Quand j’étais enfant, sur le buffet Henri II de la grand-mère ou sur la commode du salon se trouvait communément, toujours, un objet de valeur, valeur sentimentale le plus souvent, dûment protégé des mains des petits par une cloche de verre. Être sous cloche était le signe d’une grande sacralité. Ainsi traitait-on les objets de mémoire.

 

Les cloches de verre ont disparues ; elles n’abritent plus la pendulette ou la photo du poilu ou la couronne de la communion de la petite. Ces choses du siècle dernier n’existent plus que dans ma mémoire et le meuble IKEA ne connait pas la cloche de verre. Il me faut avouer aussi que lorsque je dis siècle dernier, je parle naturellement du 19ème siècle. S’agit-il d’un « effet retard » qui ferait que des adhérences anciennes persistent qui nous font ne pas oublier complètement ce que furent nos parents ?

 

J’en étais encore à mes histoires d’artefactisation et à mon jeu de mot. Artefactisation pour ne pas dire marchandisation ou chosification ou ne pas utiliser le prétentieux couteau suisse de la réification. Mais tout ceci est à mettre dans le même panier : l’homme ne voit plus son semblable mais voit l’usage qu’il peut en faire, le profit qu’il peut en retirer, la jouissance qu’il lui apportera.

Tous les rapports entre les hommes s’effectuent sur cette ligne de crête entre le commerce légitime des membres d’une communauté large, au-delà de la famille, et l’exploitation, nécessairement marquée par de la violence, d’un individu par un autre.

 

Commerce légitime suppose autonomie de chacun et, audace du mot, liberté de chacun. Je suis dans l’utopie car la mosaïque des rapports entre les individus du groupe n’autorise pas cette liberté.

Mais il faut tout de même qu’il y ait l’autonomie physiologique sans laquelle il n’est plus d’individu.

Voici un nouvel animal : l’autonomie physiologique.

Je ne peux m’empêcher d’enfourcher mon dada et de parler d’autonomie énergétique : hydrates de carbone, protéines, un peu de graisse, mais pas trop et de l’oxygène. Donc calories, circulation sanguine et respiration, tube digestif et système de filtration, bref, la machine humaine primordiale avec les relations sensorielles requises dans un cerveau « à minima ».

Et sur un autre plan, l’autonomie de la pensée, plus délicate à définir, impossible à définir ; l’animal est farouche, ne se laisse pas cerner.  Pour simplifier, j’oublie les étages supérieurs de cette fusée, la transcendance mais il reste toujours les premiers circuits ; sensations, du nerf, que diable ! Et des enzymes, des chimies subtiles qui transmettent on ne sait quoi, de l’information dit-on de nos jours et crac-boum-hue, surgit l’image mentale et la pâte blanchâtre fabrique du mouvement, du mot, de la vie. Il faut bien revenir à ce gros mot là. La vie.

Alors, deux conditions : pour vivre il faut satisfaire aux deux : se nourrir et que le cerveau remplisse son rôle de metteur en scène du moment de vie que va interpréter l’homme qui vit.

Une autre formulation : la machine donne l’apparence du fonctionnement si elle se nourrit ou si elle est nourrit, mais l’homme ne vit que si sa tête fonctionne elle aussi. Ce qui ne signifie pas qu’elle fonctionne comme il le faudrait, mais ceci est une autre histoire.

 

Où veut-il en venir se dit le lecteur ? Pourquoi remuer pompeusement de telles évidences ?

 

Vincent Lambert.

 

Le 29 septembre2008, un accident de la route provoque un traumatisme crânien qui plonge Vincent Lambert tout juste âgé de 32 ans, dans un coma végétatif, dont il sortira pour atteindre un état de conscience minimal, dit 

pauci-relationnel.

Plus de cinq ans s’écoulent. Vincent Lambert est dans son lit et des tuyaux le maintiennent ligoté au monde des hommes, lui procurant le sucre et l’eau qu’il n’ingèrerait pas seul.  La sévérité de l’atrophie cérébrale et des lésions observées conduisent, avec le délai de cinq ans et demi écoulé depuis l’accident initial, à estimer les lésions cérébrales irréversibles. L'équipe médicale responsable de Vincent Lambert décide collégialement dans le cadre de la Loi, que le maintien des soins d’hydratation et d’alimentation constitue dans ce contexte une obstination déraisonnable, et décide de cesser peu à peu de l'alimenter et de l'hydrater.

Comme on dit de nos jours : le diable est dans les détails. Le détail en question est le « peu à peu » de la décision.

Ce « peu à peu » laisse le temps à des membres de la famille de saisir le tribunal administratif pour s’opposer à cette décision ; ce dernier ordonne en urgence le rétablissement de l'alimentation et de l'hydratation artificielle 17 jours après son lancement.

 

Débute ainsi le feuilleton, car le Tribunal administratif vient de déboucher l’urne de Pandore en déclarant implicitement que le désir de la mère de Vincent de maintenir en vie végétative son fils primait dans l’instant la décision légale prise par les responsables de l’équipe médicale et la femme de l’accidenté.

