Une tasse de café.

 Je bois mon café. J’observe la petite tasse que mon fournisseur de capsule m’a très aimablement offerte. Elle est en verre, en verre colorée. Je l’aime beaucoup.

Elle est en verre. Du silicate de ceci et de cela. Le sable vient d’ici ou là. Les carbonates viennent d’où ils veulent : il y en a partout. Le verrier rajoute des épices.

Mais surtout, plus que tout, le verrier fait cuire, fait fondre et recuire et refondre. Quand cela a assez cuit et assez fondu, il fait ce qu’il veut avec son souffle et avec ses machines.

Il fait ma petite tasse.

Je considère le travail des hommes et des machines qui ont conduit à ce petit miracle coloré et fragile.

Tout au long le travail des hommes, depuis toujours, par leurs muscles et sous les injonctions de leurs passions et de leurs têtes.

Le travail de ceux qui ont creusé la terre pour le sable et le feldspath, qui ont coupé le bois du feu, qui ont façonné les briques du four, qui ont remué la pâte lourde et molle, qui ont soufflé cette pâte devenue Lumière...

Rien d’autre qu’un autre fabliau pour se mettre dans l’ambiance. Que signifie cet apologue ?*  

Un petit retour en arrière.

Une dizaine d’années auparavant je m’étais interrogé sur ces relations entre prix et coût de l’énergie et sur l’effet qu’ont ces éléments sur les coûts de production industrielle et agricole et je disais alors :

Les énergies fossiles, pétrole et charbon, sont très souvent considérées comme des matières premières parmi les autres. En réalité leur rôle est différent car leur coût (coût de production et /ou  prix de marché) retentit de façon globale sur l’ensemble des coûts de production industrielle : la raison est tout simplement que  rien ne se fait sans grande consommation d’énergie et que lorsqu’on remonte la chaîne des processus industriels qui conduit à un produit fini, on voit que deux éléments sont intervenus principalement dans la détermination du coût final : le coût de l’énergie globale et le coût de la main d’œuvre.

Ainsi, on pourrait très bien exprimer le prix de l‘acier, du cuivre,  de l’aluminium, du ciment et de tous les silicates en thermies, en joules ou en tep : et c’est réellement ce qui se produit puisque toute matière première résulte d’une extraction et d’un traitement industriel, consommateurs d’énergie. Il existe bien évidemment d’autres facteurs dont certains sont majeurs : on vient de mentionner le prix de la main-d’œuvre, mais il y a aussi les facteurs financiers (spéculation), les effets de stocks et les fluctuations de l’offre et de la demande, enfin et surtout les rentes de situation.

Je ne change rien. Cependant j’étais embarrassé car la distinction Coût de production- Prix de distribution à l’utilisateur final introduisait de l’incertitude sur l’objet même de l’argument : le coût de l’énergie. L’idée était sous-jacente mais elle ne pouvait prendre forme. Il en va différemment si on admet qu’il existe (avec beaucoup de hardiesse) un marché global de l’énergie car la matière « énergie » apparait définie, unique et valorisée, comme n’importe quelle fourniture : acier, aluminium ou ciment mais en conservant son rôle obligatoire et permanent dans toute production.

Le lecteur aura noté que j’oubliais la production agricole : comme si les gens ne mangeaient pas !

 

Il faut reconnaitre qu’alors, comme maintenant il est tentant de glisser sans audace sur les « autres facteurs »   qui interviennent dans la confection des prix : Particulièrement les coûts de main-d’œuvre,  les coûts financiers et les coûts de structure.

 

Main-d’œuvre.

Le travail directement effectué physiquement pendant la fabrication pourrait être évalué comme les autres formes de l’énergie…mais il est bien évident que le travail de l’homme avec sa machine ne peut pas être comptabilisé énergétiquement comme le travail de l’homme seul. D’ailleurs l’homme n’est jamais seul : il a toujours un outil qui valorise son effort. On ne peut pas compter de la même façon le travail du terrassier creusant un trou dans la rue pour réparer la canalisation avec le travail du monsieur assis derrière un pupitre qui s’assure que les 3 ou 4 Gigas de la centrale nucléaire ronronnent paisiblement.

On ne peut donc pas faire le détail dans l’évaluation du coût de production. Le travail apparait en fait comme un coût de structure : il faut une usine Renault pour fabriquer 20.000 Twingos par an ; cette usine a employé 1.000 ouvriers et cadres pour un coût global annuel de 20 millions d’Euros. Soit  1.000 Euros par bagnole.

