Zemmour agit comme un révélateur transgressif. Sa pensée –je m’y égare parfois- nous conduit sur plusieurs voies critiques, nous ramenant le plus souvent au havre rassurant d’une France solidement ancrée dans son histoire et dans ses « valeurs ». Il y a du Renan chez cet homme-là. Hier, dans mon journal de référence, il choisit de nous parler de Macron. Non pas directement, comme ça, à la bonne franquette, mais à travers un prisme.

Ce prisme est un philosophe polonais, mort récemment, exilé depuis les années 60, chassé de l’université de son pays. Ce M. Leszek  Kolakowski est surtout connu comme l’auteur d’une Histoire du Marxisme : la taille de l’ouvrage (1600 page) et son prix font qu’il reste rangé, après sélection et réflexion dans le panier du libraire au nom de fleuve. M. K. quelques années d’exil plus loin et après avoir vécu la vie d’Oxfordboy s’est interrogé sur les équilibres de nos sociétés, interrogation à laquelle il répond dans un ouvrage dont le titre (sans point d’interrogation) donne la réponse : « Comment être socialiste+conservateur+libéral ». L’ouvrage, classé « à lire plus tard » rejoint le précédent dans le panier déjà cité.

EZ nous présente Macron comme l’héritier de M. K., à la recherche –vaine pense EZ- de cet équilibre délicat qui permettrait aux citoyens de nos Nations de vivre libres, sous la protection d’un État puissant qui prospérerait (et nous avec) en s’inscrivant harmonieusement dans l’économie mondiale. Ce raccourci grossier omet de surcroit d’ajouter que M. K. ne dissocie pas son conservatisme de la pensée chrétienne : polonais tu es, polonais tu restes.

N’ayant pas lu l’essai, nous ne savons pas si le propos contient un zeste de pensée écologique ou si des considérations sur l’épuisement des ressources naturelles se sont glissées dans le propos

 

Nous voici avec un nouveau triangle. Nous disons nouveau, alors qu’en réalité M. K. ou M. Macron qui en serait l’avatar, ne font que revenir sur le triangle Individu-Nation-Monde présenté, habillé d’autres étiquettes. Essayons de considérer cette figure de la géométrie en adoptant, nous aussi, un autre vocabulaire.

Regardons les sommets du triangle Socialiste-Conservateur-Libéral et en suivant M. K. commençons par la pointe Socialiste.

 

Socialiste 

On est là, déjà, dans un domaine flou : de quel socialisme parle-ton ? Comme il serait oiseux d’ergoter longtemps sur les nuances du Socialisme (les socialistes eux-mêmes en sont incapables) nous admettrons qu’il s’agit de l’animal appelé communément la Social-démocratie. Pour faire (très) simple le personnel politique qui s’inscrit sous l’étiquette en question ne met pas en cause le droit de propriété, même si la nationalisation des grandes entreprises lui parait souvent comme un moyen de progresser dans sa voie. Ces deux derniers mots nous donnent la clé : il s’agit de progresser dans la voie. Quelle voie ? Ah, la belle question : la voie vers le bonheur pour tous, la fameuse et toujours lointaine trinité républicaine, l’homme solidaire, libéré des contraintes de tous ordres mais infiniment respectueux de l’Autre, bla, bla, bla…Tirole, moins emphatique dirait : le Bien Commun.

Nous avons compris : nos sociétés dites démocratiques, les citoyens et les passagers clandestins qui voyagent avec nous, n’ont pas atteint ce Nirvana, cette Félicité des lendemains qui chantent, du temps des cerises. Mais nous poursuivons nos efforts et endurons nos peines en visant cet objectif.

Voilà, c’est dit : le Socialisme, c’est notre objectif.

 

Conservateur 

Pour être conservateur, il faut avoir quelque chose à conserver. Celui qui est démuni de tout n’a rien à conserver.

Ne pensons pas aux Sahéliens puisqu’ils ne sont pas tous arrivés ; beaucoup sont encore chez eux, les pieds dans la poussière.

Qu’avons-nous à conserver ? Il n’est pas toujours facile de séparer les deux, mais il faut classer : du Tangible et de l’Intangible. Ce qui se touche : le sol, les maisons, les biens meubles, nos outils, nos bibliothèques…mais déjà nous glissons dans l’Intangible, nos idées, nos croyances, notre organisation sociale, nos modes de vie…et disent les démagogues « nos valeurs ». Bref, du Matériel et du Culturel-Cultuel. Ou encore ce que nous possédons et ce que nous sommes.

Caché dans cette liste, bien à l’abri, se trouve également, tangible-intangible, l’organisation de la Cité, la vie publique et politique : il s’agit bien d’une de nos possessions : les anciens ont connu mille souffrances pour construire cette organisation et nous sommes leurs héritiers et les garants de l‘héritage.

