Il s’agit d’une édition nouvelle d’un texte déjà paru mais profondément remanié. Un fois encore le sujet n'est qu'effleuré et il faut craindre de nouvelles moutures. Mais quand ?

 

Le mot commence par un paradoxe étymologique : il commence par être un son, plus ou moins distinct, dépourvu de sens, à la façon du meuglement de la vache qui ne sait que dire « mu » et qui, en conséquence est dite muette. Mot a débuté sa carrière de mot en signifiant « ne pas dire », bref, Motus ! Puis, mot à mot, de bons mots en gros mots, entouré de cent acceptions, il devient «  l’élément signifiant du langage spontanément senti comme distinct ». Bref, une brique dans l’édifice du langage, du langage des mots.

 

Hypothèse et définition : le langage est un code*, connu des individus d’un groupe, appris dans le groupe, propre au groupe, qui repose sur l’emploi de signes, de valeur stable dans le temps, entendus (lus) de façon semblable par les individus du groupe, afin de permettre à chaque individu d’exprimer à l’usage des autres, la connaissance qu’il a du monde et l’effet de cette connaissance sur lui-même.  *Si on avait à définir le mot code, on dirait : c’est un langage qui…

Très à l’amont de ce code, expression collective, on commence par le tropisme, c’est-à-dire le besoin pour un organisme, une existence, une vie « d’aller vers »… Chemin sur lequel l’être cherche, a besoin de… et plus encore doit. Chemin sans fin sur lequel, sans cesse, avance l’homme soumis à ce tropisme de la curiosité et  du contact avec l’autre.

Dans les premiers signes, signaux et déjà émissions, on trouve les messages chimiques. Certains reconnaissent aux acacias du bush africain la capacité –le besoin- d’émettre de l’éthylène pour prévenir d’autres acacias du danger antilope. C’est sans doute faire beaucoup d’honneur aux acacias que de de croire qu’ils constituent une tribu organisant sa défense. De combien de signes disposent les acacias pour converser ?

Odeurs, parfums, les phéromones sont l’outil des fourmis pour se causer. Werber nous le dit, croyons le ! Ont-elles d’autres moyens de se transmettre les messages de leur cité, en remuant leurs antennes, en se palpant, se chevauchant ? L’entomologiste est en retard sur le romancier.

Avec les abeilles qui ont elles aussi leur langage de fourmis, on assiste au mouvement du signe, on découvre  la danse. Leur vocabulaire est une chorégraphie du vol, une ponctuation de l’espace. L’homme perçoit cela, mais, différent de l’insecte il n’a pas assez d’yeux pour voir et quand il se dotera d’ailes, elles l’empêcheront de voler en liberté et de flirter avec la fleur.

La grande leçon d’éloquence, c’est l’oiseau qui la donne. Il maîtrise tous les ressorts de l’expression scénique. Toutes les parades, pantomimes, déguisements, jeux de couleurs et de formes, il les utilise. Quel artiste et en musique, s’il vous plait ! L’oiseau épèle l’alphabet complet du communiquant ; tout est exprimé : parade amoureuse aérienne ou sylvestre, vols et acrobaties nuptiales, chants modulés, sifflés, rythmés, percussion de piétinements impatients, battements des ailes. La femelle comprend tout : elle connait la musique ! L’homme sera bien inspiré d’imiter l’oiseau.

Ainsi de l’acacia au corbeau –on le dit très intelligent- on a franchi beaucoup d’étapes sur ce qu’on pourrait appeler le chemin de l’intelligence ou même de la conscience, conscience au sens de connaissance de soi. On a vu aussi que tous les sens sont émetteurs ou récepteurs de signes, en tout cas pour ce que nous savons des sens de l’acacia, de la fourmi ou de l’abeille, qui peut-être ressentent des signes que l’homme ne perçoit pas.

Comparés aux oiseaux, lointains dinosaures, les quadrupèdes, frères des hommes et récents mammifères semblent manquer d’argument. Ils restent dans la posture, posture de combat, de soumission, de défi, de jeu ; mais peut-être ne sait-on pas lire les mimiques naissantes de leurs museaux et mufles et sans nul doute entend on imparfaitement  leurs bêlements, meuglements, barrissements et autres abois. Qui n’a jamais vu son chat sourire ?

C’est aussi dans les troupeaux qu’on perçoit, comme on l’a déjà perçu dans les regroupements d’étourneaux ou dans les vols des oies sauvages, le comportement collectif, celui de la meute qui, à l’évidence obéit à un commandement émis, proféré et entendu, compris par tous.

