2018

Jadis et naguère la terre était peuplée par des animaux.  Une espèce animale jouait un rôle particulier : cet animal dominait l’univers et son appétit des richesses du monde était immense.

Jadis, car cette espèce fut très longtemps présente sur la planète et naguère car elle n’a, pour ainsi dire, disparue qu’à une date récente, proche de nous.

Cette espèce qui se désignait elle-même par le nom savant d’Homo Sapiens se reproduisait par voie sexuée. Il existait entre des individus de l’espèce des différences de nature et de fonction qui les spécialisaient dans l’accomplissement, pour se reproduire, de tâches distinctes. On distinguait alors les mâles et les femelles ; cette distinction pouvait se faire aisément car les mâles et les femelles présentaient des caractéristiques physiques et mentales différentes : on ne pouvait s’y tromper.

Cela s’appelait le dimorphisme.

De nos jours, un grand nombre d’espèces animales qui fréquentaient par nécessité le Sapiens ont disparu ou sont en passe de disparaître. Celles qui survivent sont « cultivées » c’est-à-dire domestiquées et prêtes à être consommer.

L’espèce humaine s’est scindée en deux sous-espèces : les Hommes Mâles et les Hommes Femelles, couramment appelées Femmes.

La séparation n’est pas encore achevée totalement et pendant une période transitoire les deux sous-espèces vivent encore dans une confusion qui devrait bientôt cesser.

La confusion est due au fait que chacune des sous-espèces en question, quoique clairement définie, rencontre des difficultés pour assurer sa reproduction sans recourir au service de l’autre.

Le problème n’est pas à prendre à la légère : il y va de la survie des deux nouvelles espèces-en-puissance qui prendront pleinement leur place lorsque ces difficultés reproductives auront été résolues.

Exprimé trivialement, il faut que les Hommes-homme « inventent » des ventres et des ovocytes fabriqués par leurs soins afin que leurs spermatotrucs trouvent chaussures à leur pied.

Tout aussi trivialement, il faut que les Femmes (Homme-femelle) inventent des spermatotrucs dans des laboratoires de biologie reproductive pour féconder leurs ovochoses.

Il se peut qu’un accord entre représentants des sous-espèces permette dans un effort commun de résoudre ensemble cette délicate construction de bio-engineering.

D’autres voies peuvent être explorées pour résoudre ce problème de la reproduction des individus de chaque sous-espèce.

Une première réponse évidente est de pas mourir et au moins de vivre beaucoup plus longtemps : plus besoin ou moins besoin de fabriquer des petits d’homme qui de toute façon arrêterons de travailler et de cotiser bien trop tôt pour assurer la pitance des anciens toujours jeunes. Les spécialistes du transhumanisme sont en pointe sur ce sujet.

On écarte l’idée de recourir aux personnes issues de l’immigration, ce qui aurait constitué une réponse au siècle dernier, les hommes-d-ailleurs fournissant des spermatrucs et les dames-d-ailleurs des ventres avec ovochose, garnis en somme, avec tous les accessoires. Pourquoi les populations immigrées toujours abondantes ne seraient-elle pas également concernées par la définitive séparation des sous-espèces, fut-ce avec un léger retard bien compréhensible considérant le décalage culturel que leur impose cette démarche ?

Le processus doit donc se réaliser entre soi, dans chaque sous-espèce sans intervention d’individus de l’autre et nous restons devoir résoudre ce problème par culture du matériel approprié par chaque sous-espèce pour son usage propre. Un technicien de l’élevage fera remarquer qu’il faut bien au stade initial faire une entorse à ce principe :

Pour que les Femmes élèvent des spermachoses, il leur faut pour amorcer la culture un stock initial à partir duquel l’élevage se développera. Le choix de ce stock initial et sa composition sont des points importants de même que l’entrée des produits sur le marché. De nombreuses questions se posent sur le rôle de l’État et sur la réglementation qui ne peut manquer d’accompagner ces fabrications nouvelles.

Symétriquement les Hommes-homme devront à partir d’ovocytes-souches organiser des fermes à ovocytes et en organiser la commercialisation. Pour le ventre artificiel, la chose parait plus simple et normalement  n’importe quel bon brasseur ou distillateur devrait sans difficulté pouvoir mettre au point une sorte de cornue à bébé avec placenta de synthèse, produit finalement plus facile et disons-le, plus hygiénique à gérer qu’un ventre du temps passé.

Inutile de préciser que les organisations qui luttent contre toute forme de discrimination sont très attentives et suivent ces développements avec une vigilance accrue.

On notera que dans les contraintes qui viennent d’être exposées, on a utilisé à juste titre le mot souche pour qualifier les spermatozoïdes ou les ovocytes des stocks de départ : ces groupes de cellules sont souche car elles vont se reproduire et elles vont faire souche pour l’espèce qui se développe à partir d’elles.

Soyons optimistes et disons que ces dernières démarches techniques ne sont que des détails qui sont en passe d’être réglés : plus rien ne peut freiner la séparation qui devient définitive.

Nous vivons désormais sur une Terre sur laquelle cohabitent les Hommes et les Femmes.

On ne peut que saluer cette reconnaissance de la Femmitude trop longtemps retenue prisonnière dans les forteresses de l’Humanité.

Les deux espèces ne dépendent plus l’une de l’autre. Plus spécialement les Femmes ne sont plus dans l’abjecte sujétion que représentait, jadis et naguère, leur relation avec les Hommes et les Hommes ne subissent plus les foucades, sautes d’humeur et dépenses excessives en sacs à main qu’ils subissaient,  jadis et naguère.

Le monde connait une harmonie nouvelle.

 

2118  (extrait de presse)

    « Un véritable break-through dans le monde scientifique : des chercheurs de l’institut de biologie appliqué de Vladivostok associés à des équipes coréennes ont mis en évidence qu’il était possible par des procédés d’hybridation relativement simples et peu coûteux de réaliser des petits d’Homme ou des petits de Femme en mettant en contact –et c’est là où réside la partie confidentielle de cette nouvelle- des échantillons dûment sélectionnés d’Homme et de Femme selon un protocole encore tenu secret.

Un des problèmes qui reste à résoudre réside dans le fait que ce nouveau procédé –par ailleurs- prometteur, est que le petit ainsi produit serait indifféremment un Homme ou une Femme. Gageons que les équipes de Vladivostok sauront trouver une réponse et que, à la demande, ce protocole permettra de fabriquer des Hommes ou des Femmes sans que le hasard ne vienne perturber les nécessaires équilibres existant entre les deux espèces.

Des économistes Hommes (on ne connait pas d’économiste Femme) ont émis la crainte que cette avancée scientifique ne remette en cause l’existence même des filières de production de matériel génétique gérées par les Hommes et par les Femmes. Ces économistes pensent que cette mutation schumpetérienne aurait des conséquences sérieuses sur le PIB des Hommes comme sur celui des Femmes. Il est trop tôt pour imaginer que cela conduise à envisager un PIB commun. »

 

Cette petite blague est écrite en pensant à deux personnalités. Margaret Atwood dont l’imagination m’a séduit  depuis longtemps et Marlène Schiappa pour la même qualité. Au fil du temps Marlène exercera-t-elle la même séduction ?

Cette petite blague est surtout écrite en reconnaissance des progrès immenses que font réaliser à l’humanité dans son ensemble les mouvements féministes.

 

19 mai 2018