L’homme est un animal imparfait ; ce qu’il élabore est imparfait et doit constamment être amélioré, réparé et souvent même reconstruit. Certains –les imbéciles- nous disent qu’il faut tout détruire et recommencer à nouveau : pas de propriété, pas de famille, pas de mariage, pas de nation, réinventons le monde, un monde qui ne pourra qu’être meilleur, aux portes de l’enchantement.

D’autres mieux avisés nous disent : en gros, ça roule. Le monde dans lequel nous vivons (nous parlons ici des français) est « globalement » satisfaisant ; cependant, comme tout change tout le temps et à toute vitesse dans le vaste monde nous devons constamment remettre l’ouvrage sur le métier et veillez à ce que nous possédons et ce que nous sommes évoluent vers le fameux Bien Commun. C’est sur cette plateforme que nous travaillons.

Voilà, c’est dit : le Conservatisme, c’est notre base, notre point de départ.

 

Libéral

Les rapports de force, les ambitions nationales structurent le monde. Depuis toujours les échanges de biens ont contribué à l’organisation des sociétés. La force d’une nation repose pour une large part dans sa capacité à produire, à utiliser et à exporter ces biens: c’est ainsi qu’elle s’enrichit et qu’elle acquiert les moyens de sa puissance. Ce commerce connait sa logique propre, ces échanges ont leurs propres règles. Sans subtilité et sans évoquer les problèmes adjacents, nous parlons ici de la Loi du Marché. Une autre imbécilité majeure est d’ignorer cette loi ou de faire « comme si », du fait de nos vertus, elle ne nous concernait pas.

Ne pas oublier que beaucoup ont vu dans la liberté du Marché, une manifestation première de la Liberté-tout-court et un rempart aux excès de l’État et que les mêmes n’ont pas mesuré, comme nous le faisons de nos jours, les excès du Marché…

Être libéral est tout simplement de reconnaitre cette Loi, d’en mesurer la portée et d’apprendre à en maîtriser les effets. Être libéral, c’est savoir utiliser les forces du Marché dans le sens de la recherche… bla, bla, bla.. Bien Commun.

Voilà, c’est dit : le Libéralisme, c’est un outil à maîtriser, une force à dompter.

 

Le clavier chauffe et le café refroidit dans sa tasse, concluons :

Le Socialisme, c’est notre objectif.

C’est peut-être l’endroit où habite le « Bien commun ».

Le Conservatisme, c’est notre base, notre point de départ.

C’est la Société et même l’État.

Le Libéralisme, c’est un outil à maîtriser, une force à dompter.

Ce sont le Marché et les rapports de force entre nations qui dictent les équilibres du monde.

 

Nous n’épuiserons jamais la géométrie des triangles.

 

07 mai 2017 : Sortis du marais électoral : Vive Macron, oublié Fillon mais pas complètement.

 

        

                                        Éric Zemmour : «Petite philosophie du “en même temps”»

 

Emmanuel Macron a bien un mentor philosophe. Mais ce n'est pas Paul Ricoeur. Ou alors pas seulement. Son inspirateur caché s'appelle Leszek Kolakowski. Il est polonais, implacable contempteur du marxisme-léninisme. Mort il y a quelques années seulement. Macron ne le connaît sans doute pas. On imagine ce que peut penser d'une «philosophie polonaise» quelqu'un qui considère que «la culture française n'existe pas». Et pourtant notre prochain (?) président-philosophe semble être l'héritier d'un texte de notre auteur intitulé: Comment être socialiste  + conservateur  + libéral. Une préfiguration du fameux «et de droite et de gauche» qui a fait la gloire électorale du candidat, apôtre du «et en même temps». Ce texte bref a été publié dans la revue Commentaire pendant l'hiver 1978-1979.

Emmanuel Macron venait de naître! À cette époque, ils étaient nombreux, parmi ceux qui subissaient le joug communiste, à rêver d'une synthèse entre socialisme et libéralisme. En catholique polonais, Kolakowski ajoutait un conservatisme lucide. Une telle synthèse peut paraître aux antipodes du discours macronien. Notre audacieux candidat a laissé le conservatisme à François Fillon, pour enfourcher le cheval progressiste ; il a laissé le socialisme à Hollande, pour échapper à son impopularité ; et il a pris soin de ne jamais employer le mot «libéral», même si tous ses adversaires le lui accolaient sans se lasser. «Pour autant qu'on puisse en juger, ces idées directrices ne se contredisent nullement. On peut donc être un socialiste-conservateur-libéral, ce qui revient à dire que ces trois qualificatifs représentent désormais des options qui ne s'excluent pas mutuellement.»

