"Nous vivons un mouvement inéluctable de transformation du travail, car nous sommes entrés dans une économie de l'innovation, des compétences et du numérique. La norme qui consistait à travailler toute sa vie dans le même secteur, voire dans la même entreprise, est révolue. Les parcours seront moins linéaires, connaîtront plus d'évolutions, parfois de manière heurtée. Le chômage n'est plus un accident de la vie, mais un risque d'autant plus prégnant que le besoin de transition professionnelle s'accentue. C'est une révolution copernicienne. On peut discerner à l'avenir quatre grandes fonctions économiques. La première sera d'apprendre, et ce tout au long de la vie. La deuxième sera de produire des biens industriels ou des services. La troisième sera de créer et d'innover, et cette activité sera d'ailleurs la mieux récompensée, car la moins reproductible. Enfin, il faut reconnaître dans le champ productif les activités d'aide et d'entraide, essentielles dans une société où les liens se distendent. Pour réussir dans ce monde, nous avons donc besoin d'une économie beaucoup plus plastique, plus mobile, qui laisse chacune de ces quatre fonctions économiques se développer et chaque individu évoluer d'un secteur à l'autre, selon ses souhaits ou ses impératifs. C'est tout l'esprit de la réforme globale que nous mettons en œuvre."   Le Président Macron au journal Le Point, 30 août 2017

Le président nous parle dans ce texte de quatre grandes fonctions économiques. Il ne semble pas qu’il les classe par ordre d’importance ou qu’il les organise d’une quelconque façon.

 Considérons d’abord l’individu, après avoir émis le souhait que la famille dans laquelle il a grandi, les écoles qu’il a fréquentées, les amis qu’il a connus aient construit, de son humus originel un citoyen.

Cet individu-citoyen devra, il est vrai, tout au long de sa vie apprendre, produire, innover et aider ses semblables dans la mesure de son talent et avec mérite.

 Mais Macron ne nous propose pas seulement dans cette formule un programme individuel ; il nous parle de segments d’activité au plan national.

 Comme l’individu, l’État devra veiller à instruire les citoyens, les inciter à produire, à améliorer cette production par l’innovation et enfin à contribuer (impôt, solidarité, charité) à la protection des faibles.

Si nous considérons des secteurs d’activité, répartis dans le corps social, on ne peut faire l’économie d’un classement en reconnaissant que certaines de ces fonctions sont des conditions nécessaires à la réalisation des autres.

D’ailleurs, il ne manque pas de mettre le chapitre « Apprendre » en préalable. Inutile d’ajouter que c’est à ce niveau, immédiatement après la construction familiale, que se situe la véritable égalité des chances qui autorise chacun à mettre en lumière son talent et son mérite, par le travail d’apprendre.

Il place en second le chapitre « produire des biens ou des services » : on ne peut qu’être en agrément, car c’est sur ce terrain que se généreront croissance et richesse qui sont des conditions nécessaires …à la réalisation des autres fonctions.

Ayant appris et en faisant, il est possible que le talent et le mérite conduisent à l’innovation. Il est cependant utile de rappeler qu’il n’y a pas de baguette magique dans ce domaine. Il ne suffit pas que quelqu’un veuille créer et innover pour que cela marche et il n’est pas certain que l’État soit toujours le meilleur guide en ces matières. Créer et innover ne sont pas une fonction : Ce sont des dons, des qualités. Populations et individus n’en sont pas également pourvus. Ce qui est important est que l’État n’entrave pas ce don chez les individus-citoyens qui le possèdent.

Enfin si/quand les bénéfices de l’éducation (les compétences), du travail de production et de l’innovation ont été perçus, il est essentiel que l’État et les citoyens redistribuent la richesse créée pour rétablir un certain niveau d’égalité dans la vie commune et prennent en charge les éléments de la société les moins aptes à contribuer à l’effort de tous. Car il y aura toujours inégalités et inaptitudes : la nature humaine y pourvoit et le Climat de Montesquieu n’a pas cessé de jouer son rôle.

L’État, la solidarité et la charité sont les agents de cette redistribution et de cette protection. On l’a longtemps qualifié de progrès social en oubliant que la création de richesse en constitue un préalable, et pour reprendre encore une fois l’expression, une condition nécessaire. Cette obligation sociale, qui est en vérité l’objet même de la vie en commun est bien, elle aussi, une fonction que le citoyen devra remplir.

 Ce qui est plus surprenant et discutable dans la pensée présidentielle comme il nous la présente dans cette entretien est cette image d’un travailleur qui aurait des « cases à cocher » et dont le parcours serait « en même temps » consacré à sa formation (en permanence) associé à un travail de production, et qui avec agilité se devrait d’innover et de créer tout en étant par l’impôt et par ses actions personnelles le bon samaritain des exclus ou des négligés du système : « Une économie plus plastique… laisse chaque individu évoluer d'un secteur à l'autre, selon ses souhaits ou ses impératifs.»

Il est à souhaiter que l’Éducation Nationale se montre, dans la formation d’un citoyen conscient de ses devoirs, à la hauteur de cette tâche initiale et donne à l’enfant et au futur travailleur les outils de cette mobilité. Macron voit-il le français-moyen à son image, capable de gambader des études philosophiques aux enseignements des écoles d’administration, puis nanti de son parachute de survoler une activité bien particulière d’entremetteur d’affaires, pour en point d’orgue faire irruption dans le marais de la vie politique avec la réussite que l’on sait.