 

Je passe sur le feuilleton, toujours d’actualité, qui nous fait visiter comme dans un jardin à la française, propre et ordonné, le ministère de la Santé, le Conseil d’État, la Cour Européenne des Droits de l’Homme, les Présidences de la République (1) et les cohortes d’experts et les Belles Âmes et Dieu sait quoi encore. Je ne vois qu’une seule lacune, Dieu justement : le Vatican n’a pas été sollicité ou du moins nous ne le savons pas ; oubli ou prudence épiscopale ?

 

Ainsi nous disposons d’un corps (humain) qui ne peut se nourrir mais qui respire ; ce corps dit le médecin n’a plus « sa » tête et cette dernière, à la différence de la queue du lézard, ne repoussera pas.

 

Certains, le médecin, la femme, une large partie de sa fratrie, le législateur considèrent alors être en présence d’un objet physiologique, victime du destin et c’est fort triste ; mais cet objet ne peut plus participer à la vie sociale qui est la nôtre. Il est inutile. La société ne peut manquer de considérer que la conservation de cet objet a un coût et que ce coût n’a aucune justification car le médecin déclare la guérison impossible : Vincent n’est plus un patient.

Pour ceux qui entendent ce propos et qui pensent qu’il n’y aucun sens à conserver indéfiniment l’objet en question, l’arrêt des soins semble légitime.

Il y a au moins deux personnes pour lesquelles la décision a une importance particulière.

Mme Lambert, la veuve, qui était une jeune femme au moment du drame et qui depuis dix ans voit sa vie saccagée par un drame que sa belle-mère entretient avec un soin scrupuleux en explorant toutes les ressources d’une justice prompte à mettre en cause le pouvoir de l’État et les décisions du médecin.

Je déteste et rejette cette idée répandue qu’on « doive faire son deuil » ; pour cette pauvre victime de l’accident (comme son mari) je souhaite simplement qu’elle puisse, non pas refaire, mais simplement poursuivre sa vie ; autrement qu’en auditrice impuissante des gémissements de sa belle-mère.

Je suis l’autre personne pour qui la décision est importante car je suis le citoyen qui observe une fois encore le flottement de l’autorité dans la gestion d’une décision prise (2) et le contribuable qui, depuis dix ans supportent la conservation d’un objet inutile dans le cadre d’un système dont on me dit qu’il est « au bout du rouleau ».

 

Pour d’autres, les parents et semble-t-il, surtout la mère le pauvre garçon est toujours en vie. Qu’il soit ou qu’il ne soit pas susceptible de retour à la conscience n’est pas le sujet. Il respire et son corps réagit parfois à des sollicitations extérieures. Il est facile, en réagissant à la brutalité de mon propos du paragraphe précédent d’adopter cette vue du drame. Le catholique ne peut pas être insensible à l’argument et chacun entend le désespoir de la mère qui s’exprime, et il ne s’agit plus d’un jeu de mot, par l’Espoir.

Sympathie et compréhension.

Je note que cet Espoir ne se contente pas de la prière pour se « faire entendre ». C’est un Espoir procédurier et diligent et tenace et influent et médiatique.

Qui paye ? Je ne sais pas mais quand on a la Foi, on ne compte pas.

Je note aussi que la belle-mère ne parait guère concernée par l’épreuve que subit sa belle-fille, la veuve. Étant « en même temps » naïf et cynique, je pourrais y voir une forme de rivalité de bonnes femmes à la sauce catho : la chose n’est pas rare.

Dix ans, c’est tout même long. L’Espoir pourrait se faner s’il n’était pas devenu une Cause.

 

Une nouvelle fois, la quatrième, l’autorité médicale responsable décide l’arrêt des soins et une nouvelle fois, hier, le 2 mai 2018, le tribunal administratif refile la patate chaude à une nouvelle commission d’experts, pardon un collège, désigné(e) par cette juridiction, qui de la sorte, s’en mêle sans s’en mêler. Le collège dispose d’un mois pour rendre son avis.

Je prends le pari que cet avis conduira à la nécessité de nouvelles études, de nouvelles expertises, de nouveaux avis et que les chœurs des pleureuses applaudiront les nouveaux délais ainsi accordés à « l’objet » de mon propos.

Rendez-vous fin mai.

 

Enfin, pour conclure et avec la brutalité qui me semble nécessaire après dix ans de pataugeage sentimentaux-catholiques, il serait temps de dire à Mme Lambert, la mère que si elle veut garder son fils pour elle, avec elle, toujours en elle, elle est bienvenue à le placer sur le manteau de sa cheminée sous la cloche en verre qui ne peut manquer de s’y trouver. Â ses frais.

 

Pour moi, Lambert, c’est de la dette.

 

Pour le propos du Naïf et sur le sujet de l’artefactisation, Lambert n’est pas en artefact réalisé mais un artefact advenu.

 

05 mai 2018

 

  1. 1.       19 janvier 2017 : Le président français François Hollande répond publiquement à une demande écrite qui lui avait été envoyée par François Lambert (le neveu de Vincent Lambert). Il refuse de prendre position ou d'engager une quelconque action envers le CHU, estimant que « ce ne peut pas être le président de la République qui en décide : c'est l'équipe médicale, c'est avec la famille ».
  2. 2.       Léonarda, NDDL, Facs-en-tout-genre et toutes les Zaderies tolérées. Jusqu’à l’interdiction évidemment faite aux Forces de l’Ordre de simplement se défendre.