La prose est plus élégante que les discours habituels de campagne de notre candidat, mais l'idée est la même: celle d'une synthèse qui concilierait ce qui s'est affronté si durement depuis deux siècles. Le clivage droite-gauche enfin dépassé, dirait Macron. Kolakowski développe cette thèse dix ans avant la chute du mur de Berlin. Et quelques mois avant la victoire électorale de Thatcher en Angleterre et de Reagan aux États-Unis. Le libéralisme anglo-saxon revenait alors à ses sources révolutionnaires du XIXe siècle, balayant frontières et compromis sociaux, ressuscitant une «lutte des classes» que l'on croyait annihilée par les institutions forgées après les deux guerres mondiales.

Le socialisme communiste s'effondrait dix ans plus tard à l'Est. Mais la social-démocratie occidentale n'avait pas le temps de sabler le champagne qu'elle comprenait, mais un peu tard, que c'était seulement la peur des rouges qui avait contraint le capitalisme à des concessions dont elle tirait gloire. Le conservatisme n'était pas en meilleur état: contrairement à son aîné du XIXe siècle, le libéralisme du XXIe a tourné libertaire, et l'individu-roi sacré par le marché, a piétiné famille, patrie, religion. La synthèse rêvée par Kolakowski était mort-née. Pour avoir voulu la mettre en œuvre malgré tout, les actuels dirigeants polonais subissent l'ire des bien-pensants de Bruxelles et de Paris.

Il faut lire un autre texte, sans doute le plus brillant de la série, intitulé Les Illusions de l'universalisme culturel, pour comprendre le décalage entre Kolakowski et notre époque. Comme Soljenitsyne, l'ancien exilé polonais, fêté en Occident tant qu'il dénonçait les crimes du communisme, se retrouve encore dans une position dissidente, mais cette fois-ci d'une Europe qui renie ses «racines chrétiennes». Dans une démonstration limpide, Kolakowski éclaire la généalogie d'un concept chrétien de la personne que les Lumières retournent contre l'Église, avant que ces mêmes Lumières se dressent contre elles-mêmes: «L'humanisme devient un nihilisme moral.»

Maniant l'ironie, pour mieux démolir nos certitudes contemporaines, notre philosophe déconstruit le concept de tolérance dont nous faisons un usage illimité: «Un intérêt bienveillant et la tolérance envers d'autres civilisations ne sont-ils possibles que si on renonce à prendre au sérieux la sienne?… Quiconque dit en Europe que toutes les cultures sont égales n'aimerait généralement pas qu'on lui coupe la main s'il triche avec le fisc ou qu'on lui applique la flagellation publique - ou dans le cas d'une femme, la lapidation - s'il couche avec une personne qui n'est pas légalement sa femme…»

Kolakowski défend avec une rare finesse un catholicisme qui n'a pas bonne presse en Occident. Un catholicisme qui est autant une foi qu'une identité. Un catholicisme, qui doit se méfier tout autant du millénarisme que du désespoir: «Finalement, on peut dire que l'identité culturelle européenne s'affirme dans le refus d'admettre une identification achevée, par conséquent dans l'incertitude et l'inquiétude… Le christianisme, c'est le souci sans fin, l'inachèvement sans fin.»

D'autres textes nous paraissent plus désuets, moins essentiels ; ce sont paradoxalement ceux qui traitent du communisme, de la situation polonaise sous le joug soviétique, de la comparaison sans fin entre les deux totalitarismes nazi et communiste. À l'époque de leur parution, pourtant, ils étaient au cœur de l'actualité, au cœur des polémiques, au cœur des passions. C'était il y a quarante ans, c'était il y a mille ans. Le combat entre libéralisme et communisme, entre l'Ouest et l'Est, en dépit des efforts de la CIA et de certains intellectuels français pour le ressusciter, est désormais jaugé à l'aune d'une lutte entre Européens, entre deux variantes de la rationalité occidentale, entre des héritiers ingrats des Lumières et du Romantisme. En ces temps de retour à la guerre de civilisations, l'actualité d'alors est devenue de l'histoire ancienne ; et l'histoire ancienne est redevenue d'actualité.

Provoquant aujourd'hui comme hier les mêmes dénis effarouchés, les mêmes incantations pacifistes, les mêmes refus de voir le réel. Kolakowski nous avait prévenus: «L'aveuglement est un élément nécessaire de l'existence, tant pour les individus que pour les nations. Il procure, à tous, la sécurité morale.» L'élève Emmanuel Macron a bien compris la leçon.  Le figaro  4 mai 2017

 

 

1er aout 2017 : M. K fait de nouveau parler de lui : ci-joint un papier du Point.