De surcroit existe le travail (qui échappe au calcul) qui a conduit au fil des âges aux acquis techniques et technologiques qui ont permis de fabriquer la Twingo. Ces travaux-là, qui ont débuté avec l’étincelle silex-marcassite sont acquis et c’est tout. Il n’y a plus à les valoriser. Sauf lorsqu’ils relèvent de l’innovation et qu’ils entrainent des redevances, des licences, des acquisitions de brevet…

Tout ceci reviendrait à dire que la composante Travail-Main-d’œuvre qu’on essaie d’affecter à la production de biens est en réalité et davantage un élément structurant, une plateforme sur laquelle se construit l’appareil productif qui fonctionne dans sa globalité pour assurer les besoins et la survie du corps social dans son ensemble.

Formulé autrement, il n’est pas important de considérer les effectifs de l’usine Renault et combien ils ont coûté. L’ouvrier non-employé chez Renault et chômeur aurait, dans une large mesure, été présent dans la société ou à la charge de la société sous une forme ou sous une autre.

 L’important est de vérifier que la société a pu et su fournir à ce bon M. Renault ce dont il avait besoin en termes de personnel pour fabriquer ses 20.000 autos, sans gaspillage et sans aliénation dans le respect de l’autonomie du Citoyen.

Essayons une autre formulation : dans une économie fortement mécanisée la part de la main-d’œuvre dans le coût total de production est-elle si différente d’un produit manufacturé à un autre ? Ce rapport énergie brute à énergie-main-d’œuvre n’évolue-t-il pas vers une constante, comme le résultat d’un certain niveau de mécanisation réparti sur toutes les activités. Cela est faux évidemment si on considère des activités très différentes : creuser le canal de Panama peut difficilement être comparé à la fabrication du Lévothyrox… mais va donc savoir !

Alors en franchissant ce pas ou en s’affranchissant des obstacles méthodologiques rencontrés, on peut dire qu’une Twingo « vaut » 25 ou 30 tep. 

CQFD

Cette note qui navigue entre la parabole et la démonstration ne se hasardera pas sur le terrain des coûts liés aux financements des investissements, aux transactions et aux problèmes monétaires qui leur sont associés.

On peut penser que la plupart de ces coûts ont été pris en compte dans les prix de tous les ingrédients qui ont été utilisés pour la production finale du bien qu’on examine. Ma petite tasse de Nespresso doit-elle s’en voire affecter d’autres ?

Je ne sais pas. J’y perds mon latin.

 

La note écrite il y a une dizaine d’années concernait un autre sujet : le coût des énergies renouvelables en relation au coût des énergies que j’appelais alors, massique. En grand, quoi. Charbon, pétrole et gaz. Cela me conduisait à la réflexion suivante, à la fois comme une redite et un peu hors-sujet :

Puisque  le coût de chaque produit manufacturé peut être évalué comme la somme des quantités d’énergie qu’il a fallu consommer pour produire tous les ingrédients nécessaires…si un procédé de production d’énergie (dit alternatif) n’est pas rentable comparé aux procédés de grande production  (thermique, nucléaire, houille blanche), il ne le sera pas davantage lorsque le prix de base de l’énergie, c'est-à-dire le prix du baril pour faire simple, augmentera. En effet son prix de revient (donc sa rentabilité) variera en même temps et au même niveau que le prix de l’énergie au moment de la fabrication de l’outil.

De la sorte, si l’électricité d’une éolienne positionnée en haute mer (double stupidité) et reliée à un réseau de distribution existant n’est pas rentable aujourd’hui par comparaison avec l’électricité d’une centrale nucléaire, elle ne le sera jamais.

Il est vrai que je n’aime pas les éoliennes. Mais j’avais déjà l’idée que le prix du baril entrainait le prix des autres énergies.

 

J’ai bu ma nième tasse de café et je repose ma tasse : l’idée est toujours présente, elle flotte et elle n’atterrit pas. Le terrain n’est pas assez bien préparé et l’idée, petit animal flottant n’a pas complètement déployé ses ailes.

Si elle pouvait prendre forme et atterrir que nous dirait-elle ? Pour l’Énergie, élémentaire, mon cher Watson :

Elle nous dirait que l’unité de compte ultime, celle qui «compte », est le baril et que les unités intermédiaires, Euros et Dollars ne sont que des habillages d’une réalité économique profonde : ce qui fait marcher le bidule, c’est l’énergie. Toute pure, cristalline, inévitable.

