Le plus difficile serait de trouver une planche de peuplier. Imaginez-vous, chez Leroy-Merlin, disant au préposé du rayon : je voudrais une planche de peuplier d’environ 60  par 80 ; vous ajouteriez : si elle est un peu fendue, ce n’est pas gênant.

Muni de votre précieuse planche, vous iriez trouver un de mes amis. Il est habile de ses mains et il a l’œil pour les couleurs : c’est un peintre. Il sait tout sur l’histoire de la peinture et il connait les pigments qu’utilisaient les peintres du temps jadis. Le sfumato n’a aucun secret pour lui et sa patience n’a d’égale que sa minutie.

Vous lui demanderiez de vous faire le portrait d’une jeune femme vêtue à l’ancienne, assise et regardant devant elle avec une promesse de sourire. Vous lui demanderiez un travail soigné, un peu à la manière de…

Comme on dit dans les émissions de télé : il peut le faire.

Il consacrerait à ce travail du temps, de la technique, du talent et il utiliserait les mêmes matières que les peintres que vous lui avez demandé de copier : « à la manière de » !

Il vous referait La Joconde.

Ce travail serait reconnu comme un faux par les experts car il serait sans doute facile de démontrer que votre planche de peuplier ne date pas de l’an de grâce 1600.

Peut-être et même certainement les experts mettraient en évidence que le vieillissement artificiel mis en œuvre par mon ami n’est pas semblable au vieillissement naturel du tableau original. Les craquelures ne seraient pas identiques et…

Mais, vous, moi et le chinois moyen qui visitons le Louvres ne verraient entre la copie et l’original aucune différence.

La Joconde a une longue histoire et de nombreuses autres « versions » ont été réalisés ; on en voit ici ou là. Aucune n’est une reproduction parfaite, comme celle qu’aurait faite mon ami. Les visages sont assez similaires mais les fonds sont différents et dans toutes, il manque ce petit je-ne-sais-quoi qui charme, à l’évidence, le touriste chinois. Ce ne sont pas des copies : ce sont des imitations.

Le travail de mon ami et les dépenses faites auraient  un coût ; imaginons qu’il ait travaillé un an et qu’il ait dépensé 50.000 Euros : le coût du tableau serait alors de 100.000 Euros.

C’est une grosse somme ; vous ne seriez pas disposé à faire cette opération.

Alors, vous découvririez qu’un tableau retrouvé récemment, le Salvator Mundi, attribué à Léonard a été vendu 450 millions de dollars. Il n’est même pas clairement établi que Léonard en soit l’auteur, mais peu importe, le marché décide que c’est forcément lui.

Alors, tout naturellement vous vous poseriez la question de la valeur de Votre Joconde.

Vous n’abandonneriez pas l’artiste et l’auteur à son destin d’artisan et vous raisonneriez en co-propriétaire et mécène.

Valeur matière : inutile de partir à la recherche du temps perdu et pas d’avantage d’envisager la récupération des pigments, huiles et vernis appliqués sur la planchette de peuplier. Reste uniquement celle-ci, autant dire pas grand-chose. Sur le Bon Coin, aucune demande pour des planches de peuplier.

Valeur sentimentale : vous sauriez, avec mon ami, que beaucoup d’efforts, de talent, d’ingénuité diraient les Anglais ont été littéralement déposés sur la planchette et vous trouveriez dommage que ces efforts et cette ingénuité vous échappent. De fait au-delà du morceau de bois, cette œuvre vous « appartient » et vous ne pourriez oublier les efforts et le talent de l’artiste. Ils viennent en parallèle des efforts de Léonard et ils n’en sont séparés que par le génie de l’inventeur et la merveille de l’invention, ce qui est beaucoup mais ne se voit pas.

Bref, vous aimeriez le tableau et pour vous, il « vaudrait » beaucoup, sans que toutefois vous puissiez lui attribuer une valeur marchande.

Oublions l’ami qui… et abandonnons cette fable et son encombrant conditionnel.

