Je voudrais parler peinture et parler de l’art, des Beaux-Arts. C’est ambitieux et je n’ai pas, je le crains le tempérament et la culture qui m’autorisent à m’exprimer sur ces sujets. Mais rien n’arrête le Naïf lorsque quelque chose lui trotte dans la tête.

L’interrogation est fréquente dans ce qui suit : bien des propos ne se concluent pas ou se concluent en passant la balle au lecteur qui doit imaginer ses réponses aux questions posées. C’est une réaction contre une certaine forme de certitude que nous imposent les spécialistes qui « savent » et qui nous expliquent ce qui se passe dans la tête des gens. Il y a dans le monde des historiens de l’art une forte propension à nous parler davantage des « intentions » de l’artiste que de son œuvre. C’est difficile de « parler » d’une œuvre.

Quand quelque chose lui compliquait la vie et qu’elle ne savait quoi faire, ma mère disait qu’il est inutile de « se creuser la nénette ». Je n’ai pas le souvenir de mon père utilisant cette image probablement parce qu’il se creusait la nénette à son travail et laissait ma mère se creuser la sienne à la maison. Autres temps, autres perceptions. Je ne sais pas si l’expression s’utilise encore mais le mot m’est revenu lorsque, ces derniers jours, je me demandais comment commencer ce prochain numéro de Naïveté.

Mon creusage de nénette m’a conduit après de nombreuses voltes à considérer qu’il est souvent plus simple de commencer une histoire par son commencement plutôt que de chercher des trucs de littérateur pour entrer de façon brillante dans son récit.

Comme il est fréquent, et c’est presqu’une habitude sinon un rituel naïf, je commencerai donc par évoquer l’Homme des Âges Farouches.

Les hommes du clan sont revenus de la chasse avec du gibier. Le clan a mangé et la gourde de breuvage fermenté a circulé dans le groupe qui entoure le feu. Les anciens s’assoupissent d’avoir psalmodié les exploits passés de leur jeunesse. Alors les jeunes guerriers miment leurs succès récents et sous l’œil ravi et oblique des promises, ils dansent et ils sautent et n’en doutons pas, ils crient. Quelqu’un sous l’arbre, en retrait du feu frappe le tronc d’arbre évidé ou la rangée de bambou pour que les pas des danseurs (et oui, déjà !) trouvent un rythme, leur rythme. Un autre frappera ou pincera ou frottera la corde de l’arc qu’il a placé entre ses pied et appuyé sur son épaule. Un autre encore soufflera dans le roseau qu’il a rapporté de la rivière et tel autre encore cornera dans le gros coquillage, souvenir d’une expédition des congés payés de l’époque. Ainsi naissent les sonorités. L’arc verra le nombre de ses cordes passer à deux, puis trois, puis à beaucoup pour se stabiliser -longtemps après- à 88 dans ces boites magiques qu’on appelle pianos. Ou encore rester à quatre si l’homme du coin du feu ne les fait vibrer que par le  frottement d’un arc second, un archet. Et pareil pour la flute qui deviendra clarinette et hautbois ou récemment saxophone après être longtemps restée trompe et trompette.

Dans cette confusion et de cette ivresse du groupe naîtra un certain ordre, un certain style ; d’abord et bien évidemment pour que chacun puisse s’exprimer à son tour et que l’on entende successivement la flute puis le cor et aussi la lyre ; avant que de jouer tous ensemble. Et aussi parce qu’un certain goût et, j’ose, une certaine esthétique se formeront qui traduisent des pulsions profondes des membres du groupe. Le chef du clan ou le plus inspiré des chasseurs et chasseresses joueront-il le rôle du premier chef d’orchestre ? Il leur faudra le talent de transformer le brouhaha en mélodie.

Enfin, l’ancien, assoupi, s’est réveillé. Il a repris ses esprits et dans une nostalgie joyeuse il ajoute un texte à la danse et à la musique. Un récit se met-il en place comme une mélodie des mots, ajouté, plaqué sur la musique devenue chant et reprise par tous ?

J’ai parlé du clan et je n’ai pas évoqué le joueur de flute solitaire au bord de la rivière C’est que ce personnage-là, souvent icone de construction romantique, n’est pas étranger à l’expression courante mais en est une réaction ou un prolongement, en recherche de repos et d’une manière de poser de côté le poids du groupe. Il aime tellement le son de sa flute !

