La bête est au repos. Comme pendant le sommeil. Son cerveau fait une sorte de gymnastique intérieure (forcément intérieure) dont la bête ne conservera dans sa mémoire que des traces effacées. C’est le rêve.

Le jour, le bruit, le corps lui-même éveille l’animal.

Aussitôt le monde s’impose à lui.

Les perceptions lui « passent » des messages.  Certains messages sont lus au plus profond de son corps et d’autres dans sa tête. Le processus homéostatique fonctionne « en même temps » que des images se peignent dans le cerveau. La perception est devenue sensation.

Adoptons le mot « émotions » pour qualifier ce premier pas. (1)

Comme un véhicule qui démarre, le cerveau change de vitesse et passe la première. Il fait des allers-retours sensations-observation de ces sensations ; dans ces mouvements il améliore les images du début, celles directement issues des sensations. Il les élabore, redessine le tableau et commence un travail de critique. Nous parlerons alors de « sentiments » (1).

Ces sentiments de tous ordres et de tous désordres, colorés des sensations et des émotions s’organisent avec ce fabuleux artéfact que l’homme s’est inventé : le langage. C’est le mot qui, au-delà de l’image muette, au-delà de l’image-sensation-perception va donner naissance ou donner corps à l’idée, l’insaisissable et la fragile. (2)

L’idée volète d’abord seule puis s’agrège à des idées-sœurs et gagne de la vigueur, se muscle, devient vraiment elle-même et sort de son enfance dans la parole et le discours.

Nous en avons alors pleinement pris « conscience ». Notre idée est devenue « pensée ».

C’est le moment de l’attraper si c’est un papillon, de la cueillir si c’est une fleur et de la mettre à plat sans trop la déformer dans l’herbier du texte avant que de l’emprisonner dans le panthéon du livre…

 

Tout ceci pour vous dire que j’ai pensé à ….

 

Mais ce n’est pas aussi simple : mon idée (toute) idée est un peu comme un parcours. On peut entrer dans le parcours par le général, l’universel, le catégorique et descendre par un escalier historique jusqu’à l’affaire, l’incident ou l’exception qui mettra en évidence et illustrera l’absolu valeur du principe initial ou à contrario sa faiblesse. D’une autre manière on peut partir par, si l’on veut, « le petit bout de l’histoire » et remonter par le même escalier jusqu’aux règles et principes généraux qui guident nos sociétés.

Le journaliste et le chroniqueur sont souvent contraints par l’urgence de l’information de suivre le chemin qui, du fait divers mène à la réflexion générale. C’est aussi le trajet du romancier, enfin du romancier qui a une destination.

L’essayiste ou le sociologue, parfois pédants et pédagos suivront le plus souvent le parcours du général vers l’exemple et l’illustration au risque de s’égarer en chemin dans l’esprit de système et dans l’idéologie.

 

Assez de temps perdu : venons-en au fait.

 

Inversion

 

Un jeune étudiant en botanique tombe en Écologie. Son père est un militant écologiste. (3) Les convictions de l’étudiant lui disent de s’opposer à la construction d’un ouvrage déclaré d’utilité publique.

L’ouvrage est un barrage de faible dimension. Le coût global de l’opération est inférieur à 10 millions d’euros. L’eau de la retenue sera utilisée pour irriguer les terres agricoles dans la vallée d’un affluent du Tarn. Le réservoir occupera une surface d’une quinzaine d’hectares. Les travaux commencent après que les autorisations nécessaires aient été délivrées. Des groupes de jeunes s’opposent à la construction et tentent d’occuper le site.

Dans la nuit du 25 octobre 2014 un groupe de manifestants attaque des gendarmes retranchés dans un enclos grillagé. Des pavés et des cocktails Molotov sont projetés sur les gendarmes qui répliquent par des jets de grandes lacrymogènes et de grenades offensives.

Le jeune botaniste, présent dans le groupe d’assaillant est tué par une grenade offensive.

Le fait brut et irréfutable est qu’un jeune activiste violent est mort à 2 heures du matin dans un affrontement avec des gendarmes en situation de défense.

