Ce petit texte, écrit en 2016, ne visait qu’à actualiser une image ancienne et classique qui amusait peut-être les lecteurs du 19ème siècle. Tout naturellement l’Avion y remplace le Char.

Depuis l’idée m’est venue que dans l’image de l’Avion il y avait beaucoup plus. La faute ou le mérite en reviennent à Air France et à son bien triste vol Rio-Paris.

Le Char de l'État

Je n’ai pas trouvé l’origine de cette image du Char de l’État que les précurseurs de nos modernes libéraux utilisaient pour dénoncer l’obésité et la rapacité d’une classe politique étouffant le progrès social. L’image –certains disent la métaphore- devenait facilement graphique et caricature. Nous sommes en peine de reconnaître les personnages véhiculés dans ces charrettes mais les Plantus de notre monde n’auraient aucune difficulté à reprendre le thème et y coller les binettes des acteurs de la vie politique contemporaine, acteur dans toutes les acceptions du terme.

Dans ces dessins les passagers et les cochers sont les représentants de l’oligarchie du moment. Le rôle du peuple est d’être attelé au Char et de le tirer: le Char est trop lourd, la pente est trop forte, on stigmatise l’excès d’État ; les chevaux sont attelés pour tirer dans des directions opposées, on accuse les divisions du pouvoir ; ou encore on se précipite dans la rivière comme les modernes nous disent qu’on va dans le mur. Plus modeste est le publicitaire qui nous dit que la naissante voiture automobile est plus facile à manier que le Char de l’État qui est, chacun le sait doté d’une foultitude de pédales (no pun) et d’un volant qui ne contrôle aucune trajectoire.

Nous ne sommes plus au 19ème siècle ni au début du 20ème et l’automobile devenue « auto » a remplacée, grâces soit rendues au Colonel Drake et à M. Daimler, les chevaux et les diligences qui sillonnaient encore la France de nos grands-parents.

 

L’image, la métaphore du Char devient difficile à exploiter pour l’humoriste comme pour le commentateur : il faut trouver un nouveau véhicule. On pense immédiatement à l’autobus mais il y a dans cette image une notion de régularité, de simplicité de la tâche, de rusticité de la machine qui conduit à écarter l’analogie. Le car conviendrait mieux car il peut connaître des destinations variées : il va en vacances, il transporte les cégétistes sur les lieux des manifs, il mène à Madrid les étudiants erasmusisés, il remplit les stades de foot de leurs indésirables supporters bref il va où l’on veut avec tout le monde et n’importe qui. De surcroit on peut le sophistiquer en lui adjoignant les artifices du confort : vidéo, zizique, toilettes comme dans les aéroplanes et maintenant la Wifi…Un paradis sur roue, quoi !  Cependant, une fois encore l’image ne rend pas compte d’un autre aspect : l’équipage est réduit : un ou deux chauffeurs, parfois une nénette-animatrice traduisent un défaut de complexité dans le fonctionnement de l’animal.

C’est alors l’avion de ligne qui vient à l’esprit comme possible remplaçant d’un Char de l’État rendu obsolète par les progrès fulgurants du 20ème siècle. L’image est bonne, la métaphore fonctionne.

 

Je peux d’abord placer tous mes passagers : le peuple, il a payé pour le voyage et les pilotes peuvent le balader. Ils sont soumis, ils ont attaché leur ceinture, ils recevront leur paquet de noisette puis leur plateau repas ; ils n’ont aucun mot à dire, le film et la musique les occupent entre deux annonces de turbulence. Les turbulences, ils les sentent venir mais quoi, ils sont ligotés dans le confort de leur siège.

Je peux décrire l’excellence et la sécurité de fonctionnement de l’avion. Comme la machine de l’État il ne connait pas la défaillance ; les concepteurs et les constructeurs ont pensé à tout et rien ne peut arriver qui mette en cause la sécurité et le confort des passagers. Cet avion est une vrai Providence.

