Ce n’est qu’un jeu de mot. Se poser une question, tenter de comprendre revient toujours à mettre un mot, des mots sur des images mentales qui flottent en nous et que nous brulons, animaux sociaux que nous sommes de « dire » aux autres.

Le mot qui, aujourd’hui m’arrête, mot que j’ai déjà souvent employé est le mot Artefact.

Il est largement répandu dans le vocabulaire des archéologues et des électroniciens (1) mais ici, on retiendra le sens général : un produit ayant subi une transformation, même minime, par l’homme et qui se distingue ainsi d’un autre provoqué par un phénomène naturel. (wiki)

C’est l’étymologie qui impose cette lecture : la chose est faite –par l’homme- avec un certain art : c’est une fabrication et il a fallu agir sur la nature pour produire cette chose.

La nature : vaste programme ou plutôt vastes champs d’action, ce qui d’entrée de jeu conduit à distinguer le monde minéral et le monde du vivant.

Pour l’action de l’homme sur le monde minéral, il n’est guère besoin de mener des analyses compliquées : la séquence commence avec la sélection du galet que David place dans sa fronde et se terminera avec le désastre nucléaire qui, auraient dit les anciens, nous pend au nez. Il aura fallu passer par les étapes de la pierre taillée et de l’essieu durci au feu, de la métallurgie « faite au bois » puis au charbon, de la vapeur puis au pétrole et à son fils ainé, le moteur à explosion pour aboutir à la merveilleuse omnipotence de la fée électricité. Comme aime me le rappeler tel de mes petits-enfants : T’occupe, je maîtrise !

Je ne partage pas son point de vue : nous ne maîtrisons rien et nous consommons tout. (2)

Cette course du/au progrès s’inscrit sur une courbe qu’on ne risque pas (merveilleux faux-sens inscrit depuis peu dans la novlangue)  « d’inverser » et qui est très semblable à la courbe de la consommation d’énergie dans le monde au fil de l’histoire.

Cette énergie, avant de la trouver dans le sol (on la dit fossile (3)) l’homme l’a d’abord et très, très longtemps trouvée dans le monde vivant et seulement dans le monde vivant, en fait jusqu’au charbon.

D’abord le bois consommé pour nous par le feu.

Le feu trouvé on ne sait où, mis dans la cage qui le désignera, puis tel le magicien d’Aladin sollicité à la demande par frottement ou par l’étincelle de la pyrite ; le feu qui mène notre monde.

Le bois qui construit la hutte puis la cabane puis le toit du Parthénon.

Et l’antilope qui devient vache, la chèvre et le mouton qui rentrent aux étables, et le loup qui devient chien et le cheval qui pour nous et avec nous fait la guerre de mouvement et tire l’araire.

Et l’herbe qui devient blé ou riz ou quelque autre céréale, ou salade ou tabac ou clé des rêves.

L’homme ne s’est pas contenté de consommer le vivant ; il l’a façonné et modifié à sa guise pour en augmenter la qualité et la disponibilité. Il ne mange et ne côtoie que le Vivant qu’il a fabriqué, je dirais trafiqué et pour clore ces évidences et justifier le jeu de mot, artéfactisé.

Mais l’homme par un de ces « en même temps » commodes, œuvre sur une autre matière vivante: lui-même ; elle est éminemment disponible et il peut exercer ses talents et son industrie sans limite.

Le plus prodigieux des artéfacts que l’homme ait réalisé avec et sur l’homme est le langage. La parole jetée sur l’autre rebondit et s’enrichit de chaque nouveau rebond pour devenir le mot qui supportera la pensée et qui, et qui…

Cela commence avec le lien social élémentaire, celui de la famille et cela continue après des millénaires d’Histoire –est-ce un achèvement ?-  par la rencontre entre Oncle Trump et Donald Kim qui vont prendre langue. Espérons qu’ils n’aient pas –une nouvelle fois- des mots.

Ref :  Le mot,  03 février 2018.  Retour sur le langage,  06 février 2018

 Mais le langage n’est pas le seul facteur qui ait modifié l’homme en l’éloignant toujours davantage de ses origines, de sa condition d’homo. Le langage,  cause et effet de la socialisation, s’accompagne d’un cortège de comportements et de conditions lesquels inexorablement, suivant des mécanismes secrets, provoquent des changements de l’animal. Il est toujours oiseux en ces matières de chercher à distinguer l’œuf et la poule et il faut se contenter de constater que les modifications sont advenues.

La science nous dit sur ce sujet des choses nouvelles, chaque jour, en détricotant l’ADN des anciens et en précisant du mieux possible leurs conditions de vie et leurs histoires.

