La Joie d’être Sapiens   (première partie)

 

Au printemps 1958, il m’en souvient, j’étais fort content d’avoir, Merci Mendès, échappé à la conscription indochinoise qui m’avait parue fort probable les années précédentes et je ne percevais pas encore la quasi-certitude de ne pas échapper à la vague suivante qui ferait de moi un des Lieutenants d’Algérie.

Donc cette année 58, entre la promesse asiatique non tenue et la promesse maghrébine en voie de réalisation j’étudiais très assidument la géologie en faculté, à Grenoble en vue de rejoindre l’Institut Français du Pétrole qui m’offrait cette belle sucette de fin d’étude.

Le sujet me passionnait et habitué aux programmes chargés des Arts et Manufactures je n’hésitais pas à grappiller de droite et de gauche dans les certifs de licence que cette vénérable institution offrait à ses élèves. Peu de goût pour la cristallographie, un goût modéré pour la minéralogie, un certain goût pour la pétrographie et une passion réelle pour la… Paléontologie.

Le grand et bon Maître de la matière était M. Moret.

Le texte de référence était son Manuel de Paléontologie Animale édité en 1953, en somme tout juste sorti des presses.

Dire que je connaissais parfaitement la chose serait largement exagéré, mais j’en ai retiré un mince vernis bien écaillé aujourd’hui et quelques idées personnelles qui ne m’ont jamais quitté.

 Chez Moret, et cela traduit l’état des connaissances de l’époque, le chapitre consacré aux primates occupe 27 pages sur les 720 de l’ouvrage complet, et sur ces 27 pages, 20 sont consacrées aux Hominiens.

L’homme de Piltdown figure encore en bonne place dans ce sérieux et modeste exposé. Je dis sérieux car M. Moret était fort sérieux ; et modeste car il fait preuve d’une grande prudence et n’adopte pas de ces attitudes prédictives qui deviendront ensuite habituelles chez les paléontologues, grands fournisseurs d’hypothèses qui expliquent tout et se transforment en quasi-certitudes selon le degré d’habileté académique de leur auteur.

Teilhard, figure tutélaire venait de mourir et  il n’était pas du propos d’un manuel scolaire d’entrer dans des débats géologico-théologiques.

L’ammonite dominait encore la scène des Hauts du Jurassique.

 J’étais alors frappé et j’évoque un souvenir très distinct de ce sentiment, par ce qui m’apparaissait comme un besoin pour les paléontologues de raccourcir les durées du processus évolutif dès qu’il concerne le « phénomène humain ».

 Cela commence par les textes sacrés classés par ordre de sacralité. La genèse nous dit six jours : ça fait un peu court, même avec une Foi en fer forgé, surtout avec les 35 heures. Les érudits des textes sacrés nous donnent en toute bonne Foi, suivant les versions successives, des durées de 2 à 3 mille ans, pour tout le bazar, cosmos compris, l’homme étant, on peut l’imaginer, présent dès l’ouverture. Ça fait encore un peu court et progressivement on rallonge…mais pas beaucoup.

 Cette tendance, ou plutôt ce besoin de raccourcir les durées, comme si l’homme de jadis avait été pressé de devenir ce que nous sommes, s’explique par la prévalence résiduelle de la pensée chrétienne. Soit ! Mais ce besoin est associé à un autre souci beaucoup plus facile à expliquer : il est essentiel dans le milieu des Savants Paléontologues de trouver le premier terme d’un branche nouvelle ; ou mieux, le « chainon manquant » entre deux espèces clairement définies dont on sent confusément qu’elles « sont en rapport » mais dont la relation n’est pas connue ; ou mieux encore le plus ancien « représentant » de… ; en fait de trouver un marqueur, une date réelle ou supposée, un lieu imprévu, un emplacement original pour que la découverte quitte son simple statut de pièce ajoutée au dossier pour devenir le fait saillant qui explique tout. En conséquence toute nouveauté est soit le plus vieux, soit le plus jeune de quelque chose ; Le plus vieux d’une lignée existante ou le premier d’une lignée nouvelle ! Plus rare, le fameux maillon manquant.

En cas de découverte, de succès, Gloire assurée. Je n’ose dire fortune faite. Sinon comment publier, comment laisser son nom, comment financer les futures campagnes de fouille ? Comment attirer les étudiant(e)s ?