D’ailleurs ce joueur de flute du bord de la rivière est sans doute celui qui jouera sa partition lors de prochaine fiesta au retour de la prochaine chasse fructueuse : peut-être s’entraine-t-il ?

Le clan, dans ce court instant de vie commune a gagné de la cohésion : partage de la viande, de la bière et construction commune d’un corpus culturel qui se continuera et deviendra le ciment du groupe. La langue est sans nul doute le liant principal mais aussi dans cette image, la musique et l’idée que se fait le groupe du concert, le bien-nommé.

Les musiciens ont commencé leur musique et leurs clameurs en même temps que les danseurs et en même temps qu’ils dansaient. Les deux émotions sont liées et quasi-indissociables. La musique militaire suppose la marche de la troupe, le tango et bien d’autres danses populaires relèvent de la mimique amoureuse et il n’est guère que la musique liturgique qui fige le corps dans l’extase. Mais pas pour les chanteurs de gospel qui s’agitent comme de beaux diables.

Le Récit et le poème tournent au Drame (souvent Comédie) sur la scène du théâtre. Le destin -toujours présent dans les temps anciens- introduit la Tragédie. La musique en fait une œuvre, un Opéra et le chorégraphe met en scène les danseurs d’un bal  ritualisé en Ballet.

Pourquoi l’image de la musique ? C’est le domaine dans lequel le groupe peut trouver dans son ensemble une expression commune non immédiatement dictée par les nécessités de la vie. Le groupe fait la fête et de cette fête nait un Art.

La tradition (celle des pros de la culture) dans ce domaine a toujours proposé que le mystère et l’angoisse de la vie, la recherche spirituelle était la première des explications dans ce mouvement vers l’Art, une recherche spirituelle dans laquelle l’homme parlerait aux esprits. Je veux bien, et de nombreuses raisons conduisent à le penser, mais je crois aussi à la bière libératrice des pulsions. Il me semble que la fête, peut-être prélude à l’amour, précède la recherche spirituelle. Au moins chez les esprits simples qui n’ambitionnent pas une chaire au Collège de France.

La musique d’abord, par le poids de son insertion dans nos vie : que représenterait la mort de Jeff Koon par rapport à celle de Johny Hallyday ? Imagine-t-on une messe à la Madeleine pour Munch ?

La musique est aussi le domaine où le vocabulaire est le plus riche et le plus identifiable, vocabulaire qu’il est tentant d’utiliser en évoquant d’autres pratiques et en particulier les Beaux-Arts. Ce n’est pas dû au hasard. Il a fallu qualifier l’abondance des rythmes et des sons, des instruments et des artistes alors que d’autres expressions artistiques sont individuelles et requiert une matière bien définie. Le sculpteur reste un soliste sur son bloc de marbre et le peintre n’a qu’un châssis entoilé et sa boite de Sennelier. Bien sûr le peintre et le sculpteur ont en plus de leur attirail, leur vision du monde dans la tête. Je ne l’oublie pas.

Et je n’oublie pas l’infinité des couleurs et des formes.

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En effet, je n’oublie pas que ces chasseurs, les femmes de leur clan, les vieillards nostalgiques et grincheux sont aussi les dessinateurs de génie d’Altamira, de Lascaux, Cosquer et Chauvet. Ce sont aussi les sculpteurs des Vénus premières, les graveurs de l’ivoire des harpons, les constructeurs de totems colorés.

Ce sont eux aussi qui se posent comme premières toiles de leur art : ils se peignent, ils se couvrent le visage et le corps de motifs d’ocre et de craie blanche parfois pour impressionner l’adversaire et plus souvent pour se faire beaux et belles. Ce corps, ce visage ils iront jusqu’à le sculpter en l’incisant comme ils ont fait sur le harpon ou le propulseur et comme le font encore les tribus du continent africain.

Et les abondants tatoués que nous montre quotidiennement la téléréalité.

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Il nous est facile d’imaginer le fabricant de l’outil qui cherche, comme il lui plait, à embellir son œuvre, à la faire belle, à faire du Beau. Il ajoute la ciselure qui dit combien l’artefact est « en même temps » utile et unique par sa qualité. C’est le travail de l’artisan qui devient artiste. Certain y voit un geste propitiatoire et pourquoi-pas ? C’est un aussi bon moment qu’un autre pour que les esprits soient convoqués au baptême de l’objet.

