Je regarde le ciel, je regarde l’eau dans le pichet et je me regarde dans la glace de ma chambre.

Je vois les trois grands mystères : celui de l’espace, celui de la matière et celui de la Vie.

 

Commençons par la conclusion : ces mystères n’existent que parce que je les enveloppe dans les mots que mon cerveau de singe parlant a élaborés pour les explorer, de sorte qu’ils n’existent que pour moi, bien que les choses (objets) dont je parle soient très réelles.

 

Dans un sens il y a l’espace, les galaxies, les trous noirs et on ne sait quoi. Tout ceci intrigue les astronomes, les astrophysiciens : on les comprend, il y a du mystère là-dedans (ou plutôt là-dehors) et le mystère, c’est son truc à l’homme. Cela intéresse aussi, mais ils voient moins loin, les astronautes qui ne sont après tout que de grands enfants-aviateurs dévoyés, extraits de leurs antiques biplans de meetings aériens.

Pour vous et moi, ce bazar est bien distant, encore que ce soient nos impôts qui autorisent (décision de la Cité) et permettent (O cher budget) tous les astrochoses à jouer dans leur immense cour de récréation. Il faut bien que jeunesse-progrès se passe !

 

Dans l’autre sens, à l’autre bout du monde, il y a la matière et ses mystères à elle. L’atome, les particules, les quarks, les vibratos quantiques enchantent les sciences modernes lesquelles, il faut le reconnaître, retentissent bruyamment dans nos vies de grands consommateurs d’électricité et d’iPhones et d’irradiés en puissance.

 

L’espace, les trous noirs, les amas de galaxies, les milliers de million d’année-lumière et la matière, l’infiniment petit…l’homme s’emploie depuis les Sages Antiques à en comprendre les mécanismes.

L’homme s’est équipé pour cela : il a mis des langages en marche pour identifier, étiqueter les objets et les phénomènes : les mots de la langue et le langage des mathématiques. Il a construit des machines pour regarder de plus près ou au plus loin. Dans ce trajet il peut pendant de brefs instants d’euphorie penser qu’il a pénétré ces mystères alors que toujours il en sera à la porte.

 

Le vivant…s’il est possible d’établir une gradation dans l’échelle de mystèriosité des mystères, est peut-être encore plus mystérieux. Et puis et c’est peu-dire, ça nous concerne et nous implique directement.

Peut-on imaginer, dans un raccourci de cinéma du futur que, depuis des atomes de cette matière résolument inerte se soit construit en un clin d’œil un objet-animal entouré d’aluminium et de titane capable de se projeter, une fusée aux fesses, pas très loin il est vrai,  vers l’infiniment grand, laissant derrière lui la planète comme un coquille trop étroite.

Nous ne sommes plus dans l’incompréhensible ou dans l’incalculable, nous sommes en peine magie.

Magie du passage de la molécule à fortes liaisons covalentes aux  biomolécules d’architecture souple et comme « animées » d’un désir de liaison.

Magie dans les enzymes qui déjà boulottent l’énergie du soleil, dans les graisses, les sucres, les protéines, les acides nucléiques.

Magie de l’ARN qui participe ou organise ce carrousel de polymères dans lequel lui-même se duplique, polymères qui se reproduisent à l’identique ou avec variations. Croissez et multipliez-vous.

Cette magie-là n’est pas encore la Vie, mais advient l’ADN et la magie s’emballe jusqu’à ce que sorte du chapeau la première cellule…

Et d’Elle tout est né.

Magie enfin ce constant renouvellement des formes du vivant et ce constant recyclage de matière, un coup inerte, un coup bio comme les légumes, renouvellement qui veut dire dégradation et mort.

 

Dans le portait de famille, la suite de l’histoire, au fil du hasard et de la nécessité, nous semble plus familière. Ce n’est pas que la magie se soit éloignée, mais nous baignons dedans et  elle nous parait plus accessible.* Cependant  elle ne cesse pas de s’adresser à nous car notre vie suppose notre mort. C’est très désagréable. Les champignons de Paris dont l’organisation diffère de la nôtre s’accommodent peut-être mieux que nous du fait qu’ils finiront à la poêle : ils y pensent moins.

 

Alors nous réagissons.

