On pourrait croire en lisant le petit texte ci-dessous que je parle de Mme Veil. Il n’en est rien : je ne fais que parler de la vie politique dont nous sommes les spectateurs, témoins et acteurs impuissants. La vraie conclusion est que l’image du spectacle projetée sur le décor d’une république épuisée pourrait bien s’appliquer à notre Président, celui que j’appelle le Divin Enfant. Souhaitons tous, mes frères, que je sois dans l’erreur.

Le vide du Panthéon

J’adore cette expression : la personnalité préférée des français. Le Naïf que je suis, imagine donc qu’il existe une instance (au moins) nationale qui à l’instar des instituts de sondage analyse l’opinion publique, avec un microscope statistiquement impartial et délivre en toute équité le brevet annuel (mais renouvelable) de popularité. J’ai donc appris que je suis un des moutons qui ont « pensé » que Yannick Noah, Nicolas Hulot, Omar Sy et Simone Veil était, à un moment ou à un autre « leur » personnalité préférée. On note que « leur » n’implique pas la propriété de la personnalité mais seulement l’adhésion à l’opinion exprimée par…par qui ?

Ce préambule pour dire que j’ai découvert, à l’annonce de sa mort, que Simone Veil avait été et était une de mes personnalités préférées. Pourquoi-pas ? Je dois reconnaître que je la préfère à Yannick Noah que je déteste sans raisons réelles mais d’instinct ou à Nicolas Hulot que je déteste pour toutes sortes de raisons que je trouve bonnes. Sans vouloir diminuer la dame en question, je dirais qu’à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. 

Assez de narquoiserie. 

Simone Veil a mené avec les succès qu’on sait la vie réussie d’une bourgeoise juive dans cette période de l’après-guerre qu’on appelle avec nostalgie les Trente Glorieuses.

Résilience, charme et chance, elle a survécu à l’holocauste.

Elle a construit sa vie de magistrat, d’épouse et de mère avec ténacité, charme et chance jusqu’à sa capture par un système politique friand d’incarnation et de symbole. (1)

Avec ténacité, charme et chance elle a tracée très intelligemment son sillon, juste assez convaincue pour avoir une terre à labourer et juste assez distante du marais pour ne pas s’y embourber.

Giscard (qu’on aurait tendance à oublier dans l’histoire) lui donne à porter le dossier du Droit à l’avortement. Elle réussit brillamment en dépit des difficultés inhérentes à l’exercice. Des commentateurs ne manquent pas d’ajouter que ces difficultés résultaient pour une part au fait que ce soit une femme qui défende le projet. Je laisse l’anecdote de côté.

Destin-destinée, atterrissage ou placard doré Simone Veil préside le Parlement Européen et incarne –c’est sa vocation- la réconciliation européenne et plus spécialement franco-allemande.

Elle réussit brillamment en dépit des difficultés inhérentes à l’exercice.

Elle rentre à l’Académie Française et à défaut d’un apport littéraire ou philosophique notoire elle y incarne –c’est sa vocation- une parité (2) qui mérite des noms supplémentaires. Je ne sache pas qu’on puisse qualifier la participation aux travaux de l’Académie de réussite ou d’échec. Je la crédite donc –encore- de la réussite : on prête plus facilement aux riches.

Elle meurt.

Les notices nécrologiques sont prêtes dans les rédactions. L’évènement est prévisible et pour la presse la seule inconnue est la date exacte du décès.

Emballement. Ruées. Témoignages. Florilège. La classe politique unanime. L’hommage de la Nation et Panthéon, avec cerise, l’adjonction de l’époux dans l’enceint sacrée.

Trois jours, quatre ? Cinq peut-être. Une couverture du Figmag, une première cérémonie empreinte de dignité. La France en deuil et les Invalides avant le Panthéon.

Mais Mme Penicaut a-t-elle eu connaissance de la négligence dont a fait preuve l’organisation qu’elle animait à l’occasion de…

Et M. Ferrand ne devrait-il pas à la lueur des informations récentes recueillies par…

Puis, l’élégance dont fait preuve Mme Macron (elle aussi) fait  honneur à la République et je n’hésite pas à le dire me rend fier du travail de nos couturiers. Avez-vous noté qu’elle porte parfois les mêmes couleurs qu’Ivana, quoiqu’avec des jupes un poil plus courtes. (3)

Et apparait, avatar inopportun du Divin Enfant, l’espiègle Nicolas qui va changer (mieux que Lénine et Mao) la nature même de l’humanité qu’il aura rendue consciente, enfin de ses responsabilités. 

Bref, après la semaine Veil, la vie intense du cher et vieux pays reprend son allure de croisière

D’où vient ce malaise que je ressens ? Il n’y a en moi aucune animosité à l’endroit de Simone Veil. (4) Je respecte profondément sa vie, son parcours, ses actions, tous éléments, je dois le reconnaître, qui me sont plus familiers depuis son décès qu’ils ne l’étaient avant. Pas le moindre antisémitisme : il se trouve que je fais partie des gens qui sont prosémites et qui reconnaissent sans envie, ni rancœur combien les Juifs (ethnie, race, culture, persécutions) sont des contributeurs importants de l’évolution des sociétés.

Alors cette gêne, ce malaise dis-je ? 

Mme Veil mérite ces hommages mais mérite-elle une fois de plus, sinon une fois de trop qu’on lui fasse jouer à titre posthume son rôle d’icône, d’incarnation et que, encore,  à la façon d’un graffiti on vienne la plaquer sur la façade d’une République délabrée, décors d’un théâtre « même pas » plein de bruit et de fureurs.  Graffiti ou mieux image projetée, ombre et lumière, spectacle audio-visuel tant la chose est éphémère, inconsistante, fugace, artificielle.

Mme Veil posée sur du vide.

 

11 juillet 2017

 

1  École de la Magistrature : elle y rencontre son mari, qui n’était n’importe qui. Ici, un zest d’à peu près : et l’ENA alors ? Des méchants cyniques (quoique naïfs) y voit un plus, d’autres plus inscrits dans la pensée usuelle une légère faute de goût

2  On disait mixité, avant. J’avoue que, m’aurait-on demandé mon avis j’aurais choisi Veil plutôt que Angot ou Despentes. Nothomb était exclue : nous avions déjà eu notre belge réluctante. 

3  Personnalité préférée des français ? Hors concours peut-être, abus de position dominante.

4  Même si je ne suis pas parvenu à supprimer l’acidité qui ronge le Naïf et qu’il exprime maladroitement dans ces brèves de comptoir.