Ce matin, je m’suis dit : Faut que ça sorte. Ça tourne dans ma pauv-petite tête toute usagée et ça ne prend pas forme. Ça reste en vrac et je suis dans la confusion.

Quelle confusion ? Une autre part de moi-même s’insurge. Aucune confusion, tu sais très bien ce que tu veux dire ; simplement, tu butes sur la forme que tu devrais-pourrais donner à ton propos.

J’ai du Macron et du Trump dans la tête.

Pour Macron, c’est finalement plus simple. Tu démarres sur un de ses derniers entretiens, puis tel le bonimenteur moyen du journal (télévisé ou imprimé) tu notes tel aspect de sa personnalité, traduit ou reflété par telle facette de son propos. Tu n’oublies surtout pas Ricoeur et la banque, et le tour est joué, tu tiens ton personnage. Il ne te reste qu’à gloser.

Pour Trump, c’est moins facile. Parler de Trump, c’est aborder le monde des Titans et des Cyclopes. Le monde du Chaos. Ces créatures de l’imaginaire antique obéissent à des forces brutes et donc brutales ; leurs logiques sont des logiques d’absolu où ne se glissent pas les notions d’équilibre, de mesure ou de simple sens commun. Elles agissent constamment par le tout ou rien et complication divine que provoque leur puissance totale, elles n’ont pas à justifier leur action ou à leur donner la moindre cohérence. Elles se meuvent au bon plaisir de l’instant. Même Agnès Fulda y perd son latin ou son linéaire B.

Ami de la facilité, je commence donc par Macron.

Quelle intelligence, quelle culture, quel esprit d’analyse, quelle femme charmante, quel personnage romanesque, quel sens de l’autorité de l’État !

Et si on le compare à ses prédécesseurs, quelle différence !

Voilà le truc, je n’ose pas dire l’entourloupe. Il est un tel progrès par rapport à la longue et interminable dégringolade Mitterand-Chirac. Il est un tel progrès sur ce brouillon maladroit de Sarkozy, tout empêtré dans la crise de 2008. Il est un tel progrès sur Culbuto, l’ineffable invertébré. Qu’on se prend à espérer.

Ardant comme l’homme jeune qu’il est, il séduit de larges segments de la France du centre droit et plus précisément de ce que j’appellerai la France productive, celle qui travaille pour produire de la richesse, de l’emploi et possiblement du Bien Commun. Il est apparu, je l’ai dit, comme le Divin Enfant.

Il la séduit, cette France, au point que désireux de lui laisser toutes les chances de réussir, elle ne voit pas ses défauts, ses lacunes et ses absences. Elle ne voit pas ou ne veut pas voir les sottises qu’il fait ou qu’il nous promet.

La liste est longue et les propos du Naïf n’ambitionnent pas de couvrir ce sujet.

Je ne parle pas des petites bêtises que l’exercice du pouvoir dans un pays aussi compliqué que le nôtre rend quasi-inévitables. Je ne parle pas des APL ou des 80 km/h qui sont comme des trous d’air dans le vol d’un gouvernement qui par ailleurs cherche son allure de croisière.

La réforme de la SNCF n’est-elle pas un de ces dossiers dans lequel on voit plus de vide que de plein mais qui présente un bel exemple de la cure qu’il convient d’appliquer à l’ensemble de la fonction publique.

Quant à la reculade de NDDL, je peine à la classer parmi les bévues anodines…

Non, je parle de sujets hyper... diraient les enfants, hyper importants et dont on ne fait aucune mention.

Je pense à la réforme fiscale qu’on attend. Sur ce thème, on ne voit que des bricolages embarrassés sur les impôts locaux à supprimer un peu, beaucoup, passionnément, pas du tout ; ou bien la Sapiconnerie absolue du prélèvement à la source dont on peine à entendre le début du premier mot d’une justification.  Mais qui va bien se mettre en place.

