens qui ne sont pas impliqués pleinement dans le « business » comme producteurs ou mieux comme consommateurs ?

 

La méthode et l’électorat

 

Citons l’article de Charles Jaigu qui commente le livre de Ron Suskind, dans lequel il oppose les personnages d’Obama et de Trump, en partant de l’échec d’Obama…

 

… échec qui s'explique en partie par «son impuissance à réformer Wall Street» au seul moment où cela aurait été possible, après la crise de 2008. Secondé par une équipe aux relations incestueuses avec les banques, le président a raté «cette opportunité». Il avait en effet la majorité du Congrès avec lui. Il pouvait mener un combat pour dompter les barons noirs de la finance américaine, dont même le financier Warren Buffett a souvent dénoncé les excès. «Il n'a pas saisi la chance historique qui s'offrait à lui de restructurer Wall Street de fond en comble.» Le président sortant n'avait pas suffisamment la volonté de déplaire. Pas suffisamment de volonté de faire. Il avait tendance à «admettre que les attaques de ses adversaires étaient aussi recevables que sa proposition, indiquer les faiblesses de ses mesures et accorder à ses opposants un statut égal au sien pour y trouver des solutions, comme s'ils étaient des joueurs fair-play et bien intentionnés». De ce point de vue, la route qu'emprunte Trump est tout le contraire. Il n'est vraiment pas tétanisé par la complexité du monde, et le réseau des contraintes qui inhibe la plupart des décisions. Cette route a été préparée et balisée par deux de ses prédécesseurs républicains: Reagan et Bush junior. Elle jaillit d'une confiance dans l'aptitude illimitée des États-Unis à imposer leur agenda aux autres, même s'il est fantasque. Suskind nous rappelle son scoop préféré, publié dans le New York Times en 2004. Une conversation qu'il avait eue, au cours de l'été 2002, avec un conseiller de George Bush: «Vous croyez que les solutions émergent de votre analyse de la réalité observable. Ce n'est plus de cette manière que le monde marche réellement. Nous sommes un empire maintenant et, lorsque nous agissons, nous créons notre propre réalité. Et pendant que vous étudiez cette réalité, judicieusement, nous agissons à nouveau et nous créons d'autres réalités nouvelles, et c'est ainsi que les choses se passent. Nous sommes les acteurs de l'histoire. Et vous, vous tous, il ne vous reste qu'à étudier ce que nous faisons.» La phrase «Nous sommes un empire maintenant et nous créons notre propre réalité» est devenue culte. Elle est le slogan de ceux qui croient en la suprématie de la conviction énergique, ou de la foi aveuglée sur une réalité jugée docile aux ordres et aux oukases. Ceux qui croient encore qu'il y a «des faits et une réalité» sont donc des ringards. Tout ça, c'était bien avant «la démocratie post-factuelle». Elle était pourtant bien là, niant, par exemple, l'existence des armes de destruction massive en Irak.

À l'époque, Suskind avait rapporté une autre anecdote du même tonneau. Mis en garde par le secrétaire au Trésor sur la gravité des déficits, Dick Cheney lui répondit: «Les déficits n'ont aucune importance, Reagan l'a prouvé.» Évidemment, on ne peut que trop aisément tirer le fil et le rattacher à la patte folle de Donald Trump. «Trump a parfaitement vu la réalité de la crise américaine, qui vient de la stagnation du niveau de vie pour la classe moyenne. Mais il s'est dit qu'il allait capter leur consentement sur des bases irréalistes. Tout d'abord en leur promettant de “salir le nez de l'establishment”. Ensuite, en promettant d'arrêter le barnum de la mondialisation. Il s'est adressé à des gens qui se sentent pris pour des clowns, et maintenant ils ont mis un clown à la Maison-Blanche.» .....

….L'Empire peut continuer de «créer sa propre réalité», même si elle lui revient dans la figure, sous la forme d'une politique désastreuse au Moyen-Orient et d'un divorce profond entre l'Amérique des laissés-pour-compte et les plus riches. Suskind en tout cas n'est pas de ceux qui voient dans les éclats de Trump une position de négociation pour arriver à un accord raisonnable avec ses partenaires ou ses adversaires. «Il a parfaitement compris le concept de reality show, qui repose sur l'effet de surprise permanent, il est imprévisible.» ….

 

Tout y est dit : L’argument de vente à la primauté et surtout, il faut  empêcher l’électeur de penser : il doit ressentir et désirer. Et d’ailleurs tout interlocuteur doit être sidéré.

 

 

 

 

Commodification.

Cet anglicisme construit sur le mot commodity se traduit en français par plusieurs mots et concepts qui se recouvrent et se pénètrent. Citons : Marchandisation, Chosification et son discutable synonyme de Réification...

Le mot a deux sens.

Un sens positif de mise à la disposition de tous, par les mécanismes du Marché de biens, marchandises, « commodités » qui autrement demeureraient inaccessibles au plus grand nombre.

Dans ce sens le terme rejoint la notion de service public et le premier exemple qui vienne à l’esprit est celui de la distribution d’énergie par un réseau électrique qui transforme une « commodité » individuelle (Mon groupe électrogène, mon panneau solaire) en une commodité collective :EDF, entreprise nationale. Les Français diraient « mise sur le marché, mise à disposition ».

Un sens négatif qui est que tout élément de la vie publique et individuel puisse ou doive subir ce processus de marchandisation dans la mesure où il est possible et malheureusement inévitable de l’insérer dans un circuit économique et fiduciaire, en ne trouvant d’autre limite que la conscience individuelle. Et même, les Églises confessionnelles américaines ne sont-elles pas devenues de simples officines commerciales dans lesquels des bonimenteurs jouent de la crédulité des âmes simples en les rackettant dûment et durement. Les Français disent « Marchandisation ».