En poursuivant le jeu de mot, on pourrait dire que le développement de l’espèce, son évolution et le progrès sont les résultats de l’artefactisation de l’homme sur l’homme.

Certainement ce schéma de développement d’une espèce s’applique à toutes les espèces ; la particularité de l’homme est qu’il effectue ce changement avec semble-t-il une extrême rapidité.

Et comment expliquer que certaines espèces semblent figées à un stade donné de leur évolution ?

Je ne parle pas ici de l’emploi d’objets ou des pratiques que l’homme met en œuvre pour vivre mieux ou plus longtemps. De tout temps il a été fait recours à la jambe de bois, aux béquilles et au fameux crochet du Capitaine en même temps que se psalmodiait l’incantation, s’administrait la simple ou que le Diafoirus saignait encore et encore l’agonisant.

Non, je parle ici de cette pratique que nous avons largement utilisée et que nous amplifions constamment à coup de progrès socio-technologiques qui consiste à utiliser l’homme comme une matière première disponible pour que d’autres hommes puissent en faire l’usage qui leur convient.

Tout de suite, on remarque que vient d’être donné une définition, insuffisante mais néanmoins assez explicite de ce qu’est l’esclavage, qui est certes fort mal considéré mais fort pratiqué sous de multiples formes. Dans l’esclavage, l’homme est pris dans son ensemble pour son travail d’abord, comme une source d’énergie, alternative diraient les écolos (bilan carbone médiocre : émet trop de GES) ou comme fantaisie sexuelle.

La chirurgie pour l’essentiel  a permis de ne pas faire que « le gros » et de passer « au détail » en traitant le corps humain morceau par morceau.

Sur les morts dans un premier temps ; le mort « frais », de fraiche date, dont les organes palpitent encore ; que l’on peut tel la pièce de rechange insérer à l’emplacement prévu à cet effet. Tout y passe, du plus rustique au plus sophistiqué, cœur, main, visage, que sais-je ?

Le mort est-il d’accord ? On ne peut le savoir mais notre législateur ou notre « réglementateur » nous dit que son consentement est implicite. Cela ne me choque pas, alors que certains, proches d’un défunt s’en offusquent, considérant que leurs lares et leurs pénates ont droit de propriété sur l’enveloppe du disparu ; qui doit être incinérée (c’est la mode, pas très écolo) ou enterrée (c’est la tradi, mais le foncier se raréfie) ou immergée aux caprices du fleuve (ailleurs).

Une réserve : De son vivant, on peut faire savoir qu’on ne participera pas à ce grand jeu de la casse aux pièces détachées pour bonshommes en panne mais il faut aviser « the powers that be ». Cela ne me concerne pas ; mon stock est périmé.

Mais enfin de la pièce détachée, il n’y en pas  que sur le mort ; le vivant offre 6 ou 7 milliards de petites surfaces, sortes de superettes ; et dans chaque petite surface, toutes les pièces sont disponibles. Sur le marché, pourrait-on dire. Il est donc inévitable que le marché s’empare du sujet et que la loi de l’offre et de la demande exerce ses effets bénéfiques. Il y a des pays producteurs et des pays importateurs ou plutôt des pays transitaires qui organisent l’échange entre le rein de l’un contre les dollars de l’autre, moyennant un tâcheron-chirurgien (de qualité) et une honnête commission.

En Chine, les gens sont mauvaises langues, il parait même que la chose est organisée par le Parti ou par l’Armée au profit des cadres du Parti ou des officiers généraux de l’Armée, la matière première et surtout le rein étant prélevé sur tel ou tel indésirable du régime. Le rein fait l’objet d’une forte demande et le tâcheron peut relever de la médiocrité ordinaire. Le rein ou le foie, c’est selon.

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Nous vivons une époque merveilleuse car à chaque augmentation de la dette, dette qui chacun le sait bien, est notre tsunami à nous, surgit telle une fleur née de l’humus un nouveau Droit ; ce nouveau Droit devient en un instant une plante puissante qui associée aux autres Droits participe à la luxuriante forêt des Droits qui embellit de son ombre protectrice notre Société de Progrès.

On notera que les Droits évoqués ici ne sont pas absolument identiques aux Droit de l’État du même nom ; cependant le Magistrat et le Législateur, hommes de Progrès font en sorte que, bon an mal an, les différences entre ces entités disparaissent : cela s’appelle la jurisprudence et l’évolution sociétale. En prime, cela confère au Magistrat un certain rôle politique que l’esprit de nos Loi aurait vocation à ne pas lui conférer.

Quel est ce Droit nouveau qui me chatouille ou me gratouille ?

C’est un de nos dernier produit garanti « pur individu autonome », garanti sans contraintes sociales, garanti « tout déconstruit » et ne contenant que de faible quantité de sens des responsabilités. Aux Normes Européennes. Je parle du Droit à l’Enfant.