Il nous est facile d’imaginer le sculpteur premier. La branche, la souche ou la pierre qu’il a en main lui suggèrent une autre forme et, soudain pour lui représentent « au-delà » de leur apparence un visage, une femme, un animal. Cela nous arrivait quand nous regardions les nuages. Alors il cherche l’incision, l’entaille qui préciseront sa vision. Cette vision il la grave sur la pierre.....

Il nous est plus difficile d’imaginer le dessinateur de la grotte. Son entreprise nous semble étrange.

Dans son exécution : il ne peut être seul car il lui faut des éclairagistes (ce qui, en soi, est déjà un vrai métier) et des préparateurs de pigment ; mais ces aides ne peuvent être nombreux car l’accès est complexe et l’air en quantité mesuré. Le peintre doit aller vite ; il ne peut rester. Son geste doit avoir une sûreté qui ne s’obtient, au-delà du don, que par une longue pratique, pratique acquise dehors, naturellement et sur des supports que nous ne verrons pas : le sable sur le sol de la case, la feuille de l’arbre, la tuile d’ardoise…

Dans sa motivation : il ne peut satisfaire à l’envie que  son œuvre soit vue et admirée de façon usuelle ; elle reste cachée dans les profondeurs et ne sera visible que lors de cérémonies particulières, peut-être pour un groupe particulier. Son œuvre est « consacrée » dans son isolement. Ici, plus que dans d’autres manifestations nous sommes bien conduits à croire que la démarche s’inscrit dans un cadre de cérémonies et de rites. L’image est représentation propitiatoire. Le beau s’enrichit du symbole.

Et je n’oublie pas que ces hommes et femmes du clan sont les inventeurs de nos mots et de nos langages.

Beaucoup de questions qui ne trouveront pas de réponses claires. Le non-chiraquien que je suis sait gré à notre Président-fainéant-le-deuxième d’avoir senti et compris j’espère, combien les Arts Premiers nous disent ce que nous sommes, avant que d’autres discours ne nous disent ce que nous pourrions ou devrions être.

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J’ai des amis artistes. J’ai pour eux beaucoup d’affection. J’évite donc de parler politique et vie publique avec eux.

Je préfère que nous parlions art et histoire de l’art. Ils m’enseignent et je fais semblant de participer en leur exposant en retour ma vision de ce qu’est pour moi l’œuvre de l’artiste. Dans ces discussions je tiens un discours bien rodé, très « au point ».

Il me faut changer de vocabulaire : nous parlons plutôt peinture, alors mes mélodies, mes rythmes et mes sonorités ne résonnent pas dans le discours. Il me faut passer à la couleur, à la touche, à la composition… Tiens ! Composition, voilà bien un mot des deux vocabulaires, alors que le mot qui ne va pas du tout, c’est le mot de mélodie.

Je commence donc, encore un rituel, par dire que le premier critère est : ce tableau, est ce que je le mettrais chez moi, accroché au mur ? Par son p’tit clou. La réponse n’est pas toujours oui, car je me tape de sa valeur vénale. Je le trouve beau et je suis simplement content que mon regard s’y attarde quand je le regarde pour à nouveau le voir.

Tu considères donc la peinture comme un art décoratif, peut-être même simplement comme un motif décoratif ? me demande-t-on aussitôt.

J’ai de la sorte ouvert le premier débat, posé les premières questions. Qu’est-ce que je trouve beau ? Et c’est-y quoi la beauté ?

On sent bien que la culture et avant elle, l’éducation jouent dans l’appréciation esthétique un rôle important. La tradition joue en milieu de terrain sur ce sujet. La Joconde est belle d’abord parce qu’on nous le dit, alors qu’objectivement ce n’est que le portrait réussi d’une dame qui sourit un peu et peut-être.

La peinture, la photo nous offrent des milliers d’autres portraits finalement très comparables et plus charmants. On commence donc par un consensus culturel, un acquis culturel. Nous savons combien il est difficile de s’attaquer aux acquis.

Le musée entretient cette culture jusqu’à l’instant où, pris de doute il ouvre d’autres portes.