Il y a bien quelques pèlerins qui n’ont pas trouvé de siège et qui sont restés sur le tarmac, mais c’est trop tard pour penser à eux : l’avion vole.

Je peux m’extasier devant la formidable poussée des moteurs, qui propulse le moderne attelage en plein ciel. Ils ne présentent qu’un léger désavantage : ils consomment beaucoup de kérosène et les passagers n’en ont guère. Mais je laisse ce point de côté (no pun) car je trouverai du carburant chez mes amis proche-orientaux qui me feront crédit. Et chacun sait que la dette n’est pas un problème.

Je dois reconnaitre la compétence et la gentillesse de l’équipage qui m’instruit dans les règles à respecter, les consignes à suivre et qui me dit les conditions du vol. J’éprouve du respect pour les pilotes qui, je le comprends bien, constituent une véritable aristocratie. Je sais d’ailleurs à la lumière d’évènements récents que leur oligarchie est menacée par de mesquins soucis de rentabilité des proprios de l’avion qui se trouvent être … les passagers. Enfin, en tout cas ils sont bien habillés et les vieillissantes hôtesses sont encore appétissantes. J’ai là une faiblesse de la métaphore car la mise en parallèle de mon équipage à l’oligarchie politique qui mène le Char de l’État n’est que partiellement convaincante.

Des esprits chagrins me font remarquer que l’avion vole bien et  haut, en respectant les valeurs de la République, garant de la Grandeur du village gaulois d’où viennent les passagers mais que, si le crédit s’arrête, si le plein de kérosène n’est pas fait les moteurs vont cesser de le propulser. Au sol, la chose est sérieuse, mais les passagers peuvent descendre et retourner dans leur village ou prendre l’avion d’une compagnie qui génère les ressources avec lesquelles elle achète son fuel. En l’air, la chose devient grave car pour l’Avion de l’État il n’y a pas de terrain de secours.

Je ne regrette pas le temps des Chars mais j’aimerais tant qu’on se préoccupe de trouver l’argent du kérosène.

 

Allez, Plantu, un p’tit avion avec quelques silhouettes provisoirement célèbres.

 

Décembre 2016

 Une année s’est écoulée. Je remonte dans mon Avion.

Non, pardonnez-moi, j’ai changé d’avion et ce n’est pas mon avion : nous sommes tous passagers.

En 2016, j’étais passager d’un avion du siècle dernier, par exemple Un Constel de ma jeunesse, une gentille petit Caravelle de rien du tout ou déjà l’ultra classique 737, un avion avec un pilote.

Dans ces premiers jours de 2018, je prends place dans un Airbus flambant neuf doté de tous les perfectionnements de la technique moderne. Il est si perfectionné et il converse si aisément avec son environnement qu’il ne nécessite « l’aide » des pilotes que pendant quelques brefs instants au décollage et à l’atterrissage. Je me suis laissé dire qu’en fait, cet aéroplane est un robot volant.

Les pilotes ne seraient dans le vol que des observateurs avant même d’être des opérateurs de cette machine. Réellement, il est vrai qu’elle vole toute seul et qu’une grande partie des instructions qu’elle reçoit proviennent de sources extérieures au cockpit : MTO, balises diverses, terrains d’origine ou de destination, organismes de maintenance connectés et que sais-je.

 Alors nous sommes assis, comme je le disais précédemment dans un avion et j’introduis dans cette métaphore l’idée que cet aéroplane, ce Char de l’État est d’une complexité telle et obéit à tant de contraintes extérieurs que les pilotes que nous plaçons dans le cockpit, les représentants et les gouvernants ne sont plus que les observateurs assez impuissants et très rapidement sidérés du fonctionnement d’un État-Robot.

 Tant qu’il y a du kérosène dans les réservoirs, le Char de l’État vole comme il peut (il ne veut rien : machine il est, machine il reste !) et nous restons assis.

 12 janvier 2018

 Ref : dans le blog :  « La cage de verre » en septembre 2017 et  « IA mein Herr » en janvier 2018