Valeur commerciale : On me dit que le Louvres reçoit 8 millions de visiteurs dans l’année et que la moitié de ceux-ci ne sont venus « que » pour voir La Joconde. Cela m’étonne grandement mais il doit y avoir une part de vérité dans cette assertion. Soyons modéré, appliquons un abattement de 50 % et admettons que seulement 2 millions de touristes viennent au Louvres dans le seul but de voir le tableau ; cela revient à dire que le tableau génère des profits au niveau du quart des revenus de billetterie du musée soit environ 20 millions d’Euros. Pour rester dans l’ordre de grandeur des placements boursiers classiques, on conclut que le tableau « vaut » 400 millions.

Bigre, bougre ! Avec cet abattement de 50 % sur le nombre de Jocondistes exclusifs !

On pourrait dire que, à la condition d’avoir en main un bazar comme le Musée du Louvres, La Joconde vaut entre un demi-milliard et un milliard.

Rebigre ! Un demi-milliard : C’est précisément le chiffre atteint par le Salvator Mundi vendu à un particulier particulièrement discret.

La Joconde ne vaut que ce que vaut un artéfact réalisé par Léonard et parce que c’est Léonard : la valeur de La Joconde est d’illustrer l’Histoire du 15ème siècle, ses rapports avec la France et la vision de l’artiste sur son monde. Si Léonard n’était pas vu à travers le reste de son œuvre, son tableau, pour « sympa » qu’il soit, serait resté anonyme, perdu dans la foule des œuvres comparables.

Il existe un marché de l’art :

Ce marché peut être un véritable marché au sens usuel du terme si vous disposez de la boutique pour vendre le produit après en avoir fait une longue et laborieuse promotion. Le propriétaire du musée du Louvres se réjouit de l’engouement du public pour La Joconde tout en s’interrogeant sur la signification de cette appétence et ce d’autant plus que la promo du tableau s’est faite naturellement sans que des galeristes avisés et retors n’aient construit « l’image du produit ». Bref, une pub qui s’est faite au fil du temps et sans calcul initial.

Il existe un grand nombre de ces boutiques où le produit peinture est exposé. Elles ne sont pas en concurrence car le public de l’une est public de l’autre. Tout client d’un musée est client d’un autre. C’est ça, la culture !

Elles peuvent même se développer et organiser, comme Carrouf des chaines de distribution : un Louvres ici, un Louvres là ! La chose est rendue possible par la taille du stock géré dans l’entrepôt de la maison mère.  À Paris la collection est de 560.000 pièces. De plus, à la différence de l’aspirateur ou du frigidaire, la consommation est locale, sans usure réelle du produit qui, s’il est bien vendu, se bonifie comme le vin avec le temps.

Bien sûr, la mode s’en mêle et il faut suivre les tendances de ce marché faute de pouvoir les orienter.

Car il existe un autre marché : celui des acheteurs discrets qui mettent un demi-milliard de dollars pour acquérir un possible « Vinci » ou 120 millions pour « Le Cri » de Munch.

Curieux mélange que cet autre marché : l’acheteur est-il un passionné de l’expression picturale pour qui l’argent ne compte pas et qui va jouir en solitaire de la contemplation du cauchemar de Munch. Ou n’est-il qu’un spéculateur, lassé du côté « grand public » du Bitcoin et qui espère plus-valoriser son emplette sans avoir les frais d’entretien qu’un achat immobilier lui occasionneraient. Ou bien encore n’est-il qu’un maniaque, collectionneur maladif qui consomme de la peinture comme il stockerait des bouteilles de vin de crus anciens et renommés…

Je crains que dans tout ce bouillon la peinture ne disparaisse et que, au bout du compte plus personne ne « voit » La Joconde.

Pour me réconcilier avec le Monde-Marché de l’Art, j’ajoute une image de ma Joconde-à-moi.

 

La Belle S

                                 

 

 

23 février 2018