Kolakowski, le penseur qui nous aide à concilier les contraires :      Le Voltaire polonais du XXe siècle, dont un recueil d'articles paraît en français, avait imaginé une Internationale "socialiste-conservatrice-libérale".

 

 BRICE COUTURIER    Publié le 29/07/2017 à 17:21 | Le Point

« Les voyageurs sont invités à avancer vers l'arrière. » Cette consigne, entendue dans un tramway de Varsovie, suggéra au philosophe polonais Leszek Kolakowski (1927-2009) l'idée d'une nouvelle Internationale. Une Internationale « socialiste-conservatrice-libérale ». S'il est possible d'« avancer vers l'arrière », pourquoi, en effet, ne pourrait-on pas concilier socialisme, conservatisme et libéralisme, en extrayant de chacune de ces idéologies ce qu'elle a de meilleur à offrir ? Philosophe et humoriste, Kolakowski estimait que le monde intellectuel se partage entre deux types : les prêtres et les bouffons. Ceux qui tiennent à une théorie, à un ensemble de dogmes, et les défendent par le verbe et l'écrit. Et ceux qui opposent leur scepticisme ironique aux pouvoirs, feignant le respect lorsque cela se révèle indispensable à leur liberté ou leur survie.

 Il faut se résigner aux améliorations partielles. Telle est la leçon de la social-démocratie 

En cette période où un quasi-inconnu se fait élire président de la République en prétendant représenter « la gauche et la droite », viser « à la fois » la plus grande égalité et la plus grande liberté possible, il n'est pas inutile d'analyser la méthode imaginée par Kolakowski pour marier les contraires. Dans un recueil d'articles parus en traduction française dans la revue Commentaire, le Voltaire polonais du XXe siècle formulait quelques remarques utiles (1).

Compromis et améliorations partielles plutôt qu'égalité absolue

Primo, les valeurs fondamentales se limitent réciproquement, voire « s'annulent mutuellement ». On ne peut établir sur cette terre l'égalité absolue qu'en sacrifiant radicalement la liberté ; sous le joug du despotisme, les sujets sont égaux, comme l'avait fait observer Montesquieu. Mais leur situation n'est pas enviable. Quant à la liberté absolue, elle comporterait le droit du plus fort non seulement d'exploiter le plus faible, mais de le supprimer. De même, nous le voyons bien dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, toute amélioration de notre sécurité se paie d'une limitation de nos libertés personnelles et d'atteintes à la vie privée. L'objet de la vie politique est de trouver des équilibres entre des valeurs également désirables, de passer des compromis, « souvent pénibles et maladroits ». C'est la leçon du libéralisme. D'autant – et là réside la leçon du conservatisme, selon Kolakowski – qu'une amélioration quelque part se paie toujours d'une détérioration en un autre lieu de la mécanique sociale. La démocratisation de l'enseignement et de la culture a provoqué un nivellement général. Les masses, victorieuses, ont imposé leur goût aux élites, comme l'a démontré ce libéral-conservateur d'Ortega y Gasset.

Secundo, toutes les cultures ne se valent pas – contrairement à la doxa en usage dans nos médias et sur nos campus. « L'universalisme culturel se nie s'il est généreux au point de méconnaître la différence entre universalisme et exclusivisme, entre la tolérance et l'intolérance, entre lui-même et la barbarie ; il se nie si, pour ne pas tomber dans la tentation de la barbarie, il donne aux autres le droit d'être barbares. »

Tertio : la société parfaite n'est pas de ce monde. Et ceux qui ont promis de faire descendre le ciel sur la terre y ont inévitablement apporté l'enfer. Ceux qui ont subi l'« expérience communiste » peuvent en témoigner : ils étaient aux premières loges. Mais les déçus du totalitarisme manifestent souvent une fâcheuse tendance à verser dans le nihilisme. Or « le choix n'est pas entre la perfection totale et l'autodestruction totale ». Il faut se résigner aux améliorations partielles. Telle est la leçon de la social-démocratie.

1. «  Comment être socialiste + conservateur + libéral  », de Leszek Kolakowski (Les Belles Lettres, 192 pages, 13,90 euros).

 

Le stade suivant serait de lire Kolakowski : je suis heureux que Zemmour et Couturier l’aient fait. Mais l’ont-ils fait ? Tout compte fait et comme on n’est jamais si bien servi que par soi-même, j’aime assez ma lecture d’un Kolakowski que je n’ai pas lu. Pas encore, mais n’y tenant plus j’ai allongé 2 thunes à mon ami l’éditeur au nom de fleuve et l’animal est maintenant tapi dans ma tablette. Peut-être en reparlerons-nous.