C’est un Droit lié nous dit-on à un irrépressible Désir. Je veux dire le Désir d’Enfant. (4)

Du désir d’enfant résulte naturellement le droit à l’enfant car notre société ne saurait consentir à moduler un désir aussi légitime puisqu’inscrit dans les gènes et dans les Lois divines et variées.

Il est précisément inscrit dans ces registres comme une nécessité de l’espèce et, par essence, comme une capacité de l’espèce. C’est ici le point important : dans ce cadre des lois naturelles et de beaucoup de lois des hommes les deux notions sont indissociables : je peux faire des enfants et j’ai le droit de faire des enfants. Droit et Capacité ne sont pas distinctes mais nécessairement siamois. (5)

En oubliant cette association on arrive au Droit à l’Enfant pour tous ; merveille d’égalitarisme, tous pareil, tous les mêmes droits, tous assistés et pris en charge, tous dépersonnalisés.

L’obstétrique s’enrichit alors des artifices du bricolage.

Le sperme de papa sur le marché, l’ovocyte de maman au frigo, le ventre de la roumaine sur étagère et, on en rêve, le tube à essai de dimensions appropriées avec liquide amniotique de chez Mylan ou Biogaran, livré en 24 heures par Amazon si vous êtes Prime. (6)

Applaudissement des belles âmes : le progrès est arrivé et l’heure du bébé pour tous a sonné.

L’heure du bébé qui est l’heure de la fabrication du bébé. Si Ikea ne s’obstinait pas (manque d’envergure commerciale) à faire dans le meuble, que ne pourrait-il faire dans le domaine du kit à assembler soi-même ? Et puis un nouveau bébé, c’est un peu comme une voiture neuve avec son cortège d’odeurs et de gadgets à découvrir. Ce sont des moments merveilleux dont nous avons tous le droit de bénéficier. Si j’étais cégétiste, j’y verrais un acquis et je ferais en sorte que le droit du travail s’enrichisse de cette possibilité...

Ridicules les pauvres gens qui s’obstinent à faire leurs bébés par des méthodes archaïques et, je le dis, pas toujours très hygiéniques ; à l’ancienne, au feu de bois en somme.

J’arrête. Je ne devrais pas ricaner sur ce sujet car au bout du compte et que ce soit bricolage ou pas, à la fin il y a un enfant qui a, lui, réellement des droits et plus précisément le droit de savoir qui il est, de connaître sa naissance, pour le meilleur et pour le pire. Un enfant qui a le droit de savoir qu’il n’est pas le « produit » d’une fabrication réalisée dans le but de satisfaire un besoin supposé suivant une nécessité à laquelle le futur « Possesseur » n’aura pas été capable de répondre.

J’ai coutume de dire qu’un enfant advient : il est à la fois avenir et aventure. Avenir et aventure de l’humanité. Il est une surprise.

Ce n’est pas un artefact et la surprise ne se trouve pas dans un paquet entouré d’un ruban chez le faiseur du quartier.

 

28      avril 2018

1.        En archéologie, les artéfacts constituent une partie du mobilier, en même temps que les structures qui relèvent de l'immobilier, l'ensemble formant ce qu'on appelle un contexte archéologique. Le mobilier se compose des artéfacts, objets fabriqués par l'homme, et de prélèvements qui peuvent relever de l'environnement (sols, encaissant, pollens...) ou résulter d'activités humaines (faune, charbons, graines récoltées, etc.). Un artéfact est aussi un effet indésirable, un parasite par exemple en électronique

2.        Les belles âmes qui croient que l’humanité va cesser de consommer pour tel ou tel motif impérieux n’ont pas pris conscience que ces préoccupations d’économie ne sont que la traduction vaguement culpabilisée de ceux-là même qui consomment presque tout et que le souci qu’ils expriment ne peut être partagé par ceux qui n’ont rien et ne consomment pas

3.        Il faut « fouiller » pour trouver cette énergie

4.        Le désir d’enfant. J’ai ressenti parfois et très brièvement ce désir mais je peine à croire qu’il soit une force et une urgence réelle chez la plupart des personnes qui l’exprime. Je crains qu’il ne s’agisse plutôt de la satisfaction d’une sorte de conformisme « sociétal ». Suis-je trop cynique 

5.        Droit et capacité. La procréation n’est pas le seul sujet à propos duquel ce découplage intervienne. Je mets dans ce panier d’une façon assez brutale : l’ÉducNat et l’accès à l’Université et summum de la chose un droit égal pour tous à travailler ou (rayer la mention inutile) à ne pas travailler.

6.        Produit générique, voyons !