En 1864 le jeune explorateur Speke, inventeur heureux du lac Victoria, mourait d’un accident de chasse. *

En 1865 le jeune photographe Whymper gravissait le Mont Cervin.

 

Le premier avait consacré à ses voyages 6 à 7 années de sa vie.

Le second de nombreuses vacances en Suisse et à Chamonix.

 

Chacun des deux a frôlé la mort.

 

Deux hommes d’exception, de culture comparable, dans les mêmes temps ont vécu l’Aventure et se sont exposés aux dangers de l’inconnu et de la mort : le premier de façon absolu, irrémédiable, le second le temps d’un week-end.

Tous les deux méritent la majuscule de l’Aventure, mais force est de reconnaître que Whymper avait ramené cette aventure à une dimension forcément réduite : celle de la verticale et du quotidien valaisan.

 

Whymper et la gentry britannique avaient par un tour de passe-passe rapatrié l’Aventure ainsi devenue un prolongement de la chasse au renard et d’un jeu de ballon récemment introduit : le rugby.

 

Cette aventure du pauvre était vouée à la prolétarisation, puisqu’on peut la vivre avec moins de temps à y consacrer, moins de moyens, voire pas de moyen du tout et qu’elle autorise, merveilleuse auberge espagnole, chacun à y trouver ce qu’il y apporte. Elle portait en germe et regroupait déjà fraternellement le plombier de Manchester, Tézenas de Moncel, Chris Bonnington, Zwingelstein et Edlinger.

 

Donc on y a d’abord trouvé et apporté l’exploration de petits recoins de notre monde que les terreurs antiques des anciens avaient préservés, en Europe pour se faire les dents et puis de plus en plus loin, de plus en plus haut et partout dans le monde ; de sorte que la petite exploration du pauvre, l’alpinisme s. s.  finissait par rejoindre la grande exploration, celle des « expés » et la quête des 8000.

C’est bien sûr ce que nos nostalgies qualifieront d’Age d’Or de l’alpinisme.

 

L’élitisme caché ou revendiqué y apposait son sceau. Hillary héros national, vainqueur de la Compétition…

 

Dans le même temps se développaient les outils de l’alpinisme : le geste du grimpeur, la résistance à la fatigue, l’assiette et l’équilibre du skieur, chacun de ces outils ouvrant  une activité propre. De la danse chère à Bérhault à la voracité d’Ueli Steck, du si joli sourire de Destivelle à la détermination de Messner, la pratique de la verticale se diversifiait en des sports nouveaux plus aguichants, plus vendeurs, plus à la mode.

 

De sorte que l’alpinisme comme la dernière forme d’exploration et d’aventure devenait un objet culturel du passé.

 

Heureux ceux qui ont vécu dans cette culture et peuvent dire : avant moi, personne n’était passé là !

 

Une dernière remarque : les sportifs qui remplacent les alpinistes dans ces jeux nouveaux sont tous des athlètes d’exception ;  leurs qualités physiques sont prodigieuses et ils repoussent tous les frontières de ce qu’il n’est plus raisonnable de faire. Comment les distinguer ? Que leur reste-t-il pour qu’on les voit ? Qu’est ce qui permet à cette traîne d’élite de se réclamer (s’ils en ont conscience) de leurs ainés ?

C’est le Risque. C’est à titre posthume qu’ils entreront dans la Carrière.

 

Il ne faut plus frôler la mort, il faut l’affronter. Et là est la fin de l’Aventure.**

 

Les montagnes sont toujours là et elles nous regardent d’un œil amusé et indulgent.

 

Septembre 2015

 

 

*  Atteindre le lac Victoria ne signifiait pas que la terre ait cessé d’être un territoire à explorer mais signifiait la fin d’une ère de l’humanité où l’homme avait cru qu’elle était quasi-infinie.

Bien évidemment les portugais et navigateurs du XVème et XVIème siècle avait fait davantage, mais avec Burton et Speke, on restait dans le domaine du voyage individuel, à pied, du cousu-main pour ainsi  dire. Hormis pour l’Espace l’exploration était affaire d’aventuriers (sponsorisés souvent) qui, sac sur le dos, machettes à la main, sur leurs pirogues, leurs chameaux, accrochés à leur ballons ou portés par leurs avions allaient, en avant-garde du colon, reconnaître et souventes fois prendre possession de tous les coins et recoins d’une terre, néanmoins sphérique. Dans ces périodes merveilleuses, quand le Pole n’était pas encore une promenade sur catalogue, quand Bernouze ne vous faisait pas traverser le Sahara sur des chameaux bien éduqués, quand les canaux de Patagonie n’étaient pas « vendus » par Fram ou Costa Croisière, l’Aventure existait encore, individuelle, incertaine et dangereuse. Elle exigeait un engagement total, elle vous accaparait et vous rendait, souvent détruit, à un monde qui n’était plus le vôtre et qui, souvent aussi, vous rejetait après vous avoir adoré.

 

**  En relisant cette note, un peu plus tard, Juin 2016, je me suis interrogé sur mes sentiments quant au changement que j’essayais d’analyser et de décrire. Comme alpiniste, je me sens l’héritier, imparfait et timide du jeune Whymper, mais aussi le précurseur, maladroit et irrésolu des athlètes modernes ; en somme un acteur de cette évolution, coincé sentimentalement entre la nostalgie d’un monde encore vaste et la jalousie que fait naître en lui le talent des nouveaux gladiateurs. 

 

Plus tard encore : peu de jours après l’annonce de la disparition d’Ueli Steck, devenu étranger à ce monde des alpinistes de notre époque, l’effroi me saisit devant le vide que ces pratiques supposent.

Paix à son âme.