Je pense à ce non-sens cristallin du Service National revisité, ni civil, ni militaire, ni même tout à fait service. Il est bien évident qu’un mois de colonie de vacances après quasiment une vingtaine d’années de cure d’analphab(ê)tisme en ÉducNat va renforcer la cohésion nationale, sans toutefois assainir les comptes publics.

Je pense surtout à la définition de la politique énergétique du pays. Cette question est une friche absolue laissée à d’improbables squatteurs de la vie publique, à des pitres de l’écologie militante et inculte.

Se déroule en ce moment une consultation populaire qui doit aider à élaborer un programme de fourniture en énergie pour la décennie à venir. Le Gouvernement de la République laisse le dossier entre les mains d’un « collaborateur » de l’histrion-ministre… L’histrion en question est autorisé à s’exprimer pour nous dire que nous ne sommes pas désireux de savoir si nous disposerions de ressources énergétiques ou pire, que nous sommes désireux de ne pas savoir si ces ressources existent. Évidemment, ce ne sont pas des choses qui méritent qu’on s’y attarde puisque la dépense en achat d’énergie (dépense tout fait incompressible) ne s’exprime qu’en centaines de milliards et on peut garantir son envol prochain et un doublement probable.

Et puis, chef d’œuvre absolu, la Loi de Transition énergétique est gravée dans le marbre.

Ségolène a promis qu’on fermerait les centrales nucléaires ; il ferait beau voir qu’on revienne sur cette promesse. Le mouvement ne s’arrêtera que lorsqu’EDF aura rejoint Air France et la SNCF sur la liste des « Fleurons Nationaux Faillis ».

Je pense à la dépense publique.

Mais j’ai déjà radoté toutes ces choses et je constate, navré en diable, que notre Président touche-à-tout a une fâcheuse capacité à ouvrir des tiroirs vides ou pleins de poussière tout en évitant soigneusement les sujets qui font mal et qui requièrent d’être traités autrement que par de prétendues consultations populaires.

Curieux que des sujets de cette nature ne soit pas considéré par Macron comme des sujets fondamentaux, curieux mais hélas, trop facilement explicable. Car il s’agit de problèmes à la jonction de l’économique et de la technique. Hors, il est patent que les Ingénieurs, les Techniciens, ceux qui au moins jusqu’à un certain point savent comment marchent les machines, tous ces gens ont disparus de la vie publique.

Il y aurait bien le Polytechnicien occasionnel mais le brave garçon, sitôt sorti de l’École a filé en droite ligne dans une propé hâtivement cuite à SciencePo avant que d’intégrer l’ENA, comme une prise de guerre d’une tribu sur la tribu rivale : histoire de Hurons et de Comanches, en somme. Il deviendra définitivement Huron en rentrant au cabinet d’un sachem ministre en affaires de ceci ou de cela. D’expérience industrielle, de métier, de mission il ne sera jamais question et il deviendra du personnel politique ordinaire.

On utilise le mot technocrate pour qualifier ces personnels de l’administration qui peuplent nos ministères et en justifient les budgets : crates peut-être, technos sûrement pas.

Macron laisse donc déjà et « en même temps » un goût d’à peu-près, une odeur de brouillon, une ébauche sans architecture et du bruit sans mélodie.

Trump est un autre personnage et quel personnage !

Parlez de lui fait surgir trois images lesquelles se superposant, se confondant nous en donneraient une caricature-estampe comme les dessinaient les illustrateurs des journaux satiriques du 19ème siècle.

 

La première de ces images est celle de l’Ubu Roi qui éructe sur la scène (internationale) ses tweets de merdre. Elle est séduisante, cette image. On l’entend bien actionner la pompe à phynance, on l’entend nous dire « je veux m’enrichir, je ne lâcherai  pas un sou » ; on le voit manier le crochet à Nobles et disgracier les magistrats ; il proclame qu’il recommande la torture avec délice et publicité. Et la mère Ubu, « lui en a-t-elle tirée des carottes » ? Séduisante l’image car le fantasque et le bouffon éclatent et sidèrent comme éclate et sidère l’invraisemblable trumperie à laquelle nous assistons. Mais la farce ne suffit pas.

