Cette course en montagne a été réalisée par le rassemblement de trois volontés, osons dire de trois puissances unies dans la poursuite d’une entreprise que seuls les cœurs les mieux accrochés (et au nombre de trois) pouvaient envisager…

Trois : ben, oui, deux alpinistes et une Dauphine Gordini.

Le cœur de la Gordini, c’est surtout son moteur. Le monde avait changé de dimension depuis le décès –regrets et nostalgie- de la dernière 2CV qui avait, il faut le reconnaître fait son temps. Quand la pauvre bête avait été présentée à un malheureux ferrailleur, il avait eu ce mot : C’est pas possible, elle a fait l’Afrique ! Ce qui était tout à fait exacte puisqu’elle avait fait partie des célèbres Lieutenantes d’Algérie, rappelées ou non. Mais ne nous égarons pas, c’est une autre histoire.

Les deux alpinistes sont parisiens. Ce sont d’honnêtes alpinistes ni trop forts, ni trop mauvais et encore désireux d’aller promener en Haute Montagne toutes les fois qu’ils trouvent un instant pour le faire. L’un des deux nourri une sorte d’idée fixe qui est qu’on peut faire de la montagne en toute saison à condition de bien choisir sa course. Cette fois le choix se porte sur la face nord des Drus car il n’a pas encore neigé cet automne. Les deux jeunes gens (ils n’ont pas encore trente ans) disposent d’un long weekend de trois jours autour de début novembre : ce ne sera pas une hivernale au sens strict mais tant pis, l’un et l’autre se fichent des étiquettes et des médailles.

L’un des deux a déjà, dix ans auparavant parcouru l’itinéraire, jusqu’à la fissure Martinetti avant qu’une sacrée p… de tempête ne le contraigne à la descente. C’est un peu un compte à régler, une revanche d’automne.

Donc un vendredi soir, après le boulot les trois comparses prennent la route. On serait bien en peine de se rappeler où en était l’avancement de l’autoroute à l’époque mais surement pas jusqu’à Fontainebleau. Et roule Simone, la Dauphine dans une circulation qui n’était pas celle de maintenant grignote sa route, balayant à 80, 90 et souvent 100 km/h les regrets et la nostalgie de la 2CV des aventures d’un temps révolu. Avalés le Gâtinais, le Morvan, la Bresse, le Jura et les piémonts alpins : à l’aube où blanchit la campagne, l’équipe arrive à Chamonix.

Le cœur serré mais contrainte et résignée par la nature même de l’entreprise la Gordini s’abandonne au sommeil sur un parking douillet de la gare du Montenvers. C’est promis, les deux protagonistes lui raconteront tout, sans oublier le moindre détail. Ils partent. Ils dormiront au bivouac. Le train est le bienvenu, le WE s’annonce suffisamment chargé et les 1000 premiers mètres de dénivelée se font sur rail.

En ces temps déjà lointains traverser la Mer de Glace et remonter la moraine rive droite jusqu’au cirque du Nant Blanc était un léger désagrément par rapport à l’aventure que cela représenterait de nos jours. La cordée est plutôt en forme et tout se passe conformément au programme : Rognon des Drus, pied de la voie, les cheminées du socle, la fissure Lambert et le jour avance et la nuit arrive, la vire à la base de la niche est claire de glace et les deux grimpeurs sont sur la fameuse terrasse qui surplombe la face Ouest. Peut-être reste-t-il un peu de jour, mais la journée est déjà bien remplie : il est l’heure de sortir les duvets et le gédéon. Ah ! Le gédéon : avant que le bleuet ne fleurisse dans les sacs des alpinistes, ceux-ci utilisaient un curieux petit machin composé de trois cônes d’aluminium dont l’un formait la gamelle et les deux autre le support ; on y mettait un réchaud à alcool. Ce dispositif simple, ce gédéon, remplaçait avantageusement les dangereuses bombes qu’avaient été les Primus à essence, toujours prompts à revendiquer leur autonomie.

Ce soir-là, il y eut un coup du sort : manquaient briquets et allumettes, oubli douloureux. Tout ce qui nécessitait cuisson disparait illico dans les abimes de la face ouest (on n’avait pas encore la fibre écolo, en ce temps-là) y compris le bidon d’alcool qui, pourtant n’était pour rien dans l’affaire. Il n’est pas certain que le gédéon lui-même n’ait pas suivi le sort des soupes en sachet. Tout au pain sec et sans eau.

Le lendemain matin après un incertain sommeil de bivouac pas de thé, pas de nes’, pas d’eau et déjà une gorge un peu râpeuse. Mais contre mauvaise fortune, bon cœur.