 

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Je commence par deux remarques qui sont les réponses aux questions suivantes.

Où trouve-t-on des fossiles et plus particulièrement des fossiles d’hominidés ?

Comment connait-on l’âge d’un fossile humain ?

A

Pour découvrir des fossiles, il faut des fossiles. Il faut donc que l’inventeur s’intéresse à des zones qui, à priori ont été peuplées ou susceptibles de l’avoir été.

Ces lieux doivent avoir été protégés : un premier pronostic, les grottes…

Ou bien rapidement recouverts de sédiments meubles avant que les ossements soient dispersés : un second pronostic : les zones lagunaires au pied de volcans en période d’émissions de cendres.

Voilà, tout est dit ! Dans les grottes et dans le (les) Rift(s) pas trop loin des volcans.

Ce raccourci souriant pour dire qu’on trouve des fossiles d’hominidés là où la mère nature a bien voulu nous les conserver et là où on peut encore aller les rechercher. Il est hasardeux et même franchement litigieux de vouloir faire dire à ces conditions particulières qu’elles traduisent l’émergence de telle ou telle branche du phylum des hominidés. « Au temps » pour l’homme « nécessairement » africain !

Heureusement il y a les grottes qui pour leur plus grand nombre sont dans des formations calcaires largement réparties sur notre belle planète. On y trouve de tout, du neuf (historique), de l’ancien (archéologique) et beaucoup plus rarement du très vieux ; la grotte s’enfonce bien dans la roche mais elle demeure un habitat de surface soumis aux aléas climatiques. Il faut comme au Loto gratter davantage, avoir tiré de bonnes cartes et explorer une bonne grotte. Cela suffit-il ?

 

B

Au début de la paléontologie humaine, seule l’anatomie comparée permettait d’approcher le problème de la datation des fossiles. Ces études reposaient sur l’hypothèse (le dogme) que l’évolution suivait le parcours qui a conduit aux races supérieures. On comparait les squelettes d’hommes anciens à des squelettes d’hommes « modernes » évolués ou « primitifs », avec en toile de fond le squelette du singe. Mais on était toujours dans le « Sapiens » ; les autres ancêtres venaient de si loin : Java, Pékin, Tanganyika ! Il y avait bien un trouble-fête originaire de Rhénanie ou de Belgique mais, de ce frère jumeau, de ce Neanderth(h)al, on parlerait plus tard.

Arrivent alors les procédés modernes de datation reposant d’abord sur le vieillissement mesurable d’éléments radioactifs acquis du vivant du sujet et ayant subi une dégradation dans le fossile enfoui. L’idée n’est pas neuve : Les Curie avait évoqué en leur temps ce développement de leurs découvertes.

La datation au Carbone 14, initiée dans ces années 50 et développée réellement depuis les années 60 va permettre de faire le ménage dans le monde des incertitudes archéologiques. La limite est que la méthode ne s’applique plus au-delà de 50.000 ans. Histoire, archéologie s’en trouvent enrichies, mais la paléoanthropologie n’est pas concernée ou si peu.

Vient ensuite la méthode Potassium-Argon, qui est l’arme du million d’années.

La méthode de datation K-Ar s'applique à une roche provenant de la solidification d'un magma entièrement dégazé, et repose sur l'hypothèse que cette roche ne contenait pas d'argon au moment de sa formation. Une datation de la roche est possible quand l'un des minéraux la constituant contient du potassium, et que le minéral a piégé la totalité de l'argon formé lors de la désintégration du 40K….

La période radioactive du 40K est de 1,25 milliard d’années. La méthode permet ainsi de dater des roches couvrant la quasi-totalité des âges géologiques avec une bonne précision…

La datation par le potassium-argon permet de dater les minéraux des roches métamorphiques et des roches volcaniques. Elle est particulièrement précieuse en archéologie préhistorique, notamment en Afrique de l'Est où les niveaux de cendres volcaniques sont fréquents dans les sites archéologiques. Elle a notamment permis de dater les sites d'Olduvai et les empreintes de pas de Laetoli.   wiki

Les datations Uranium-Thorium et Uranium-Plomb viennent encore compléter la paillasse du laboratoire de l’anthropopaléontologue (21 lettres) et élargir le registre temporel de la recherche. On peut préciser la période des 50.000 ans et il devient possible de travailler efficacement dans les 500.000 ans.