La validité de la cause défendue n’est en rien un élément du dossier. Il ne s’agit pas de qualifier le projet du barrage mais l’acte du jeune terroriste.

Déplorer sa mort, comme on déplorerait toute mort d’un homme est une évidence sociale et morale qui échappe aux commentaires.

 

Intervient l’inversion 

Cette inversion repose uniquement sur le principe suivant. Dans une certaine vision de la société, le projet est mauvais et doit être contesté ; donc tout acte visant à mettre en cause la réalisation du projet est légitime. Les intérêts de la collectivité et les décisions publiques ne sont pas à prendre en compte. L’action publique est devenue  une manifestation du Mal : les autorités sont mauvaises, le gendarme est mauvais. S’opposer au Mal est bien et donne le droit d’incendier le gendarme. L’acte criminel devient légitime et banal, voire nécessaire puis par amplification légèrement héroïque. Le fait que des gendarmes se défendent devient violence policière et le gendarme agressé devient le criminel.

Le gendarme échappe de justesse aux Assises et le botaniste devient une figure nationale de la résistance aux Forces du Mal, aux Forces de l’Ordre.

Il ne devient pas à proprement parler un héros, mais il devient un symbole et sa mémoire sera célébrée même par les pouvoirs publics : ce n’était qu’un enfant ! (4)

Désormais son triste destin sera évoqué et invoqué lorsque des intérêts particuliers s’opposeront aux intérêts collectifs dans le fonctionnement ordinaire de nos institutions.

Le thème est : L’État doit reculer et renoncer car il portera seul la responsabilité des événements tragiques qui résulteraient de son entêtement à faire ce qu’il a dit qu’il ferait. L’opposant est exonéré, quelle que soit la violence qu’il « manifeste », puisqu’il incarne les Forces du Bien. (5)

Le symbole est omniprésent : à la Bastille des manifs, à NDDL, aux confins des banlieues interdites, en Corse naturellement et plus que partout ailleurs, aux portes des lycées et universités. Ce don d’ubiquité et cette constante disponibilité conduisent à voir en lui, pauvre jeune botaniste égaré, un être surnaturel qui conteste toujours et partout l’action de tous. Rémi Fraisse de symbole devient un fantôme.

Le Fantôme de la contestation

 

Ce fantôme hantera désormais toutes les manifestations visant au rejet d’une action de l’État.

Le fantôme est omniprésent. Même si l’action publique est acceptée largement, une poignée d’opposants peut convoquer le fantôme. Chacun se posera en martyr potentiel et exprimera publiquement sa volonté de ne pas accepter qu’une action qui lui déplait se fasse. L’opinion individuelle prévaut la décision collective.

Et l’autorité de l’État ne s’exprimera pas. Le fantôme a vaincu la force publique.

 

Ne remontons pas trop avant dans le récit de ce désastre de NDDL et laissons Jospin sagifier en paix.

Chirac ne demandait que le calme : il n’avait que faire d’un dossier qui s’enlisait dans le bocage.

Sarkozy fut tout empêtré dans la crise et peut-être considérait-il que les socialos de l’ouest n’avaient qu’à se débrouiller avec une situation qu’ils avaient créée.

Hollande filait le parfait amour avec sa petite Fantômette « à lui », la tellement touchante Léonarda.

 

Arrive le Divin Enfant 

Un bref séjour dans les « en même temps » du Président

Un voyage en Macronie, dans la tête d’Emmanuel

Avant l’élection : Républicain bon teint, pur jus, sans additif, NF, label Fillon. Le projet NDDL est sur des rails.

Après l’élection : Réfléchissons et consultons, mes Frères. Une petite expertise de plus n’a jamais fait de mal.

Le Divin Enfant pense

Il n’y a qu’une réponse logique et légale au problème posée par la présence d’une zone insurrectionnelle sur le territoire de la République destinée à un projet en cours de construction. Pour que les travaux commencés reprennent et soient menés à bien, il faut et il suffit que la « Zone d’aménagement » soit évacuée et cesse d’être « Différée » et encore moins « défendue ».