 

Très intelligemment en essayant de détricoter les tours de magie et en utilisant notre propre magie (la même) pour retarder l’échéance et prolonger le plus possible la magie de la Vie. Nous nous soignons et nous nous guérissons au moins jusqu’à l’usure finale, parfois au-delà de ce que signifie la Vie.

 

Prosaïquement en acceptant l’inévitable et en profitant un max du délai accordé (une Grâce) pour vivre « bien » et cultiver notre jardin. Les présocratiques ne nous disent rien d’autre et renvoient  tous les Platon dans les cordes d’une transcendance de théâtre. Observons le monde, cherchons comment s’engrènent les rouages et ne cherchons pas l’inventeur : le mystère est épais, on ne peut le percer.

 

Poétiquement, comme dans un rêve, en donnant forme et visage au grand magicien, au détenteur de la baguette à Tout Faire, en inventant Dieu.

 

Il est possible et sans doute inévitable d’associer les deux options premières, soit : faire durer sans se prendre le chou, et en souscrivant d’abord aux impératifs de la société : en bon citoyen.

 

Après avoir inventé Dieu ou les Dieux ou le grand Manitou ou Ra qui aux cieux resplendit ou quelque guerrier nomade, sanguinaire obsédé sexuel (c’est son côté sympa) ou encore des Saintes à la pelle ou encore des Vishnou aux multiples bras ou encore des Êtres Suprêmes, l’homme animal social qui ne sait vivre qu’en groupe, a vite compris que de la rêverie il pouvait passer au pouvoir en se faisant le détenteur et le promoteur de la parole de Dieu, aménagée façon Fable biblique pour, sur ces Pierres, construire une Église. Son Église.

Le marxisme a-t-il échappé à cette dérive ?

 

La foule qui n’en peut mais, tombe dans le panneau, écoute la Fable, chante la Fable, danse sur l’air de la Fable et égorge les non-affabulés au gré des fantaisies du Calife-Pape-Roi de droit divin,Inca du haut de la pyramide et autre pharaon en prise directe avec l’Éternel.

 

Nous nous sommes passablement éloignés de la spiritualité platonicienne qui a cependant largement contribué à la consolidation des Fables de l’aube des religions. Nous voyons aussi que les religions ont la vie dure : elles persistent. Dans l’organisation d’un monde plus harmonieux (ce que nous souhaitons tous) elles cheminent encore à côté des idées (modernes) de démocratie, de progrès, d’égalité, de fraternité … on arrête avant d’arriver aux valeurs de la République et à l’État de Droit de notre benêt de Président. Suivant la Fable et la lecture qu’on en fait les chemins se croisent et parfois se perdent. Nous avons, en ce moment d’assez profondes différences de vue avec une certaine lecture de la Fable du Coran. En d’autres temps nous n’entendions plus la parole de Jésus, notre prophète bien-à-nous. Mais Matthieu Ricard nous rassure : il y a de l’Épicure dans cet habile bonhomme et Bouddha se porte bien : il n’incite personne au meurtre.

 

Laissons là le fatras des religions : elles nous ont bien remplis la vie,  elles ont largement structuré des aspects importants de l’histoire des Sociétés humaines et elles continuent de le faire. Mais pour l’agnostique pur-sucre, c’est de l’Histoire et rien que de l’Histoire. L’athéiste ne comprend même pas de quoi on parle.

 

Restent l’individu, vous, moi, et les mystères.

 

Souvenons-nous de deux choses :

 

Comme il a été dit en préambule, tout ceci n’existe qu’en nous, avec nos mots et ne signifiera plus rien après nous, même si Google garde ce bavardage en mémoire.

 

Il est essentiel qu’il y ait du Mystère en abondance car l’homme doit satisfaire inlassablement son immense curiosité. C’est sa bénédiction et sa perte.

 

26 septembre 2016

 

Un mot pour un autre :

Pour un lecteur qui ne serait pas aussi athée que l’auteur, il suffit de biffer le mot Mystère et de le remplacer par Dieu et le tour est joué.

Ainsi dirait peut-être le riant Démocrite.

 

*Cette apparente accessibilité tient au fait que le monde du vivant est le monde de la terre, le monde du monde. En conséquence il ressorti de la physique d’Archimède et de Newton et il ne s’entend pas dans la langue des bosons et des quarks comme M. Higgs la parle. L’ADN et les acides aminés nous apparaissent encore comme de la chimie de Lavoisier, dans notre espace d’Homme. Est-ce moins mystérieux pour autant