Il convient de remplacer le Famas ; il est vieux ; quarante ans déjà, et cet âge avancé fait qu’il ne satisfait plus aux besoins des Forces Armées.

Soit.

On notera que l’AK47, plus connu sous le nom de la « kalach », pimpante septuagénaire, tient encore parfaitement sa place dans un monde militaro-terroriste qui s’accommode, bien semble-t-il de ses modestes performances.

Le Ministère compétent va donc organiser la fourniture d’un nouveau fusil d’assaut pour équiper nos armées.

L’appel d’offre international concernant cette commande ne comporte pas d’entreprise nationale.

Pourquoi ?

Aucune entreprise française n’est en mesure de fabriquer ce fusil. Plus précisément la seule entreprise qui aurait pu soumettre une offre n’a pas l’assiette financière (et industrielle, on imagine) qui l’autorise à concourir.

Aucune critique, contrairement à ce que certains expriment, à formuler sur le choix de la Direction Générale de l’Armement de s’adresser à des Belges, à des Italiens, des Suisses ou des Allemands. Le fusil d’assaut n’est pas considéré comme une arme sensible ainsi que la kalach le démontre et on peut espérer que les entreprises sélectionnées offrent les garanties de pérennité  que n’offraient plus la défunte Manufacture d’Armes de St  Étienne, que n’offre pas le modeste manufacturier français et qui sont requises pour un marché de 400 millions d’Euros, d’une durée de trente ans.

Soit.

L’étonnement est ailleurs et il est plus vaste.

Un fusil d’assaut est un morceau de ferraille de 4 kilos environ, dont certaines pièces nécessitent de n’être pas fabriquées en acier à ferrer les ânes et dont la principale qualité doit être la simplicité et de là, la robustesse. C’est en quelque sorte en quelque sorte un engin qui tient à la fois de la pièce automobile et de l’électroménager. La kalach en témoigne. On parle toujours d’un marché de 400 millions d’Euros, ce que les gens rompus au monde de l’entreprise et des connivences appelleraient un demi-milliard.

La France que notre classe politique (elle seule sans doute) place au 5èmè ou 6ème rang des économies mondiales, reconnait par la voix du Ministère de la Défense qu’elle ne peut plus fabriquer un demi-milliard d’Euros de fusils à 4 kilos la pièce. Insistons sur le sens du verbe « pouvoir », capacité à faire. L’industrie nationale est-elle à ce point délabrée que personne en France ne soit en capacité de forger, usiner, ébarber et polir 4 kilos de ferraille dans le cadre d’un marché d’État.

Ici, derrière ce clavier on est plutôt libéral, et on croit encore que, sur les sujets non régaliens la petite main invisible constitue toujours un régulateur puissant contre les excès du trop-d’état.

Ce n’est donc pas tant le choix du Ministère qui gêne mais cet aveu d’impuissance, de reconnaissance du déclin industriel, accompagne comme il se doit par les gémissements que provoque la difficulté « d’inversion » de la fameuse courbe.

Car enfin, même si le fusil n’est pas la chose du monde la plus importante, le fabriquer, c’est du travail.

 

Quelques mois plus tard, fin octobre 2016.

Le contrat a été passé et une entreprise allemande fournira une centaine de milliers de HK 416, qi est une arme d’excellente qualité. Allons tant mieux, et cessons de gémir sur la défunte Manufacture d’Arme de Saint Étienne.

On ne peut que s’étonner de la complète irresponsabilité des Allemands. Ils n’ont pas de Forces Armées (ou si peu), ce qui, notons-le,  les dispense des exploits militaires des nôtres, et cependant, quel gâchis, ils disposent d’une industrie capable de fournir l’armement nécessaire à nos soldats. Heureusement que nous sommes là pour faire tourner leur outil industriel.

Rassurons-nous, il semble que les munitions ne puissent provenir que de sources extérieures : les Allemands eux-mêmes ne les produisent pas ! Presque une dizaine de fournisseurs différents, jusqu’à un fournisseur basé dans les Émirats.

Pour les lecteurs que ces commentaires affligeraient, citons des remarques de consolation lues dans la presse :

« Aujourd'hui, les seuls besoins de l’armée française ne justifie plus de relancer une filière dédiée à ces matériels. Cela imposerait d’énormes investissements, car il n’y a plus de fabricant national suffisamment puissant pour s’y coller et surtout pour garantir trente ans de service après-vente. On peut se consoler en notant que la filiale française de l’industriel allemand va récupérer une petite partie des 350 millions de cette commande dans son usine de l’ouest parisien.

On va aussi acheter en très grande partie nos munitions à l’étranger. Elles sont normalisées avec celles des armées de l’OTAN, donc on peut se fournir au meilleur prix. Là encore, nous n’avons plus de site de production de poudre militaire pour ce type de petite munition dans l’Hexagone. Relancer ces fabrications serait une gageure financière et technologique : plus de 100 millions investissement et trois à cinq ans de mise au point.

Mais il ne faut pas en faire une affaire. La France donne la priorité aux filières de souveraineté stratégiques : aviation, missiles, sous-marins, radars, transmissions. Et nous n’avons jamais autant exporté de matériels militaires : 17 milliards d'euros de contrat cette année. 

A noter que l'industrie française a déjà perdu un contrat militaire au profit d'une entreprise allemande: les Rangers, remplacés récemment par Haix, spécialisé dans la chaussure tout-terrain civile et militaire. »

Une dernière consolation culturelle : Avec le départ de Giat (MAS), le site de 12 hectares (à Saint Étienne) est reconverti en différents projets : Sur la partie sud, plus de 300 logements résidentiels sont construits. La partie centrale est reconvertie en Cité du design. La partie nord est affectée à un centre de recherche et d'enseignement dans le domaine de l’optique vision. L'École supérieure d'art et design est installée près de la Cité du design. L’ancienne imprimerie est reconvertie en centre médiatique avec l'école International Rhône-Alpes Media, les bureaux de France bleu et France 3. Le bâtiment dit « de l'horloge », la grille, le portail, les jardins, les murs de soutènement, les balustres, le monument aux morts, la grande usine appelée « double H » avec sa salle des moteurs, l'ancienne usine des meules et l'atelier d'ajustage ont été inscrits au titre des monuments historiques par arrêté du 20 mars 2006.

Nous n’avons plus de Manufacture d’Armes mais nous avons gagné un Éco-musée ou quelque chose d’équivalent, une école de « design » qui évitent à nos chers enfants le risque douloureux de devenir ouvrier-tourneur, et un Monument Historique.