D’autres outils, téphrochronologie, datation Rubidium-Strontium  existent mais concernent le géologue stratigraphe et le tectonicien plus que le paléontologue.  (1)

 L’emploi de ces méthodes traduit définitivement la séparation entre l’archéologie et la paléoanthropologie.

 Cependant la datation ne suffit pas. Si seulement il était possible de relier les fossiles entre eux par autre chose que leur chronologie, si seulement on pouvait établir des « liens du sang », des filiations, des descendances directes et avérées…quels progrès nous ferions !

Miracle, au tournant du siècle, après tâtonnements et au prix de quelques erreurs de jeunesse, les techniques d’analyse de l’ADN fossile se perfectionnent. Des esprits chagrins regretteront que le « truc » ne fonctionne que pour une période remontant à 400 ou 500 mille ans. Et qu’il faille que le fossile nous ait fait la faveur de garder un peu de viande. Mais en dépit de ces limitations (tant pis pour les dinosaures et tant mieux pour les hominidés) les apports sont considérables, de nombreuses pendules sont remises à l’heure dans le même temps que surgissent de nouvelles questions.

 

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Chercher des fossiles là où on en trouvera et connaître du mieux possible leur âge deviennent les deux principes qui ont guidé la recherche depuis l’époque que j’évoquais en introduction, quand j’écoutais M. Moret, rue Très-Cloîtres dans le vieux Grenoble.

 La recherche devient d’ailleurs une compétition : comme dans les épreuves sportives il faut qu’une écurie de recherche paléontologique trouve plus, plus vite, mieux, plus original. Il faut qu’elle devienne populaire, qu’elle publie dans les revues spécialisées et mieux encore dans les revues grand public.

Les grandes universités et des Instituts spécialisés mettent sur pied des groupes d’étude avec des budgets sérieux, nouent des accords avec les autorités des pays « producteurs », recrutent des groupes de jeunes gens (dont pas mal de jeunes filles) disposé(e)s à passer de longues heures à quatre pattes dans des fouilles exiguës ou plombées d’un soleil africain dans l’espoir de la consécration académique. Ces universités  associent du mieux qu’elles le peuvent les ressources locales. Un soupçon de nationalisme se glisse dans tous ces efforts, comme il convient, même dans les sports de gentlemen.

Et cela paye.

Dans ce demi-siècle, depuis ces années 60, que de découvertes et que de surprises.

Mon propos ici n’est pas de retracer ces inventions et pas davantage de commenter les palabres qui accompagnaient chacune d’entre elles. Je mets en Annexe 1 un petit bout de Wiki et laisse au lecteur le soin de parfaire sa culture dans ce domaine.

Nous nous souvenons tous de Lucy, notre grand-mère et petite-sœur (deux pour le prix d’une) et de Toumaï le Tchadien qui venait, tel Till l’Espiègle désorganiser le bel édifice du gentil Coppens…ces deux ancêtres nous offrant un mélange distrayant de l’histoire des hommes anciens et des histoires des hommes de notre temps.

En 1985 ou 86 peut-être, j’assistais, à Nairobi à une conférence donnée conjointement par les très éminents paléontologues Richard Leaky et Yves Coppens. Au Kenya, dans les milieux académiques et à la marge du monde politique, Leaky, c’était du lourd ! Coppens était en pleine promotion de sa théorie de l’East Side Story qui nous faisait tous descendre en droite ligne des hominidés kikuyus. Ce fut sa contribution… Richard Leaky, tout de courtoisie vêtu et jouant sur son terrain s.s. ne put s’empêcher de marquer un peu d’humeur et remit le gentil Coppens à sa place en lui confirmant que, de son point de vue, la seule chose importante était de continuer le travail de fouille pour acquérir plus de données. Il laissait clairement entendre que les spéculations parisiennes étaient prématurées. Au temps pour le rôle des hypothèses dans les sciences de la terre qui sont des sciences de la vie. Claude Bernard, oui, mais sur du solide. Et ce, d’autant plus que la paléontologie se prête assez mal à l’expérimentation…

 

Où en sommes-nous ?