Car nous trouvons belles également des œuvres qui viennent d’ailleurs ou du passé et qui ne font pas (encore) partie du paquetage culturel. Des nipponneries, des arts premiers, des trucs d’esquimaux ou de peaux-rouges, des sculptures makonde, que sais-je ?

Les trouvons-nous belles ou sommes-nous simplement sensibles à ce qu’elles évoquent, à leur passé, à la musique qu’elle chante ? Ou plus prosaïquement au respect que nous avons pour le « travail » de l’artiste-artisan qui les a faites, au respect de la belle ouvrage. Ce point est très important : très souvent, nous sommes d’abord et surtout, sensibles au travail et au talent de l’artiste. Nous le mesurons. Nous l’apprécions.

Et enfin, leur beauté nous la faisons nôtre. Notre bibliothèque culturelle s’est enrichie d’une étagère supplémentaire.

Mais existe-t-il une étagère niveau zéro, celle sur laquelle l’Homme, avant le clan et la tribu, avant les grottes, avant la chasses en meute aurait déjà constitué et stocké son paquetage. Le beau est-il inné ?

Chacun en jugera suivant qu’il « croit » en l’Homme ou qu’il pense que la Nature, le cosmos des anciens, n’a pas de sens et encore moins de sensibilité et qu’il ne reste que l’existence. Ouf !

Ben, oui, c’est normal, non ? Je ne vais pas mettre au mur, chez moi, un truc que je trouve moche. Mettre au mur un truc beau, c’est bien la définition de la décoration !

J’ajoute :

D’ailleurs c’est pourquoi je peux aussi mettre au mur (ou voir ailleurs, au musée), des œuvres de peintres non-figuratifs, œuvres qui colorent l’espace. Tiens, Vasa ou d’autres qui font de la géométrie, ou des taches ou simplement rien, tout noir par exemple, mais toutes sortes de noirs.  Bon, dans le cas du tout-noir, j’essaierais d’abord de le revendre…car il vaut un max, me dit-on.

Une autre façon de dire ces choses : en face de l’œuvre d’art, ressent-on ou non l’envie de la regarder ?

Je devrais dire le désir de la regarder et ensuite de la regarder encore. L’envie serait de la posséder pour la faire sienne. Un sentiment fugace, qui s‘efface, le regard capté par l’à côté, mais qui revient, happé à nouveau.

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Alors autre argument : est-ce de l’intérêt, de la curiosité ou s’agit-il d’un véritable appel de l’œuvre ?

Le désir est-il de comprendre et d’analyser en entrant l’objet dans son paquetage (à côté de la Joconde) ou s’agit-il d’un appel profond, doucement viscéral que nous adresse le tableau ?

Intervient l’art… du compromis : un peu des deux. Le spectateur ne peut s’empêcher ce comparer et classer et, s’il possède un zest de sensibilité, de sentir avant de juger. Beaucoup jugerons d’abord et, peut-être ne ressentirons-ils rien.

Nous parlons du spectateur-voyeur ; or dans l’histoire il n’est qu’un personnage subalterne. Le personnage principal, la vedette, c’est le peintre. Ainsi nous voici revenu au point que je souhaitais éviter, à savoir me demander quelles sont les intentions de l’artiste, quelle musique a-t-il voulu jouer.

Pour beaucoup, j’ai la réponse : il a simplement fait son boulot, ce qu’il sait faire ou qu’il croit savoir faire et j’espère pour lui, ce qu’il a envie de faire. Amateurs et pros confondus.

Je retourne au tableau.

Me raconte-il une histoire, porte-t-il un récit, évoque-t-il un quelque chose qui me parle ?  Puis-je entendre sa mélodie ?

Pas facile de coller des mots, autant de briques cruelles, sur des bazars aussi subtils et ténus.

Bon, ça marche ! Le paysage m’est familier, la ligne du dos de la dame me titille, j’entends le bruit des sabots du cheval, je suis sur le radeau, la laitière me sert mon lait et il me plait de croire que c’est à moi que la Joconde va finir par sourire.

Et la composition, la manière : juste le ciel qu’il faut, le dernier rayon de soleil, la tête inclinée, et la perspective, et le clair-obscur et la lumière…

Et le rythme : pas facile non plus, le rythme ! La solution : une toile, puis une autre, puis encore une. Autres couleurs, autres soleils, autres étangs de fleurs, autres chevaux, autres falaises, autres obsessions.

