Il est maintenant habituel de sentir dans l’air du temps une odeur à la fois douçâtre et acre qui imprègne les rapports entre différentes catégories de citoyens de notre société. Cette odeur semble être nouvelle : jadis, l’homme en considérant le passé éprouvait des regrets, de la fierté et au pire, laissait filtrer l’idée que peut-être le cours de l’histoire, son flot aurait pu être plus harmonieux, moins chaotique et souvent moins destructeur.

Cette odeur est celle de la Repentance. Elle imprègne toute l’Histoire et l’histoire de France mais avec une intensité particulière sur deux sujets qui, tels des marionnettes de coucous suisses, ressurgissent à intervalles réguliers pour la plus grande joie des commentateurs de l’opinion et des fabricants canadiens de pâte à papier.

 Le plus général, le plus étendu dans ses applications est le sujet du colonialisme et de la méchanceté dont on fait preuve les générations des 18ème et 19ème siècles à l’endroit des populations d’Afrique, du Levant (1) et de l’Asie du Sud-Est. Le point d’orgue est évidemment l’esclavage. L’Occident (terme générique) s’est bien mal comporté et Nous, les Français du 21ème siècle portons sur nos frêles épaules le poids des méfaits de nos vilains ancêtres. Nous en sommes comptables et il nous faut « reconnaitre » cette dette à défaut de pouvoir la rembourser. Sans évoquer les problèmes de développement des pays concernés et en se limitant au poids moral de ce fardeau, nous devons nous repentir du passé.

1  On disait comme ça, avant.

 L’autre sujet est la rafle du Vel d’Hiv. En ces temps qui sont devenus de l’Histoire, la France était comme deux sœurs siamoises. La sœur restée à la maison était muette ou s’essayait à quelques mots d’allemand. L’autre sœur avait pris le large ; elle trouvait difficile l’usage de l’américain, si distinct d’un anglais plus familier. Vouloir les séparer maintenant relève d’une bien délicate chirurgie. (2)

2  Le Général qui aimait son pays sans se faire d’illusions sur la complexité de l’âme nationale, s’est bien gardé en 1945 et 46 de tenter cette chirurgie, jugeant plus importante la pérennité de l’État que sa moralité.

 Versant abrupt de ces questions : celui de la vérité historique. Il s’agit d’une vérité des faits : Qui a dit quoi, qui a fait quoi, quand et comment se sont déroulés les évènements. Il s’agit aussi d’une vérité du climat, du temps des époques : vérité sociologique et simplement humaine et progressivement passage sur le…

Versant marécageux : celui du monde des institutions, des principes (3) et en fait de l’État. L’image des siamoises a laissé la place à l’image d’une ligne de crête, séparant deux versants d’une même montagne, la montagne du passé.

3  On dit Valeurs, de nos jours.

 Ce marécage vient régulièrement envahir notre vie publique et fait ressurgir, comme on l’a dit, les flots limoneux de la bêtise sur nos deux sujets récurrents ? Trois facettes en réponse :

Les Victimes : la République n’a pas su intégrer et encore moins assimiler les populations maghrébines et ouest-africaines qui se sont insérées dans notre société, un peu pendant la période coloniale puis massivement à la décolonisation. (4) Elles s’en plaignent, souvent à juste titre et perçoivent ce défaut d’accès à notre société comme la continuation du colonialisme dont leurs parents ont été victimes. C’est le chœur des pleureuses. Nombreuses, elles agrègent à leur chorale d’autres victimes de discriminations réelles et supposées. (5) C’est de leurs rangs que sortiront une partie des Sympathisants à ce qui est devenu une « cause » pour laquelle il faudra militer pour obtenir la réparation morale (au moins) : la repentance.

Les Historiens pur-jus : difficile travail que celui de l’historien qui traite de périodes récentes et dont le bruit retentit dans nos sociétés, ce qui est précisément notre sujet. Mesurer et comparer les exactions des militaires à celles des « indigènes » résistants à l’occupation coloniale, mesurer et comparer les méfaits et les bienfaits de la colonisation, mesurer et comparer la vie des populations avant et après la colonisation, mesurer et apprécier les désordres de la décolonisation, le désarroi des nations naissantes laissées au milieu du gué dans leur délicat passage vers le siècle de l’impérialisme américain…ou soviétique. Comment rester impartial et faire travail sérieux sans se souvenir qu’au début de toutes ces ingérences, il y a, indéniablement un agressé et un agresseur.

En dernier lieu, les Juges.

C’est la catégorie intéressante qui recouvre deux des précédentes.

Le Juge sait l’Histoire et il la dit.

Il entend les pleurs des victimes et peut-être regrette-t-il de ne pas en être une. Il est en sympathie avec elles. (6)

Sa hauteur de vue l’autorise à émettre le jugement définitif. Il surplombe l’Histoire.

4  On n’aborde pas la question des raisons de cet échec. Le mot « inséré » renvoie à un autre sujet : « Paradoxe » et à la notion de « place disponible » dans une nation dont l’État a obturé tous les interstices.