 

A      Et je commence par l’Ancien ; une étagère sur laquelle sont rangés les cranes et mandibules des millionnaires en années. Une exploration de ce rayon offre un florilège de nom, de désignation et de chaque nom comme une odeur attachée, l’exotisme d’un lieu ou d’un coureur de brousse.

 Le paléontologue dispose de nos jours d’une palette de fossiles et quels fossiles ! : D’hominidés et d’hominines ou bien, pour d’autres d’hominoïdes et d’homininés (attention à l’accent aigu, il introduit une différence majeure) ou bien encore d’australopithèques et d’homo, tout benoitement et pour faire bonne mesure. Et je passe pudiquement sur les grands singes qui essaient toujours, sournois qu’ils sont, de s’introduire posthumément dans la classification. Il faut lire les articles publiés sur ce sujet pour comprendre le poids des mots dans des querelles d’arcades sourcilières et de mandibules prognathes ou saillantes, mesurées au degré prêt ! Pour distraire le lecteur, je joins en Annexe 2 des extraits du Wiki intitulé Hominina où l’on mesure le désordre qui règne sur l’étagère, ce qui ne peut manquer de faire sourire…

 Il faut cependant conclure : d’un côté, on le répète il y a les grands singes, ou plutôt ce qu’il en reste après qu’ils aient fréquenté les Autres, les Hominines. Là, il y a foule et donc compétition entre ceux qui sont encore un poil pithecus, vieux de 2, 3 ou 4 millions d’années et ceux qui le sont peut-être moins et déjà Homos : ils sont dans la tranche d’âge du million d’année…

 Je note et le lecteur notera avec moi, que ces Hominines se trouve presqu’exclusivement en Afrique jusqu’à la date du million et demi d’années. Étaient-ils (déjà) trop nombreux en Afrique qu’ils éprouvent le besoin de migrer ? Ou bien avaient-ils déjà commencé leur migration et nous ne retrouvons leurs fossiles en Afrique parce que le Rift offre des conditions exceptionnelles de conservation ?

 B      Changement d’étagère : à 500.000 ans on passe au Sapiens ou à des pré-Sapiens qui semble avoir eu pour certains d’entre eux l’étrange capacité de nous transmettre des morceaux appréciables de leur génome…

Je dis appréciable en termes de quantité car pour la qualité je n’ai pas d’opinion. Mais attention, il n’est pas question de déduire du fait qu’ils aient pu faire des petits avec Madame qu’ils aient été de la même espèce que nous ! Je suis patient, un jour sans doute, on m’expliquera comment du matériel génétique passe d’une espèce à une autre à des époques où les savants (fous) généticiens n’avaient pas encore développé leur industrie.

Quels sont ces intrus qui viennent à leur tour déranger les idées toute cuites en ces matières ?

Le plus connu est le très célèbre Néandertal à qui on fait jouer tous les rôles : des fois, et cette opinion longtemps a prévalu, c’est un bon à rien, et puis récemment et de plus en plus il parait que, somme toute, il avait ses trucs à lui qui sont peut-être devenus des trucs à nous… Il quitte le fond de la classe et se rapproche des premiers rangs, ceux des bons élèves.

Denisova est un sibérien pur sucre, cousin de notre énigmatique Neandertal, cousin auquel on prête des amours multiples et une vaste descendance. Au demeurant on ne le connait que par un orteil, deux dents et son précieux ADN. Que ne leur fait-on dire à ces modestes vestiges ! En Annexe 3 un petit raccourci sur l’état des connaissances que j’ai intitulé : Qu’allait-il faire en cette galère ? Cet extrait sert à illustrer la difficulté dans laquelle la paléoanthropologie se trouve plongée depuis que l’ADN autorise  l’officialisation de mariages jusq’alors jugés illicites ou impossibles.

 Un lecteur qui survole ces questions en tirerait hâtivement la conclusion que tous ces « morceaux » d’une humanité, nomade et démunie se rencontraient, échangeaient des femmes, aménageaient ensemble ou successivement les mêmes grottes et chassaient les mêmes antilopes dans les mêmes steppes.

Toujours hâtivement il en conclurait qu’à tant vouloir les identifier par leur différences on finit par les réunir dans la vaste complexité de l’humanité comme nous la vivons.