Quel temps ! Quel beau temps ! On disait un temps de curé sans doute en signe de reconnaissance à l’endroit des puissances qui offrent un ciel limpide. L’escalade reprend et les difficultés sont de celles qu’il est plaisant de surmonter : il faut s’y employer, on ne peut pas garder les mains dans les  poches, mais on n’est pas (encore une expression de l’époque), on n’est pas à la ramasse. Il y a bien un peu de glace qui remplit les fissures, la fraicheur de matin qui ne risque pas de disparaître engourdit les mimines mais la progression est soutenue et après avoir soigneusement évité la fissure Allain  en début d’après-midi la cordée embrasse la Vierge du sommet et le panorama qui va avec. On n’évite la fissure Allain, non par mépris mais cette cordée est de celle qui estime qu’une course est une course et qu’un test d’escalade relève de l’exercice académique. Surtout quand le test est rempli de glace…

La journée est entamée et il faut penser malgré les rayons d’un soleil enfin retrouvé à rentrer à la maison. Les rappels de la voie normale s’enchaine mais l’heure tourne et il parait bien dommage qu’un rappel se coince, grippant la machine huilée de cette descente. Rien de bien grave, un peu de temps perdu. Vaut-il mieux traverser le glacier de la Charpoua au risque de finir à la frontale dans un pot discrètement caché ou, la fatigue aidant céder au charme du bivouac –le second- sur les dernières vires de la voie normale des Drus ?  La nuit tombe et emporte la décision. Contents, toujours occupés à suçoter des morceaux de glaçon les deux grimpeurs laissent passer le temps avec la patience que les alpinistes apprennent à avoir en bivouac. Les idées tournent dans les têtes qui ne mènent à rien. Au matin le Moine garde le soleil pour son usage exclusif.

On repart d’un pas alourdi : il y a même  quelques petits murs de neige redressés pour prendre pied sur l’éperon du refuge et puis droit en bas, la comédie de la moraine, un remontée qui devient poussive au Montenvers et le luxe d’un train antique mais qui, comme à la montée, arrange bien les affaires. Tiens, c’est le début-milieu de l’après-midi.

Bière, repas casse-croute, réveil d’une Dauphine qui a beaucoup dormi.

Fin de journée les trois protagonistes enfin réunis reprennent la route et encapent le chemin du retour vers la cité-lumière. Comme on pouvait le prévoir la Dauphine ne manifeste aucune fatigue. Les garçons eux somnolent au volant en discutant pour déterminer le programme du prochain long weekend. Au matin, chacun retourne qui à la fac, qui au bureau.

Bref un Weekend de Parisiens.

 

 

Quelques remarques de l’Auteur-Alpiniste-Âgé-Anonyme.

 

Ce bref récit est une commande ; il est écrit à la demande du camarade de Summit day qui s’intéresse si fort à la montagne, à l’alpinisme et aux alpinistes. Une commande ça vous pose un homme mais l’auteur essaie de ne pas se prendre au sérieux, tout au moins pas sur ces sujets.

 

Rien de comparable dans cette brève évocation avec les bambées en vélo des frères Schmidt, une trentaine d’années auparavant, ni avec l’incroyable périple d’Herman Buhl vers le Badile et pas davantage avec les tribulations de Léon Zwingelstein, la voiture était devenu objet de consommation.

Mais enfin, tout de même deux bivouacs, la face nord des Drus en novembre et deux nuits de conduite il fallait avoir la santé !

 

Ce récit est pour l’essentiel exact, mais comme tout ce qui est remémoré il est en fait une mosaïque faite de petits morceaux de souvenir recollés plus ou moins adroitement, plus ou moins fidèlement.

Par exemple, complète incertitude sur l’année : bien sûr, après 60 et sans doute avant 1964…Très probablement 61.

Par contre souvenir précis et attendri du camarade de l’époque, depuis longtemps perdu de vue et peut-être disparu. Et toujours présent comme un frère.

Aucun vrai souvenir de l’escalade, sauf d’une difficulté dans un mouvement sur la droite avant la fissure Martinetti… ou ailleurs.

Pour les allumettes, certitude absolue : j’en ai encore soif, rien que de l’évoquer.

Aucune inquiétude pendant la course, tout baigne… est-ce aussi évident que cela ?

Métallisée, la Dauphine, ça c’est sûr, mais ce n’est pas un élément clé de l’anecdote, sauf pour l’auteur.

C’est l’Âge que voulez-vous ?  Faites le compte : presque trente an, disons en 1962, cela fait… Est-ce possible ?

 

Toutes les époques sont des époques charnières : dans l’histoire de l’alpinisme, celle-ci marque la fin de l’alpinisme-découverte, alpinisme des premières ascensions et l’entrée dans l’époque de l’alpinisme-sport avant qu’on entre ensuite dans l’alpinisme-spectacle. Les jeunes hommes de l’histoire étaient à la fois les enfants de G. W. Young et de P. Allain et sans le savoir les précurseurs de Bérhault, de Profit et même du vorace Ueli Steck, le talent en moins.

 

Une dernière remarque et non la moindre : il faut insister sur l’énorme importance attachée par l’auteur à sa survie. On se remet facilement d’avoir loupé l’Eiger et beaucoup moins facilement de l’avoir parcouru en chute libre pas très libre. D’où ce petit  récit écrit par un vieil alpiniste bien frétillant et une pensée pour Livanos.