Cette petite note constitue un complément à l’excellent article de Mme Jolly (Le Monde   22 décembre 2016) : cet article évoque à nouveau l’Affaire Vincendon et Henri. Je venais, à la demande d’Yves Ballu de rédiger une préface pour la nouvelle édition de son livre « Naufrage au Mont Blanc ». J’étais donc dans le sujet. À la lecture de l’article j’ai souhaité faire sentir la distance énorme qui sépare le monde des années 50 du siècle dernier des années 20 (eh oui, déjà) du siècle suivant : maintenant. On ne peut pas lire cette histoire, pourtant si contemporaine sans faire l’effort d’imaginer la France de l’époque.

Mais surtout j’ai voulu  dire notre honte qu’aucune distance, aucun « temps passé » n’effacera.

 

 

Chère amie,

Votre article est excellent et, si j’ose citer Ballu, vous avez en quelques pages, raconté pleinement une histoire qui, pour lui et pour notre plaisir, a rempli un livre.

Donc, compliment pour la chronique.

Un lecteur exigeant et fin connaisseur de ce dossier pourrait trouver que la chronique, plat savamment cuisiné,  aurait gagné avec un soupçon d’épice ou pour être plus précis trois ajouts épicés qui possiblement en rehausseraient la saveur.

 

Il faut, bien sûr tenir compte du fait que le lecteur de « Le Monde » n’est pas n’importe qui, mais a –t-il présent à l’esprit ce que pouvait être la France, et la France dans le monde en 1956. Il n’est pas un lecteur du Monde de cette année-là.

Souvenons-nous : Guy Mollet et son ministre de la Justice, un certain Mitterand donne les pleins pouvoirs à l’Armée en Algérie. Le tout-jeune député Le Pen est « rappelé » avec quelques 250.000 camarades, cependant que Maroc et Tunisie accèdent à l’autonomie. L’Armée avec Palestro découvre en Algérie comment le Maintien de l’Ordre se transforme en Guerre. Guerre au cours de laquelle elle apprendra ce qu’est réellement un hélicoptère !

Le colonel Nasser fait rentrer d’un coup d’un seul le panarabisme sur la scène mondial et avec l’aide d’un Eisenhower tout préoccupé de son pétrole saoudien impose à une coalition politique naissante franco-anglaise la déconfiture de Suez…Un panarabisme pas encore teinté de panislamisme et un barrage d’Assouan dont le monde paiera mille fois le prix.

Et M. K, comme il le veut, anéantit  les espoirs hongrois de voir le pays échapper au charme du « Zéro et l’infini » que le pays connaîtra pour encore un demi-siècle. Le Stalinisme dénoncé trois ans après la mort du Petit Père avait encore de beaux jours.

En vrac : la Dauphine, le Monde du Silence, Baby Doll, le mois de février le plus froid depuis 1900 et Grace Kelly dans son rôle de Princesse de Monaco. N’oublions pas BB !

1956, année rupture, certes moins que 1917, mais ce qui restait du 19ème siècle dans le vingtième en disparait à jamais.

 

Aucun événement depuis, aucun drame, rien ne donne l’idée de ce que fut l’importance dans l’opinion de ce qui somme toute n’est qu’un minuscule «  fait divers » que n’importe quel accident d’autocar ferait paraître dérisoire. Affaire Gregory, tsunamis et tremblements de terre, sang contaminée, tout cela vite classé, mais pour « Vincendon et Henry » la France fut absolument, de façon étrange, suspendue à ce drame avec une intensité et osons le mot, une avidité qui demeure exceptionnelle. C’était l’heure d’un Paris Match qui jouait les grands opéras des revues illustrées. C’était l’heure de l’entrée dans les foyers des JT qui ne portaient pas encore ce nom mais que presque un million de postes de télés diffusaient comme la RTF le leur demandaient. C’était encore l’heure de la radio qui restait voix de la maison n’ayant pas encore gagnée la voiture.

Quasiment pendant trois mois : l’actualité s’usait elle moins vite en ce temps-là ?

C’est vous, chère amie journaliste, qui témoignez de ce retentissement qui soixante années plus tard, se fait encore entendre…

 

C’est que le drame, exquise Fête de Noël, est proprement digne de l’Antique : Quoi, deux enfants, image d’une jeunesse débordant d’énergie montent au Calvaire pendant dix jours et plus, à quelques heures de ski de Chamonix, sous les regards réprobateurs ou indifférents des Gens de la Montagne, Chamoniard-Gardiens du Temple de l’Alpinisme, ignorant une responsabilité évidente et incontournable au motif que l’heure est celle du ski au Savoy ou à la préparation de la dinde de Noël, et sous les regards émoustillés, attendris de la foule dûment informée par une naissante téléréalité, avec cette petite lueur que ne pouvaient manquer d’avoir les yeux des spectateurs des jeux de cirque dans l’attente du pouce de l’Empereur…

Dix jours pendant lesquels le pataugeage de la glorieuse armée française conduit d’autres innocents à un nouveau Calvaire, rendant insupportable la scène finale de l’abandon des crucifiés de glace par des sauveteurs désemparés, innocemment ridicules (d’incompétence ?), à la fois tragiques, pitoyables et burlesques.

Supplice prométhéen et comédie humaine, tout en un, la France ne s’y est pas trompé et le drame, comme on l’a dit, résonne encore. Il s’agit bien d’un pitoyable fiasco national.

 

Ajouterais-je que de nos jours, mais c’était déjà vrai à l’époque, il faut compter environ 4 à 5 heures pour qu’un participant de la Pierra Menta gravisse la montée Chamonix-Grand Plateau et à peine trois heures si une benne le dépose à l’ancienne gare des Glaciers.

Ajouterais-je que pendant la dizaine de jours du drame, le temps a été, comme certain disait à l’époque, « globalement » beau à l’exception de la nuit passée dans l’éperon de la Brenva, pendant l’ascension, c’est-à-dire la nuit de Noël. Parfois couvert et défavorable au vol en montagne, mais tout à fait acceptable pour des caravanes terrestres.

 

RIP

Décembre 2016

Après réflexion, je n’ai pas adressé cette note à sa destinataire : j’aurais aimé la lui lire mais Chamonix est si loin et si loin de moi !