Dégagisme et journalisme

 

La récente élection à la Présidence de la République a mis en évidence ce phénomène politique de caractère sirupeusement révolutionnaire, qu’on désigne sous le vocable de « Dégagisme ».

De quoi s’agit ’il ?

Les français vautrés dans le confort bourgeois que le célèbre « Progrès Social » et la dette aux perspectives infinies leur offrent, oublieux des laissés-pour-compte du système (et des migrants) attribuent tous leurs maux supposés à l’impuissance de leurs dirigeants des quelques dernières décennies sans reconnaître qu’ils sont eux-mêmes, par leur âpreté dans la défense de leurs avantages « acquis » responsables du blocage, de la pétrification politique, sociale et économique de leur cher et vieux pays.

Il ne s’agit nullement d’exonérer la classe politique de sa responsabilité, car comme tous les français nantis, elle s’est vautrée avec une insupportable légèreté dans le même confort, à elle-même et par elle-même accordé.

Cette classe politique quand l’usure se manifeste (la dette croît et croît…) et que l’Europe sermonne, devient le bouc émissaire naturel et l’objet du ressentiment de tous sur son impuissance à faire continuer les choses et à avancer encore dans la voie du confort.

En fait, elle serait sans doute parvenue à maintenir cette situation si les contraintes de la politique extérieure et le désastre de la non-assimilation des populations maghrébines n’avaient mis en lumière les incohérences d’une vie nationale qui repose sur Moins de travail et Plus de dépenses.

Le réveil doit beaucoup, de façon oblique, au terrorisme.

 Donc on a « dégagé ».

 Assez curieusement le Vociférateur Insoumis, porteur de cette vindicte est un des derniers fossiles de cette classe politique, pensez donc, ancien ministre de Mitterand et ancien sénateur ; mais amoureux de Chavez, Castro et maintenant Maduro. Aurait-il loupé Pol Pot ? Ce paradoxe ne semble nullement gêner les disciples, Insoumis et tellement soumis. La secte retentit dans l’Hémicycle. Les journalistes nous disent son talent d’orateur. Mais l’orateur dans l’habileté et l’ampleur du verbe, nous « dit » son message alors que Mélenchon ne nous dit rien : son talent est celui du bon mot, à la limite du calembour. Il y rejoint Le Pen.

 Donc quelques dégagés de ce monde politique qui s’éloigne souhaitent rejoindre la cohorte déjà fort peuplée des journalistes et commentateurs qui déjà saturent l’espace médiatique. Il est normal que leur nouvel état de chômeur leur soit difficile à supporter. Beaucoup d’entre eux n’ont en réalité aucun métier et, disons le carrément ne savent pas grand-chose en dehors du monde des institutions. Ils ne savent rien faire. Que parler. Par « éléments de langage » assemblés comme les enfants font à la maternelle des collages.

 Les élus locaux, actifs sur leurs territoires consolident leurs fiefs. Ceux qui par d’habiles connivences et/ou par réelle compétence sont restés proche du monde des affaires et du monde tout court démarrent de nouvelles carrièresUne pensée pour Fillon, mes frères.

 Les Pros du journalisme s’en émeuvent et poussent l’émotion de l’étonnement jusqu’à l’indignation molle. Un sociologue nous dit :

«Ce va-et-vient entre les médias et la politique décrédibilise encore plus ce couple consanguin. Outre les critiques très fortes et pas infondées des Français sur la trop grande proximité existant entre ces deux mondes, cela donne l'impression que politiques et médias seraient interchangeables, qu'il y aurait une fusion entre deux mondes liés par un contrat de coproduction. Ce n'est pas un signe de renouvellement. Cela ne peut qu'irriter les Français. Cela donne l'impression d'une société du spectacle dans laquelle on n'échoue jamais. On occupe en permanence l'espace médiatico-politique. Alors que le discrédit des journalistes est à peu près aussi important que celui des politiques, cela peut donner un sentiment de saturation générale.»  Denis Muzet de l’Institut Médiascopie

Gaël Brustier, célèbre décortiqueur de la pensée politique nous met en garde :

«C'est une erreur des télés de penser que les politiques vont donner du sens alors que, s'ils ont été évincés, c'est qu'ils ont failli».

Manuel Valls s'est dit «très étonné» qu'autant de personnalités politiques rejoignent des médias comme chroniqueurs.

Mieux encore. Julliard, qu’on a connu mieux inspiré sermonne : « Quand un journaliste, qui se présente comme un polémiste, se fait embaucher pour faire la pub de l'Élysée, il déconsidère d'un coup le journalisme, la polémique, et l'Élysée. »

 Tout ceci nous est relaté par Anne Fulda à laquelle on ne saurait adresser le reproche de ne pas savoir de quoi elle parle. Elle est le diamant de cette proximité du journaliste et de l’homme politique. Enfoncées la Sinclair et la Pulvar qui pourtant ont beaucoup servi, dit-on.

Dieu, que les gens ont l’esprit mal tourné ! Goût douteux dit ma femme. Elle a bien raison mais la vacherie et la goujaterie gagnent toujours.

 Je ne partage pas cet étonnement et je ne perçois pas qu’il faille enfoncer un peu plus le pauvre déchu de ses mandats en arguant qu’il n’est pas légitime qu’il accède à la grande mangeoire médiatique qui nourrit tant de beaux esprits.

Après tout, il connait le sujet et peut-être, soyons optimistes, sa nouvelle position d’observateur et de commentateur lui permettra-t-elle de réfléchir enfin en profondeur aux sujets dont il s’occupait avec distance quand il était « aux affaires ».

 Plus sérieusement peut-on réellement séparer la fonction disante du commentateur politique de la fonction « disante » de l’homme politique ? L’un et l’autre expliquent et lisent le monde pour leurs lecteurs, leurs auditeurs et leurs électeurs qui sont les mêmes personnes, cultivées ou non, avisées ou non, sages ou non.

Certainement le premier est passif quant à l’action qui suivrait le discours alors que pour le second il y aurait mission à transformer une vision révélée en programme puis en action.

Mais ces hommes et ces femmes ne sont-ils pas les mêmes ?

N’ont-ils pas tous « fait » Science Po ou Ulm ou à minima un peu d’Histoire ou de Sociochose…Qui ne se souvient que Pujadas et Copé était  ensemble rue Saint Guillaume ? Un peu après Sinclair et un peu avant Fulda.  Chazal a bien échoué à l’ENA, mais il était méritant qu’elle essayât.

Peut-on réellement leur reprocher d’être les mêmes petits poissons roses du grand bocal que constitue l’oligarchie médiatico-politique qui dirige le pays…

Et comme je suis pudique, je n’évoquerai pas le Grand Corps de l’Administration dont les gros et petits poissons ont les nageoires solidement implantées et la nage frétillante.

 Il n’y a qu’un facteur qui les distingue : l’ambition et pour parler simple, la Grosse Tête.

Le journaliste se sait comme il est et nage paisiblement dans le bocal.

L’homme politique croit en lui-même et imagine qu’il va changer le bocal pour devenir un plus gros poisson, un requin peut-être.

                                                                                                                                                                                     03 septembre 2017