Reste la sonorité : la couleur. Tous les coups sont permis tant que j’entends la mélodie et tant que la manière y est.

Ce tableau-là fait une belle musique. Quelle mélodie !

Une chose manque et manque le métier, le vide s’installe. Le vide ou souvent le truc, le machin, le mauvais procédé.

À vous de juger.

À l’instant je viens d’évacuer le spectateur comme un personnage secondaire du « drame » de la création artistique. Je ne peux pas faire de même pour un autre personnage de la pièce dont nous n’avons pas encore parler : l’acheteur.

Il faut bien vivre et le peintre qui passe du temps sur son ouvrage, qui dépense ses sous en pigments, en pinceaux, puis en cadre (pour montrer favorablement son animal) est contraint de transformer son œuvre-travail en objet de commerce, de commerce décoratif puisque le tableau a vocation à rejoindre son clou, sur son mur.

Historiquement la démarche était inverse. L’Évêque, le Prince, le Pape, le Roi et même le riche bourgeois souhaitaient illustrer leurs demeures et illustrer leur importance par des représentations de scènes d’un passé exemplaire, d’évocations religieuses ou simplement d’eux-mêmes. L’œuvre était une commande avant que les mécènes ne deviennent des sponsors. Il y avait demande et l’offre suivait.  

Cette situation a changé. La demande a faibli : on ne décore plus guère les cathédrales et la vedette se précipite d’abord chez Harcourt pour se faire tirer le portrait. L’offre au contraire à beaucoup augmentée et c’est démocratisée pour ne pas dire vulgarisée. La peinture est devenue un sport populaire et il se pourrait qu’il y ait autant de peintres amateurs que de licenciés en football. Ce qui est bien, ce qui est mieux.

J’aime la peinture et je déteste le monde du football.

De surcroit la finance, cette insaisissable et insatiable bestiole, chacun le sait, a horreur du vide. Si quelque activité peut se structurer en marché, elle veillera à ce que ce marché se développe et peu importe le produit, s’il peut faire l’objet d’un négoce ou d’une spéculation.

L’Art s’égare. Les enchères grimpent.

L’émotion et l’escroquerie sont stockées dans des coffres forts.

Alors le mécénat, comme une puissante agence de notation, déploie ses ailes financières pour soutenir ce nouveau marché.

Il y a marché, donc il y a usage et usager, l’acheteur. J’écarte celui qui spécule, celui dont le métier est précisément d’organiser ce marché et de mettre en scène cette spéculation, les galeristes. J’écarte encore certains amateurs fortunés qui viennent se distraire et jouer à la précieuse dans cette pièce du théâtre de la culture.

Il reste le public, dit grand. Par une forme de ruissellement (il faut parfois céder à la mode des mots) l’art contemporain dégouline. On le retrouve chez les décorateurs à la mode et dans les magazines.

Il ne faut pas s’en plaindre ; l’intention est louable, les sociétés et leurs goûts évoluent.

C’est quand mieux que le football.

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 À rebours du coffre-fort s’étalent dans les jardins et les salons de Versailles sous forme de poupée gonflables ou de trompettes égarées les fantaisies disruptives et coûteuses de gurus talentueux et habiles.

Je m’égare aussi : nous ne sommes plus dans l’univers, il faut bien le dire, un peu plat de la peinture. Nous avons gagné une dimension et maintenant nous sculptons, nous construisons, nous présentons et l’espace est à nous.

Elle n’est pas facile à gagner cette troisième dimension.

Dans un premier moment, on discerne une forme qui évoque, qui fait penser à…

Mais on ne peut attraper le nuage, alors que le bois ramassé sur la plage, le caillou de la grève on s’en empare et d’un petit mouvement, d’un détournement, on en fait une autre chose ou plutôt une chose augmentée. Pour cela il a fallu le plus souvent enlever de la matière, c’est-à-dire sculpter l’objet. D’autre fois il aura fallu associer deux objets et déjà construire.

Attaquer le bloc de marbre, muet et inerte, c’est une autre histoire. L’image initiale n’est plus révélée par le bois flotté ; elle n’est que dans l’esprit du sculpteur avant de devenir, par coups de maillet patients et judicieux, David ou Moïse. Devant ce travail, cet Art, le maillet me tombe des mains.