 Et puis récemment du nouveau ! Les Marocains s’invitent, enfin…des marocains anciens. On les connaissait depuis 1960, exhumés de leur mine de baryte ; mais ils n’ont fait irruption sur la scène que dernièrement quand on a pu établir leur certificat de naissance. Ils sont quasiment des Sapiens mais ils sont beaucoup trop vieux : il n’est pas certain qu’on puisse les accepter. Pensez, 300.000 ans !

Alors que Sapiens, c’est bien connu, a quitté son Est Africain il y a 50.000 ans pour aller peupler le reste du globe…aidé en cela par des cousins venus dont ne sait d’où, Néandertal et autre Denisovien. Le lecteur patient parcourra  peut être la 4ème annexe Djebel Irhoud et mesurera ainsi les abimes de perplexité dans lequel sont immergés nos savants. La situation est complexe ; pas d’ADN, alors on spécule : date versus morphologie, Doxa contre désir de nouveauté, crane contre crane. Retour à la case départ, quand on évaluait la modernité d’Homo Machinchose en comparant sa molaire à celle de l’Homme de Trucmuche.

Être Sapiens ou ne pas être Sapiens, telle est la question. Question de mot, pour ainsi dire.

 Avant d’aller plus loin (c’est-à-dire avant de s’égarer davantage) il faut considérer le cas de l’Australie et celui des deux Amériques. Plusieurs points communs à ces deux continents.

Ils n’ont été accessibles que par des corridors étroits et peu commodes. Le détroit de Behring pour les amerloques et le détroit de la Sonde pour les Papous et autres Tasmaniens.

Ces couloirs n’ont été rendus praticables que par les caprices des glaciations quaternaires et, si j’ose dire, en opposition de phase.

Beaucoup, beaucoup de glace et le niveau des océans baisse, libérant de la sorte la quasi-totalité du crypto continent de la Sunda : je vais de la péninsule malaise jusqu’au fin fond de la Tasmanie en ne faisant que de la navigation à vue ou mieux, à pied.

Pour Behring, les choses sont différentes : trop de calotte glaciaire gêne le périple du pèlerin des temps anciens. Deux possibilités s’offrent à lui. La première est de faire preuve de patience et d’attendre la fonte de la calotte ou au moins une fonte partielle. La seconde est de naviguer à petites étapes, pagayant dans son kayak en chassant le phoque et en se nourrissant de kelp. Le charme de cette alternative est que la voyage ainsi conduit le mène jusqu’au Cap Horn, tout en lui ayant ouvert les portes du continent nord-américain par l’allée princière de la Columbia River.

Ainsi l’homme du méga continent Europe-Asie pénètre en Australie et en Amérique. Il n’y connaîtra pas de ces dérangeantes hybridations : elles ont déjà eu lieu. Jusqu’en 1492 évidemment car à cette date il connaîtra la pire des hybridations et, soyons clair, il disparaitra en 5 siècles d’avoir connu les délices de l’homme moderne que nous sommes

Ces continents ne sont en rien suspectés d’avoir servi de berceau à quelque morceau d’humanité que ce soit : pas de Pithécanthrope Patagonensis, pas d’Homme du Saint-Laurent, pas de précurseurs des Texas Rangers… Oublié le million d’années.

 Je reviens à nos troupeaux d’homini…, je veux dire de Sapiens. Ils sont absolument partout, sur tous les continents, sur toutes les grandes îles, et même sur beaucoup de petites. On ne peut pas dire qu’ils soient absolument semblables entre eux dans le vaste monde, mais ils témoignent lorsque l’occasion leur est offerte ou lorsqu’ils créent l’occasion d’une assez belle capacité à se reproduire ici et là.

Alors Sapiens, ils n’étaient pas et Sapiens ils sont devenus ?

 

Je dis que toute cette histoire (au sens ordinaire du terme, comme dans histoire drôle) est en réalité une histoire de Mot.