 

Je reprends donc la conclusion de la première partie de ce texte qui suggérait que, comme l’or fut en son temps le garant de la valeur de la monnaie, on choisisse maintenant d’indexer le dollar de papa, ou plutôt celui de Donald au baril. Au moins tant qu’il y aura des barils. Ensuite, on reviendra à la tonne de charbon et les ancêtres James Watt et John Maynard Keynes se retourneront dans leurs tombes.

 

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Tout au long de cette note, j’ai fait des efforts maladroits pour éviter de parler du travail des hommes, en tournant autour du pot avec des histoires de coût de main-d’œuvre qui participeraient ou non aux coûts de production. Il est temps de réintroduire la puissance, dans tous les sens du terme, de l’homme. Il faut bien que cela ait un sens : je compare le Venezuela et la Corée.

 

La Corée est un des pays de montagne et de forêts, extrêmement peuplé : ses 50 millions d’habitants n’occupent que 20 % du territoire, soit 20.000 km2 sur 100.000. C’est en somme une très grande ville, avec un beau et grand jardin de montagne. Et sans la moindre ressource naturelle.

Tout n’est pas rose en Corée mais le PNB/PPA/hab est sensiblement au niveau de celui de…la France et  sa balance des paiements est à peu près équilibrée : normal, la Corée achète toute l’énergie qu’elle consomme mais elle produit et exporte beaucoup. Si on ajoute que la dette est à 30 % du PIB et que le taux de chômage est de 3 %, on conclue que tout ne va pas si mal pour un pays qui, il y a 64 ans était totalement détruit et peut-être le plus pauvre du monde.

 

Le Venezuela est un pays vaste, presque le double de la France, peuplé de moins de 30 millions d’habitants.

Ce malheureux pays ou plutôt ses malheureux habitants mettent à leur palmarès quelques records, et  plusieurs exploits. La moitié seulement des terres cultivables est exploitée et le pays importe 60 % de sa consommation alimentaire. La production pétrolière se maintient au niveau de 2.5 millions de baril/jour dans le peloton Brésil, Koweit, Mexique, Nigeria et nourrit l’inactivité de la population alors que les réserves pétrolières sont estimées les plus importantes du monde. Pourquoi les pénuries, la guerre civile larvée (ou pas), l’isolement diplomatique, la gabegie politique…et pour finir l’extrême pauvreté ? Que la griffe de l’impérialisme américain y soit pour quelque chose n’explique en rien l’immense gâchis de ce pays.

 

La Corée, sans source d’énergie importe ses besoins énergétiques et crée de la richesse avec son seul outil : sa population.

Le Venezuela producteur d’énergie importe sa nourriture, ses médicaments et détruit une population qui n’a pas été mise au travail.

 

On peut ajouter que la Corée est soumise à la pression d’un environnement géopolitique âpre alors que le Venezuela ne connait que les problèmes frontaliers qu’il se crée.

 

Donc tout est dans la population.

 

Je reste avec mon problème de travail de l’homme que j’aimerais tant pouvoir mettre en parallèle à la consommation d’énergie, quantité mesurable que la main invisible arrange à sa convenance.

 

Il me reste le recours aux idées larges. Je cite une phrase que j’ai lue récemment qui résume mieux que je ne le ferais, ce que signifie le travail de l’Homme par la définition qu’il donne du Capital.

 

L'idée traditionnelle des économistes selon laquelle il existerait deux catégories de facteurs de production (en-dehors des ressources naturelles et de la terre), à savoir le travail et le capital, mérite d'être mise en cause. En effet, il existe en fait une seule source de la richesse, l'esprit humain, capable d'imaginer et de créer, donc de mettre en œuvre «l'action humaine» (pour reprendre le titre du grand livre de l'économiste autrichien Ludwig von Mises). Or, parmi les richesses créées par l'action humaine, il en est qui sont immédiatement consommées - c'est-à-dire détruites par l'usage - et d'autres au contraire réintroduites dans le circuit de la production et auxquelles on peut donner le nom de capital. Le capital n'est donc qu'un intermédiaire dans le processus de déploiement de l'action humaine, entre l'effort initial de l'esprit humain - ce que l'on peut appeler le travail - et le point final de la consommation, qui apporte des satisfactions

Pascal Salin  20 octobre 2017 Le Figaro

 

Je vais reprendre une tasse de café.

 

*J’ai découvert ce mot très récemment et je brulais de l’utiliser !

 

26 octobre 2017