Cette farce qu’il nous joue est une manipulation du Destin.

Autre image qui nous vient des temps pré-olympien quand Cronos régnait et que des puissances obscures qu’on ne savait comment adorer et apaiser laissaient l’homme seul dans son effroi. Le temps des Titans, des Cyclopes, le Temps qui nous entraine vers le Chaos. Cette image « marche » bien, elle aussi. Un personnage improbable et totalement hors-jeu désorganise un monde dangereux et incertain pour le transformer en quelques instants en un abime noir et profond dans lequel, tel un démon, il entraine toute l’humanité impuissante. Ce qui accentue cette face démonique du personnage est la versatilité et l’imprévisibilité des décisions prises qui apparaissent parfois comme de simples revers du destin. Cependant, c’est lui faire bien de l’honneur que de le faire s’asseoir, fut-ce par moquerie, à côté des Dieux antiques et cette image est trompeuse car en réalité la véritable image qui formera le fond de notre caricature est celle du chef de clan des âges farouches.

 

Oui, c’est à l’homme des cavernes, au troglodyte qu’il faut recourir pour comprendre notre héros. Il est celui qui règne sur son clan de manière absolue ; il est celui qui possède la plus grosse massue et le plus gros sexe ; il est celui à qui on ne peut résister, devant qui il faut s’incliner et dont la parole devient loi. Il est le roi du Deal.

C’est une promotion que de passer d’une demi-mafia newyorkaise au statut de gros méchant des temps anciens.

Dépassés les Mobutu, les Kabila, les Mugabe, enfoncés les Imin Dada, les Taylor et tous les dictateurs africains de pacotille avec leurs coupecoupes et leurs kalachs. Bienvenue au Tyrano Rex de la puissance totale qui obéit à ses pulsions puisqu’il en a les moyens. Il est le négatif de notre Macron qui a –peut-être- une vision politique mais qui n’a pas les moyens de la mettre en œuvre et qui rame, qui rame, qui rame…

 

E5 Trump1

 

 Puissance totale financière et monétaire. Et militaire.

Notre homme tient l’Europe et un bon nombre de ses alliés-amis-affidés par les burnes et nonchalamment appuyé sur son gros gourdin, il peut décréter que l’Otan fera ceci ou cela, se retirera ou pas, agira ici ou là ; il peut décréter que Total ne fera pas de gaz en Perse ou qu’Airbus peut déchirer ses contrats comme on jette un vieux ticket de loterie lorsqu’on n’a pas tiré le numéro favorable. Il est le King Dollar.

Négocier, pourquoi ? Son Dollar, arme de destruction massive entre les mains de la Justice américaine, permet tout et donne le pouvoir absolu, bien supérieur à celui d’un appareil militaire pourtant écrasant.

Les forces armées américaines grosses d’un million et demi d’hommes sont présentes dans un peu plus de la moitié des pays des Nations Unies. Les performances de cette armée sont discutables et l’expérience nous montre qu’une fois passé le stade du déluge de feu, sur le terrain des guerres asymétriques le soldat américain n’est pas le personnage de légende que nous présente Hollywood. Mais il a, sinon de les gagner, le pouvoir de déclencher des guerres qu’il ne finira pas.

En cela, le Trump, homme à la massue sorti des romans des frères Rosny rempli-il ainsi le rôle de messager du destin affublé des habits du pitre.

 

Je ne suis pas convaincu d’avoir quitté les rivages de la confusion mais j’ai sorti mes images de là où elles venaient : ma pauv-petite tête toute usagée.

 

13 mai 2018.

Signe des temps : jour de commémoration, anniversaire du mois de mai 68. Je tends l’oreille et j’attends en vain : pas la moindre évocation du 13 mai 58. Ma mémoire suffira-t-elle à réparer cet oubli ?