Les mots sont de petites boites dans lesquelles les hommes essaient de faire tenir des concepts, des phénomènes, des évènements et dans le cas des paléontologues des mandibules, des dents,  des fémurs…

 L’Histoire des hommes (cette fois ci avec la majuscule) s’adapte à ce jeu des boites sur des étagères (2).  Les classements se font par date à l’évidence : c’est le premier des classements, depuis toujours. Ou encore par catégorie d’intérêt, influence de l’église sur ceci ou cela, le rôle des échanges commerciaux ici ou là, le poids de l’esclavage sur tel continent, que sais-je, la liste est infinie. L’étagère se charge alors de vues synthétiques.

L’histoire n’y est plus un escalier mais un jardin qu’on explore, de parterres en bosquets.

Tout ceci fonctionne plutôt bien tant que les textes existent ou au moins des éléments tangibles, palpables,  appréhendés et reliés entre eux. Les ruines de cités, l’abondance de statues, de tombes, de restes funéraires autorisent encore un peu la navigation dans la proto histoire, avant qu’on ne rentre dans la forêt des Mythes, des Légendes, des Odyssées.

Mais l’ambition chronologique du paléoanthropologue va bien au-delà : comme je l’ai déjà dit l’archéologie s’est définitivement séparée de la paléo dès que la limite de quelques milliers d’années a été franchie, et à coup sûr dès que la datation au C14 cesse de renseigner.

Notre paléontologue s’agite dans une mosaïque immense, dans un temps qui se mesure en millions d’années, dans un espace qui occupe toute la planète, espace et temps sur lequel se trouvent semés 10, 100, 1000 petits fragments d’ancêtres, petits rogatons d’humanité tout meurtris et déformés par la sédimentation.

Alors il range sur l’étagère et par un sentiment bien légitime d’appropriation, il met des Mots. Mais il ne sait comment assembler ces (ses) mots pour en faire des phrases pour faire du sens. L’Histoire lui fuit entre les doigts, entre les mots. L’Histoire rejoint le Mythe.

 

 J’ai commencé ces réflexions par des remarques et je vais faire de même pour les clore.

 Il me semble que dans le discours de la paléoanthropologie la notion de plasticité évolutive n’est pas suffisamment prise en compte. Je crois que l’homme dans son ensemble, squelette, viscères et système nerveux possède une extraordinaire capacité à s’adapter à son environnement. C’est peut-être ce qu’on désigne de nos jours sous le vocable d’homéostasie. « Tout se passe comme si » le corps de l’homme possédait, en lui, des organes lui permettant de s’adapter à des conditions nouvelles ; d’abord des capteurs qui mesurent la variation d’un facteur extérieur, puis des agents qui disent quoi faire pour adapter l’organisme aux changements. Les alpinistes appellent cette capacité l’acclimatement.

Pour certains facteurs, la chose se fait vite, pour d’autres lentement, pour certains très lentement. Un exemple : prenez une population de paysans chinois ; ils sont courts sur patte, trapu et courbés de naissance, pourrait-on croire, sous le sac de riz. Transportez-les sur l’autre rive du Pacifique, nourrissez les comme les enfants des émigrés irlandais : en une génération, vous retrouvez des joueurs de basket de plus de 6 pieds qui sont encore un peu jaune et possède encore un regard bridé. Pour combien de temps cet «encore », le temps d’un ou deux mariages avec l’irlandaise évoquée ou simplement un peu plus de coca-cola? Nous-mêmes, sommes-nous encore semblables à nos grands-parents, les poilus des tranchées ?

Donc je pense que l’espèce humaine est infiniment plus « plastique » qu’on croit et que les différences observées sur les fossiles ne traduisent pas nécessairement des différences fondamentales dans la nature profonde des hommes du passé.

Pourquoi cette plasticité ne serait-elle pas prise en compte ? Serait-ce encore un relent d’une pensée « fixiste » qui toujours, comme une rengaine mette l’homme « à part », différent des autres animaux qui ont le droit d’évoluer.

Peut-être s’agit-il à tout prix d’éviter les mots qui fâchent : variétés, sous-espèces et pire que tout : race. Alors que, chacun le sait,  l’Homme est unique dans ses droits. En conséquence il est partout, toujours, et comme un élément chimiquement pur rigoureusement identique dans toutes ses incarnations, toujours semblable à lui-même comme l’individu-étalon déposé rue de Solferino.

Cette généreuse et destructrice pensée molle que le 19èmè siècle ne connaissait pas, aurait-elle pénétré le monde des paléontologues ? Pourquoi-pas.