Certains auront les qualités qui permettent cette mobilité –et qui en sont le moteur-, cette agilité dans le monde du travail mais la plus grande partie de la population aura les plus grandes difficultés à jouer ce grand jeu du « J’apprends, je fais et je crée et je contribue ». D’ailleurs, dès l’abord il faut remarquer qu’on utilise le même vocable pour désigner la mobilité dans le monde du travail et la mobilité géographique que le système français de propriété foncière rend quasi impossible.   

 Parlons la seconde fonction : « produire des biens industriels ou des services. »

 Biens industriels : on imagine mal que le président oublie totalement l’agriculture, secteur qu’il est pourtant difficile sans se tordre la langue de qualifier d’ «industriel ». Pourtant, il l’oublie. Lapsus, admettons.

Des biens agricoles et industriels, donc, pour satisfaire la consommation nationale du mieux possible afin de limiter les importations et pour exporter… afin de garantir une balance commerciale excédentaire.

Ce serait certainement une révolution copernicienne qu’un gouvernement français se pénètre enfin de ce bon sens et mette en œuvre les mesures nécessaires et connues de tous.

 Mais le président-oublieux d’agriculture- n’oublie pas les services.

Service de qui, service de quoi ?

Les services… de la production. On en parle comme étant distinct du monde productif mais ils en font partie et en sont le plus souvent indissociables. Une entreprise de petite métallurgie peut souhaiter ne pas gérer elle-même sa comptabilité et cela ne déconnecte pas le comptable indépendant du monde de la production. La société de transport qui livre la matière première du façonnier n’est, elle aussi, qu’un maillon de la chaine de production.

Les services de la distribution, les services du monde commercial. Ils sont la continuation logique, directe du monde productif dans une économie libérale, non planifiée. Ils jouent un rôle fondamental, car in fine, ils sont la parole du marché. On y retrouve du transport et de la distribution (une forme ultime du transport) mais en plus, de l’information sous diverses formes de publicité. Information qui fait retour par le même canal : vendu, pas vendu.

Ces services sont de grands employeurs : ils sont en général, dans les économies libérales, régis par le marché, et soumis aux contraintes de l’État par la réglementation du travail et par la fiscalité. Il en est  ainsi en France.

 Restent les gros morceaux : les services de l’État.

Se pose immédiatement une question. La mobilité recherchée concerne t’elle la fonction publique en interne ou la fonction publique par rapport au monde productif ? Dans la France d’aujourd’hui la question est tranchée : il y a une cloison quasi étanche entre les deux univers au moins jusqu’à des niveaux élevées de l’Énarchie à partir desquels les allers-retours entre le privé (Banque, Sociétés avec un grand S …) et l’administration sont largement tolérés ou encouragés, dès la délivrance du ticket d’entrée.

Le Divin Enfant en est l’illustration parfaite.

Un libéral optimiste pourrait entendre dans son propos qu’il n’est pas en faveur du maintien de cette frontière et nous le croyons volontiers. Comme dit le bon peuple « il faut lui laisser sa chance » assurant ainsi son rôle de spectateur qui perçoit le Président comme un acteur qui recevra ou pas le César ou un présentateur télé qui fera un bon audimat, et oubliant qu’il ne s’agit pas de la chance de Macron mais de la chance de la France. Passons.

 Ce laborieux décorticage de la parole présidentielle nous montre qu’il existe deux conditions nécessaires :

1 Former des citoyens et leur donner des compétences « utiles ».

2 Utiliser ces compétences pour produire dans les domaines de l’industrie et des services.

Ensuite :

1 Avec de la chance et une certaine liberté, innover et précéder les évolutions du marché en les initiant.

2 Avec le travail fourni avoir généré des profits pour faire fonctionner le fameux « Progrès social ».

Et enfin : chaque citoyen-travailleur doit faire preuve d’agilité en apprenant, faisant, créant et aidant.

 L’important est ailleurs.

 L’oubli de l’agriculture n’est pas un lapsus. C’est réellement un oubli. Labourage et Pâturage sont de l’Histoire !

Et quand il parle de production, il se garde bien de préciser :  s’agit ’il de ce monde du 19ème siècle peuplé de sous-hommes sortant des mines ou des aciéries, pales, aux visages noircis, aux yeux vides, ce monde que nous croyons disparu alors qu’il n’a fait que migrer et qui est toujours le creuset où se font les choses ? Ou bien s’agit-il d’un monde de laboratoires peuplés de blanches blouses hyper-qualifiées manipulant avec des gestes de chirurgiens des systèmes magiques derrière des panneaux de lumières scintillantes ? Ou encore, ou encore quoi ?  Bon pour les Coréens, je vous dis.

Où se trouve le monde de l’énergie dans la palette de notre peintre du monde à venir ? Il est sans doute caché dans les sacs à malice du présentateur espiègle. On en reparlera en 2019 quand ma Loi de Moralisation aura porté ses fruits.

Quelle est en vérité le regard que porte Macron sur notre rapport avec le monde de la production et qu’en sait-il ?

Croit-il que le verbe « Faire » n’a pas de sens, que l’humanité n’est plus celle d’Homo Faber et que pour poser ses outils, cet homme-là n’a pas besoin d’un établi, d’un atelier, d’une usine.

Vive l’innovation, Vive Blablacar

On comprend bien le Blabla mais n’oublions pas qu’il faut des « cars ».

Nous voici revenus aux Coréens.

 

25 septembre 2017