5  Voir un bref commentaire sur la personnalité de Mme Obono : « La député(e) d’un territoire perdu »

6  Pour une fois sympathie et empathie se rejoignent. 

Un exemple : un candidat à l’élection présidentielle, propre sur lui, cultivé, « en même temps » businessman et philosophe, se promène sur les écrans de télévision algérien et nous confirme le jugement :

«Je pense qu’il est inadmissible de faire la glorification de la colonisation. Certains ont voulu faire cela en France, il y a dix ans. Jamais vous ne m’entendrez tenir ce genre de propos. J’ai toujours condamné la colonisation comme un acte de barbarie.» …. «La colonisation fait partie de l’histoire française. C’est un crime, c’est un crime contre l’humanité, c’est une vraie barbarie. Et ça fait partie de ce passé que nous devons regarder en face, en présentant nos excuses à l'égard de celles et ceux envers qui nous avons commis ces gestes.»

Le jugement est sans appel et sa portée est universelle : peu importe l’audience et le moment dans lequel il est proféré. 

Deuxième exemple : un candidat à l’élection présidentielle devenu président pérore doctement sur les tenants de la rafle du Vel d’hiv. Il n’y a malheureusement pas lieu de gloser sur les aboutissants. Cet homme jeune, « propre sur lui, cultivé, en même temps businessman et philosophe » nous assène :

"Oui, je le redis ici, c'est bien la France qui organisa la rafle puis la déportation et donc, pour presque tous, la mort des 13.152 personnes de confession juive arrachées les 16 et 17 juillet à leur domicilePas un seul Allemand ne participa à l'organisation de cette rafle…. Récemment encore, ce que nous croyons établi par les autorités de la République, sans distinction partisane, avéré par tous les historiens, (...) s'est trouvé contesté par des responsables politiques français prêts à faire reculer la vérité".

 Ce qui est en cause ici n’est pas la vérité historique ou l’opinion que le personnage public peut en avoir (7).  Ce qui est en cause est l’intérêt politique de la démarche.

Quel besoin a un candidat à la Présidence de la République d’aller étaler sa guimauve sur une télévision algérienne et quel besoin de battre à nouveau la coulpe nationale devant un Bibi (qui n’en a probablement rien à faire) sur le sujet somme toute consensuel de la responsabilité d’une poignée de vichyssois dans la très lamentable histoire du Vel d’Hiv ?

Nul ne met en doute qu’il faille garder la mémoire du passé et du travail des historiens tirer des leçons d’histoire et de politique afin que, pour autant que le destin le permette, on ne refasse pas les erreurs du passé et qu’on ne laisse pas les mêmes crimes se reproduire.

Et il ne s’agit nullement de chercher à effacer cette écrasante responsabilité.

 7  Voir  le sujet : « Macron aborde bien légèrement et inopportunément des sujets bien graves, et cela n’est pas bien. »

Mais il n’est nul besoin de s’ériger en Juge pour murir cet enseignement. Il n’est nul besoin de se griffer le visage ou la poitrine comme un pleureur antique, démontrant son immense douleur sous les coups d’un destin que la Nation aurait provoqué.

Devant un public qui ne verra dans cette attitude que de la faiblesse.

Manie accusatoire, position confortable du fils qui juge les pères espérant ainsi gagner de la hauteur, refus de considérer l’histoire pour ce qu’elle est : du passé dont il faut se nourrir et dont il ne convient pas de se lamenter.

Et les Croisades, guerres de Religion et autres Saint Barthélémy…

 Pour paraître ?

Ces commentaires, qu’ils soient fondés ou non, concernent en premier chef M. Macron et les médias nationaux. On ne peut s’empêcher de penser qu’il existe d’autres domaines de l’histoire contemporaine ou récente (19ème et 20ème siècle) pour lesquelles cette attitude de la repentance doit ou devrait se faire sentir, domaines d’une toute autre ampleur et qui mériteraient de plus amples développements.

 À l’évidence et sans réfléchir plus avant : la population allemande de l’après-guerre, quand elle se trouve confrontée aux désastres que 20 années d’adhésion à la folie hitlérienne ont provoqué, doit s’interroger sur cette adhésion et cette folie. Il parait probable qu’une large partie de cette population se demande par quel mécanisme tout ce criminel enchainement de drames a pu se produire essentiellement de leur fait, on n’ose pas dire « grâce » à eux ; en tout cas avec eux ou avec leurs parents…Adhésion, soumission ou passivité ?

 Pour le régime soviétique les choix se présentent différemment ; on pourrait presque classer la population russe dans son ensemble en deux groupes : les esclaves et les kapos. Trop simple puisque les kapos eux-mêmes n’étaient que des esclaves. Alors tous soumis pendant quasiment un siècle, en tout cas absolument soumis pendant un demi-siècle et libérés par effondrement économique et délitement idéologique. Libérés ?

 Et Mao avec son milliard de chinois.

 

08 Août 2017