Cette décision depuis longtemps entérinée provoque des mécontentements. Certains sont légitimes et devront être apaisés du mieux possible. D’autres sont étranger à l’affaire et sont des mécontentements généraux : ils traduisent des refus de notre ordre social et le désir de le changer en profondeur.

Mais le Fantôme sera présent et des violences se produiront lors de l’évacuation. (5)

Le Divin Enfant poursuit sa réflexion.

Comment ne pas convoquer le Fantôme lors de l’opération d’évacuation ? Impossible depuis que nous le laissons étendre son influence sur la province dont il est devenu l’autorité tutélaire.

Comment faire pour ne pas évacuer ?

À ce point joue un déclic : pour ne pas avoir à évacuer il suffit de changer de projet…

Un bon coup de gomme et une inversion

Le coup de gomme consiste à oublier, tout simplement, tout benoitement, tout naturellement le passé.

Les cinquante années de genèse du projet n’ont été qu’un long piétinement de mes prédécesseurs, incapables qu’ils sont été de finir le travail. Ma décision ne sera que la manifestation de leur incompétence. Sur ce point, la foule sera d’accord. Aéroport, pas d’aéroport, est-ce vraiment important ?

Cela occupera les médias qui me ficheront la paix sur d’autres sujets.

 L’inversion se fait par l’inversion du vocabulaire et la mise en place d’une nouvelle échelle de valeur.

Le projet adopté jadis devient un projet discuté et discutable. Le projet alternatif devient « comparable » ; il pourra (et sera) à son tour différé puisqu’aussi bien il est simplement moins mauvais que le projet adopté mais quand même pas très bon, donc différable. C’est au demeurant l’avis de la dernière expertise.

A-t-on été bête de vouloir à tout prix appliquer les lois de la République alors qu’il suffit au pouvoir régalien de dire qu’il a changé d’avis pour que les solutions évidentes jaillissent. Des esprits chagrins diront bien que cela ne fait que reproduire les schémas précédents, que cela bafoue l’ordre républicain, mais qui les écoutera, tant le bon peuple (la foule) appréciera ma fermeté.

J’y suis arrivé

L’évacuation de la zone de non-droit cesse d’être une priorité : j’ai tout mon temps et mes sbires trouveront bien des astuces pour pérenniser l’anomalie et l’habiller de bonne et habile gestion d’une crise que, seul, j’ai réussi à résoudre. Ils proposeront du collectif agricole, ils feront preuve d’audace sociétale ; le marécage de l’illégalité deviendra une nouveau Jardin riche de productions nouvelles. Si les Zadistes veulent rester, et bien, qu’ils restent, nous les aiderons. Mieux que Larzac ! Pas de Fantôme dans ce scénario.

Amen.

Ah, j’oubliais ! Si je ne fais pas NDDL et si l’extension de Nantes se fait…plus tard, j’économise un milliard.

Quant à Vinci, j’en fais mon affaire : ce sont des amis, après tout.

 

Éloignons nous des pensées que je prête à notre Président et revenons à la réalité.

 Je viens de procéder à mon tour à une inversion : je fais de mon fantôme la cause du renoncement alors qu’il n’est qu’une incidence, en fait un incident, la détente d’une gâchette. Le renoncement est beaucoup plus général et concerne tout l’exercice du pouvoir. La recherche constante de consensus introuvables conduit à l’immobilité. Nous le voyons sur chaque sujet de politique ou de gestion nationale. Les Ministères de l’Éducation Nationale, de l’Intérieur, de la Justice deviennent des Ministères de la Désintégration Nationale, qui entérinent le recul d’une volonté commune, éparpillée au gré des intérêts particuliers, en obéissance à des idéologies confuses et utopiques. Je parle de l’Écologie définie comme une pensée politique ou du Droidelomisme abstrait, les deux totalement libérés de la moindre contrainte financière. Cela va sans dire.

