Sans y parvenir pleinement, j’ai tenté d’être comptable de mes actions. Des choses peut-être positives, des erreurs, des fautes ont ponctuées mes rapports avec l’autre et je crois avoir la sagesse de ne pas trop me tromper sur la faiblesse du personnage que je continue de construire et qui réside pour l’heure chez moi, dans mon corps.

Mais je ne suis pas le comptable de mes actions. Je ne fais pas de bilan et je ne regarde pas de compte d’exploitation. Ma vie n’est pas inscrite en partie double dans un livre de comptes qu’une autorité indépendante et supérieure aurait à examiner et à certifier sincère et véritable.

Cette notion de comptabilité en partie double implique d’une certaine façon que toute action soit par nécessité, mise au crédit d’un compte et « en même » au débit d’un autre.

 

Plus généralement.

L’histoire apparaitrait alors comme une vaste comptabilité des actions humaines dans laquelle apparaitraient sur certaines lignes des crédits alors que sur d’autres postes ces mêmes actions seraient débitées.

Les actions de l’homme, individuelles ou collectives s’accompagnent toujours de conséquences sur d’autres, ne serait-ce qu’au titre de la consommation ou destruction des ressources de la planète.

La chose est évidente dès qu’on observe les actions d’un groupe important en relation avec un autre groupe important : les nations entre elles.

Elle est évidente dans les rapports que chacun entretient avec ses proches.

L’enjeu est toujours la propriété d’un « quelque chose » qui met en rivalité des individus ou des groupes.

Propriété du sol, du gibier, de l’eau, des femmes et même des idées, des croyances, des mythes, des fables.

En toile de fond de ces rivalités, cause et conséquence, on trouve toujours le jugement d’un groupe sur l’autre : sa force mais aussi une sorte de valeur intrinsèque, essentielle qui mesure la capacité créative du groupe et sa résilience. Langue, religion, capacité productive différentes et les groupes ne se mélangent pas et les conflits qui ne se terminent pas par le génocide absolu durent et durent et nous les vivons toujours.

 

À un moment donné et d’un point de vue donné, un témoin pourrait qualifier les crédits historiques de positifs et ferait passer les débits au rang de désagréments inévitables avant que d’apurer les comptes.

Positifs, pour un esprit tourné vers le Bien, signifie Juste et le négatif des débits ne serait que l’usure du temps et le flot du destin.

L’histoire serait donc l’empilement d’une incessante succession d’actions légitimes, dites Justes en regard de la même succession de conséquences inévitables et pourquoi-pas injustes.

La force qui est, chacun le sait, la mère du Bon Droit est l’autorité qui fait classer telle ou telle action dans la colonne des crédits ou dans celle des débits.

Et c’est la force qui fait disparaitre le compte des perdants de l’histoire en faisant disparaître les perdants eux-mêmes. L’apurement des comptes est toujours de l’épuration.

Ou simplement le voile de l’oubli et de l’ignorance.

 

Avant que la force et l’oubli n’aient fait leur travail de solde, l’histoire nous place sur le stade où s’affrontent des actions et leurs oppositions qui sont des réactions ou à minima des défenses.

Avant que n’intervienne l’oubli et que le flot du destin n’ait fait disparaitre les objets historiques, l’homme vit une fraction, infime dans le temps, de ces mouvements et cherche à en pénétrer les mécanismes pour pouvoir y participer ou s’en tenir éloigné s’il le peut.

Politique et morale s’entrechoquent dans ces efforts que nous faisons pour comprendre et juger les événements dont nous sommes les témoins.

Nous ne sommes pas aidés par la mémoire, car la mémoire nous offre une lecture des causes de ces affrontements et implicitement oriente notre jugement vers la punition des fautes comme nous les percevons et l’indemnisation des torts que nous reconnaissons.

Il nous est donc impossible de juger d’une situation historique sans qu’elle ne soit déjà perçue à travers le prisme de ses causes. Si bien que le jugement que nous portons ne concerne plus tant la situation présente mais davantage, je reprends le mot, le solde historique arrêté à tel ou tel moment dans le livre des comptes. Nous ne savons pas voir une situation comme un objet nouveau mais nous la percevons toujours comme le résultat d’un passé sur lequel notre jugement –légitime ou non- s’est déjà exercé et à propos duquel nous avons déjà pris parti.

 

Ces parti-pris sont des œillères qui guident notre regard : il n’existe aucun moyen d’objectiver l’histoire et encore moins l’histoire en train de s’écrire.

 

Ce qui vient à l’esprit pour illustrer le propos est inévitablement le cancer palestinien.

 

L’armée israélienne, sur les ordres du premier ministre, encouragé par le support américain (n’en doutons pas) ouvre le feu sur des manifestants massés derrière un fragile rideau de barbelés.