Le bloc de matière est souvent offert par le bâtisseur et l’artiste a droit alors à la niche, au haut-relief ou quand le bloc ne supporterait pas trop de « sculptage » à la simple image du bas-relief.

D’autant que ce travail, de Carrare à Florence est en compète avec celui, infiniment plus « commode » du modeleur. On prend sa motte de glaise et à main nue, comme on dit, on donne vie à l’argile au gré de cette même imagination qui anima l’homme du marbre. Quelques fils de fer rajoutent de l’espace car l’argile qui présente les avantages de la plasticité en offre les inconvénients. Après il faut cuire ; cela ne se peut que pour de petites sculptures (on garde le vocable). Ou passer au contretype coulé en bronze.

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C’est toute la sculpture antique et celle de Beaux-Arts.

Que de travail dans cette sculpture, que de coups de maillet, que d’ébauches mal cuites, que de coulées ratées. L’artiste moderne est un personnage bien trop sophistiqué pour avoir à subir ces contraintes, cette soumission à son métier.

Sa sculpture devient assemblage, construction, détournement, dissonance et vire parfois au bricolage. Il ne s’agit plus d’émouvoir ou de figurer, il faut d’abord surprendre. L’étonnement devient le ressort de la perception.

Voire l’amusement : Tiens, c’est marrant, ce truc-là. Où est-il allé chercher ça !

Voire l‘effarement devant ce qui devient maladif et proprement obsessionnel.

Lorsque cela fonctionne (pour moi) on est dans le droit-fil de l’expression artistique : suggérer, interroger, heurter et enfin émouvoir et beaucoup d’artistes contemporains ne s’égarent pas. Ils travaillent la matière et en s’éloignant du convenu nous proposent un renouveau du beau.

Mais souvent aussi on ne peut que discerner l’arnaque culturelle d’un marché de l’art en quête constante de nouveaux produits. Le mot produit s’applique absolument : dès qu’une œuvre "marche", elle devient objet de consommation et on la commercialise du mieux possible.

C’était vrai pour Monet et c’est devenu la règle et la méthode pour les Wahrolisations.

Ces quelques lignes pourraient conduire à croire que j’exerce un jugement moral sur ce que je décris maladroitement. Il n’en est rien. Je suis trop libéral pour m’insurger contre les forces du marché et je ne vois rien de répréhensible à ce qu’un de mes concitoyens s’extasie sur une compression de César et considère qu’il est en présence d’une forme évoluée de l’expression artistique. César a d’ailleurs rempli son contrat : je m’interroge. Non pas sur son œuvre que je ne qualifie pas, mais sur l’époque que nous vivons et sur les excès du marché.

Je viens d’écrire : lorsque ça fonctionne. On n’échappe pas à ce jugement. Est-ce que je touve le « résultat » beau et ai-je envie de coucher avec ? Ou bien mon amusement-étonnement passé, ne suis-je pas amené à conclure que je n’en ai rien à cirer ?

Il n’est pas davantage question de mettre en cause le « droit » de l’artiste à exécuter ce qui lui plait, ni le droit qu’il a de proposer son travail au public.

En revanche, je mettrais en cause ce que je ressens comme une intrusion, le souci qu’ont des mècènes ou des « autorités reconnues » de vouloir installer la déconstruction et la transgression des normes culturelles, en relèguant l’expression classique au rang du conservatisme. Si ces changements de l'esthétique doivent se produire, qu'ils se produisent spontanément, par l'exposition certes mais sans ce souci malsain d'opposer les anciens et les modernes.

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Le mot construction vient de sortir à plusieurs reprises dans ce qui précède ? Qui dit construction, dit bâtiment et monument ; alors naturellement le Naïf s’interroge sur l’évolution de l’Architecture.

Je ne suis pas pressé. Le sujet est vaste et tout comme pour la peinture, je n’ai aucun titre pour exprimer des vues sur ce sujet. Il faut d’abord réfléchir.

Il est cependant à craindre que ces quelques lignes ne trouvent prochainement leur prolongement  à l’évocation des monuments et des gratte-ciels de notre temps.

À bientôt.

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 14 juin 2018