Nos sociétés dans leur confort ont générées des a-citoyen qui entendent bien profiter à plein des avantages de la vie commune (du Bien Commun) mais qui refusent de participer à l’action collective, persuadés qu’ils sont d’être bénéficiaires légitimes de droits acquis et sans cesse accrus sans qu’il n’en résulte la moindre obligation, le moindre devoir et surtout de devoir de production économique. Cette large fraction de la population, cette écume de nos civilisations s’installe par des revendications confuses dans des postures de refus que la faiblesse de nos États favorise.

Vous dites aux Français de faire vacciner leurs enfants et vous offrez le service gratuitement : dans l’instant une large fraction de l’opinion refuse.

Vous expliquez que les drogues douces et dures ne sont pas bonnes pour la santé : dans l’instant des voix s’élèvent pour réclamer la dépénalisation de la vente et de la consommation du cannabis.

Je parle de la posture du refus, refus de l’ordre, refus de l’autorité publique et acceptation complaisante des conséquences des désordres. Par l’État d’abord mais aussi par le Citoyen.

Tous les commentateurs ont repris la formule de Churchill : Ils devaient choisir entre le déshonneur et la guerre. Ils ont choisi le déshonneur, et ils auront la guerre. La différence d’échelle entre les deux événements, guerre contre le Reich ou abandon d’un projet d’aéroport régional ferait sourire si la comparaison n’était pas étonnamment pertinente. La faiblesse que traduit l’attitude du Président est à l’évidence un encouragement aux opposants extrêmes, lesquels, on le sait depuis longtemps prennent toujours le pas sur les modérés.

Je préfère ne pas évoquer les vrais, bons, gros dossiers qui surplombent la vie publique comme, par exemple, les revendications autonomistes corses ou la très nécessaire réforme des régimes de retraites. Et je ne parle pas de l’immigration ou du traitement pénal des islamistes.

 Nous allons payer très cher ces renoncements. Les exemples récents dont nous parlons, Sivens ou NDDL démontrent la validité et l’universalité de la méthode contestataire. Chacun peut l’employer car elle est gratuite, sans risque et parfaitement efficace. Son usage se répand.  Les Forces de l’Ordre elles-mêmes goutent à ce fruit défendu. Elles sont fondées à utiliser à leur tour l’arme de la désobéissance. Non pas que le Fantôme veille sur elles ! Il est normal est ordinaire que le gendarme, le militaire se fasse tuer par le criminel ou l’ennemi. (7) Mais elles commencent à percevoir qu’elles ne représentent plus la force de coercition d’un État qui ne veut plus jamais exercer son pouvoir et qu’elles ne sont plus qu’une chair à émeute de faible coût.

L’État n’aspire pas à exercer son pouvoir. Il aspire à en profiter. L’État n’est plus que l’oligarchie de la vie politique dont la double devise est : Pourvu que ça dure et Après moi le déluge.

 Macron, hélas, comme les autres et Ventredieu, que j’aimerais avoir tort ! (8)

 

1         Nous suivons en cela le très savant Damasio : « L’ordre étrange des choses ».

2         Les idées peuvent-elles ne sortir que de « la boite des mots » ? ou bien existent elles sans le support du langage ? Et une idée existe-t-elle avant d’avoir été émise … et entendue ? Tant qu’elle est en moi, elle est comme un rêve, Ô combien fugace. Pensez-y et dites-le !

3         Le rôle (la responsabilité) du père n’est à aucun moment évoqué(e) dans le sujet. Et pourtant.

4         Un enfant qui votait depuis 3 ans déjà. L’enfant est majeur très jeune, mais pas dans le domaine des responsabilités.

5         Impossible de ne pas utiliser le vocabulaire de Star War dans un propos aussi cosmique.

6         Il est impossible et impensable que Macron pense différemment. J’essaie donc d’expliquer pourquoi son discours va à l’encontre de ce qu’il « doit » penser.

7          Ref : dans le blog : « La médaille de quoi ? » du 11 janvier et « Une tradition républicaine » du 17 janvier

8         J’oubliais. Il est différent : il a une méthode. Les Zadistes aussi.

 

22 janvier 2018