Les manifestants ne sont pas munis d’armes à feu mais ils lancent des projectiles et possiblement des cocktails Molotov. Pour Tsahal, il est hors de question qu’ils puissent conduire leur action jusqu’à pénétrer sur le territoire israélien. 60 morts et 3000 blessés plus loin, nous nous posons la question : où sommes-nous dans le livre des comptes ?          

 

Les habitants de Gaza souhaitent retrouver les terres qu’ils ont perdus 70 ans auparavant dans d’autre partie d’une Galilée oubliée et depuis longtemps disparue. Depuis longtemps ils sont parqués, emprisonnés dans un bagne. Les arabes entretiennent avec soin ce foyer de mécontentement comme les hommes anciens entretenaient leur feu, avec soin et en prenant grand soin qu’il ne s’éteigne.

Par haine du Juif et haine du sionisme. Par haine d’Israël.

Les israéliens ont-ils fait tout ce qu’ils pouvaient pour que cet état de fait ne dure pas ; ont-ils tenté de traiter l’abcès avant que n’éclate le bubon ?

Quoiqu’il en soit, Ces palestiniens ont été victimes d’injustice.

 

En contrepoint, injuste, au cours de l’histoire furent les traitements constamment infligés aux populations juives, traitements qui trouvent leur acme avec l’holocauste de la solution finale. Oublions –ce n’est pas difficile- les Hittites et les Égyptiens, les Assyriens et les Perses, puis les Grecs et contentons-nous de commencer avec le protectorat romain et la naissance du christianisme, enfant turbulent de la religion « canal historique ». Oublions –c’est moins facile- les Croisades et leurs exactions : l’intrusion n’est pas réussie, la greffe en prend pas ; finalement l’arrivée de l’envahisseur mahométan est perçue comme une libération…

Et l’histoire des hébreux n’est qu’une longue succession d’injustices et de pogroms et de massacres avec en point d’orgue l’holocauste. C’est ainsi que peut être perçue la « cause » des populations rattachées d’ailleurs de façon variable, à un peuple juif. C’est ainsi que l’habitant juif d’Israël perçoit l’histoire de son peuple. Si l’on rajoute qu’il s’agit du peuple élu…

 

Israël fut réimplanté par les Britanniques autour de l’ancienne cité de Jérusalem. Replanter un arbre antique n’est pas aisé. Jérusalem est alors une cité historiquement hébraïque mais largement christianisée, puis islamisée et arabisée et longtemps ottomane. Les arabes résidants au pays des Philistins, la Palestine n’ont pas la mémoire de cette histoire et n’entendent pas les voix du passé : ils se croient chez eux. Le sioniste, déçu d’un mauvais accueil n’a pas le pied léger ; il a la main lourde et affirme sa présence, ancré dans son bon droit et aiguillonné par le souvenir des avanies historiques.  

 

Heureux les simples d’esprit et les esprits simples qui peuvent dans cet empilement historique choisir la ligne des crédit-débit à partir de laquelle ils feront le compte des torts causés et des torts subis par les protagonistes d’un drame historique aussi vieux que l’histoire. Et même, heureux sont ceux qui, dans cette confusion, parviennent à distinguer les protagonistes, chaque groupe étant divisé en fraction et en faction selon un éventail de sensibilité allant de la complète acceptation du point de vue opposé jusqu’au déni simple de son droit à exister.

Hélas dans ces choix, les extrémismes triomphent toujours car ils offrent précisément la simplicité et qu’ils s’incarnent le plus souvent dans des personnages outranciers mais intelligibles.

 

Était-ce une erreur de choisir comme illustration de ce propos le conflit palestino-israélien ? Il est si proche de nous et tellement étranger que nous croyons pouvoir l’examiner d’un point de vue clinique, tel l’historien qui s’interroge sur Louis le onzième ou sur son fils, promoteur d’aventures transalpines ou sur d’autres noms de l’Histoire de France.

Sans passion et sans avoir à choisir de cause.

Il n’en est rien car le monde des arabes nous concerne, Ô combien, et dans notre pays être juif et israélite constitue un signe distinctif et –comme on dit maintenant- un marqueur social.

Il eut été préférable de se limiter à évoquer les Guerres d’Italie qui sont, elles, réellement devenues de l’histoire.

 

Il est heureux que je n’ai pas suivi ma première inclination qui était, plus naturellement encore, d’imager ces évidences en évoquant le passé colonial et  l’histoire de l’Algérie Française (puis plus française du tout) et les séquelles de cette histoire proche que nous vivons aujourd’hui dans la confusion et avec la plus grande maladresse.

 

Que le lecteur me sache gré de n’en avoir rien fait.

 

20 mai 2018