 

La plasticité évoquée, de surcroit, subit ce que j’appellerais l’effet de levier des artefacts. L’homme ne chemine (progresse) pas seul. Il voyage avec sa caisse à outils (3), avec sa valise d’artefacts. Outils avec lesquels il agit et qui en retour (à rebours) agissent sur lui ou à minima sur son comportement.

Le plus important de ces outils est bien sûr le langage, ingrédient principal sinon unique du lien social et de la naissance des groupes humains. Inutile d’insister, tout a été dit.

Un autre outil important est le bras. Vous avez bien lu : le bras, le membre antérieur, celui qui est relié au corps par l’épaule. En quittant l’arbre et en étant conduit à marcher et courir l’homme (encore singe) libère ses épaules qui ne servent plus d’articulations à des pattes de quadrupède. La ligne des épaules sur un torse redressé s’élargit ;  la patte, elle aussi libérée met en œuvre doigts et griffes pour agir pleinement comme un artefact nouvellement inventé. Le bras n’est plus support et devient, bien avant le couteau suisse, l’outil à tout faire. Il façonne la pierre aussi bien qu’il la lance. Il grave le signe qui deviendra l’écriture qui répartit le langage et donne à l’agora la dimension du monde. Le Bras n’est pas « un détail » de l’histoire de l’homme, il est, avec la parole un des ressorts qui le distingue des autres animaux.

 

Notre époque nous permet de mesurer l’effet des outils que nous avons créés sur ce que nous sommes et combien ils influencent en retour ce que nous devenons, socialement et physiologiquement. Je pense aux craintes ou aux espoirs que l’évocation de l’intelligence artificielle fait naître chez nos transhumanistes contemporains.

 

Il est tentant de priver l’homme très ancien de sa boite à outil tout comme nous refusons que le chimpanzé ou notre chat aient la leur. Mais je suis tenté, au contraire de croire que l’homme depuis fort longtemps possédait tout ce que nous possédons et davantage peut-être. Car il faut relever un paradoxe. L’ancêtre relevait les défis de tout son environnement. Il devait faire face à toutes les difficultés du monde et il ne trouvait de ressource qu’en lui-même, en son intelligence, en sa force. Son cerveau fonctionnait à plein, en permanence simplement pour vivre et possiblement pour faire vivre femelles et petits. Il a inventé tous les jours d’un jour long comme le million d’années, tout ce qui nous permet de ne pas avoir à résoudre les problèmes qu’il a résolu pour nous. Aucun homme de notre temps ne saurait faire ce qu’il a su faire.

Quel dommage qu’il ne nous ait pas appris à mieux construire nos sociétés : de tous les animaux l’homme est sans conteste celui qui sait le mieux faire la guerre à lui-même, le plus apte à se suicider par grande masse pour des raisons qui deviennent difficiles à discerner et encore moins à justifier.

C’est la malédiction de l’espèce. Était-elle dans les gènes d’Australopithecus ou est-ce une invention récente ?

Je connais la réponse mais je ne veux pas que le gentil lecteur perde sa foi en l’humanité et je la garde pour moi.

 

Un dernier mot : si j’étais un savant de notre temps, je m’interrogerais sur cette notion de plasticité de l’espèce. Quelle est le degré de variation génétique supportable pour qu’une reproduction féconde ait encore lieu ; féconde signifiant que les rejetons ne soient pas stériles. Dans de nombreux exemples d’hybridation, on sait que la femelle hybride peut rester féconde alors que le mâle hybride est stérile.

Formulé différemment quelle est le degré de variation supportable pour que l’hybride représente une réelle « fusion » entre deux variétés, deux sous-espèces, deux races.

Je vais, de ce pas me renseigner sur ce sujet…

 

1 Pour la terre, grosse patate solaire, les géologues ne se gêneront pas pour changer d’échelle en recrutant les millions d’années pour enfin terminer avec une poignée de milliards. Nous sommes passés dans les durées cosmologiques : est venu le temps des Éons.

2. J’aime bien cette image des étagères, des rayons où l’on range les choses, ici les mots, là les dates mais aussi les idées t puis un peu tout.

3. Il convenait de rendre un hommage discret à notre regretté ex-Président.

 

14 décembre 2017