Dans tout cela, beaucoup d’inné et beaucoup d’acquis : l’individu est dans le groupe ; il ne peut s’en dissocier.

On laisse le poisson dans l’eau ; il y est à l’aise et ses expressions faciales n’apporteraient rien à la panoplie des expressions  que les oiseaux et les mammifères ont illustrées. Mais lui aussi vit en groupe, ce qui est excellent pour le pêcheur.

 

Les animaux construisent des images mentales et ils les expriment par des postures, des gestes et des sons. Comme l’homme. Comme l’homme, ils cherchent à communiquer en société ces images mentales par des codes (langages) de postures, de gestes et de sons.

Avec l’ombrageux gorille silverback  et le bonobo libidineux, une nouvelle étape est franchie : celle de l’expression faciale, de la mimique, de la grimace et bien sûr, une diversité accrue dans l’expression du corps ; les bras se déploient et s’agitent, les mains et les doigts deviennent des marionnettes qu’on fait grogner en essayant de les faire parler. Nous les lisons avec facilité car, après tout, ce sont aussi nos grimaces et nos gestes.

Il se peut cependant que Cheetah ait un sourire plus épanoui dans les films de Tarzan que dans les profondeurs de la forêt congolaise. Mais l’anthropomorphisme n’est-il pas le guide de ces réflexions ?

Au 19èmè siècle et avant, l’homme d’Europe s’intéressait peu au Singe. Il ne le connaissait pas ; comme il connaissait peu et très mal l’homme d’Afrique. Ensuite, après que le déclin des espèces se soit fait sentir, les similitudes entre les grands singes et l’homme ont éveillées des intérêts variés chez les chercheurs en anatomie comparée, en éthologie et enfin en génétique. Mais c’est de langage qu’il est question ici.

Deux approches :

Un groupe de singe, suffisamment important et stable sur une longue durée peut-il développer un langage cri-signe-posture et, car celui qui pose la question pense qu’il le peut, comment l’homme peut-il pénétrer le groupe et y apprendre ce langage ? On peut appeler cette démarche le rêve de Tarzan. On conçoit immédiatement que cela reste un rêve car une société des singes-qui-causent est inaccessible et insaisissable et le linguiste curieux serait bien empêché de trouver le temps nécessaire à son immersion.

Les ethnologues et les linguistes connaissent bien ce problème. Pour entendre la culture de la population qu’ils étudient, il leur faut en apprendre le langage : cela demande un temps important et peu de linguistes universitaires sont en capacité de consacrer leur vie (argent, famille, carrière…) à l’étude approfondie des langues des derniers groupes humains ayant résisté par leur isolement à la pollution de leur langage et aux sévices et maladies des envahisseurs.

Deux cas exemplaires : le très remarquable missionnaire Daniel Everett a consacré, tout ou partie, une trentaine d’années de sa vie à « entendre et comprendre » la culture et la langue d’un tout petit groupe d’indiens d’Amazonie ; dans ce long voyage il a perdu sa famille et sa foi et gagné la satisfaction d’être le seul locuteur étranger d’une langue pratiquée par quelques centaines de personnes. Il aura le privilège sans nul doute, si ce n’est déjà le cas, d’être le seul locuteur d’une langue qui n’existera plus que par lui.

Trente ans, c’est le temps que le révérend Thomas Bridges aura, lui aussi, consacré dans son extraordinaire vie à entendre, comprendre et peut-être aimer les Onas et les Yaghans de la Terre de Feu. Ces populations ont totalement disparu.

Nous venons d’évoquer des linguistes qui vivaient les langues et les peuples et non les grands esprits de la discipline, capables de révolutionner le monde de la linguistique et de la pensée en n’ayant jamais quitté Boston.    

L’autre approche consiste à étudier l’individu singe, en essayant de lui apprendre une langue des hommes. La littérature est abondante et abondantes ont été les expériences dans cette voie. Comme l’homme qui conduit ces expériences aime beaucoup les singes –sinon, il ferait autre chose- les résultats sont entachés de subjectivité et traduisent souvent et d’abord l’attachement de l’homme à la bête. Ces résultats montrent que le singe a de la jugeote, de la mémoire, qu’il peut apprendre, utiliser les codes qui lui sont proposés et retenir des concepts simples et, on y revient,  qu’il aime son amie-soigneur*. Il est permis de supposer qu’il aimerait bien retourner dans une forêt qu’il imagine. En tout cas, il est conscient et si proche de nous.

* Amie-soigneur, pourquoi ?

En s’éprenant de, en s’en prenant à des singes moins encombrants – et partant moins onéreux- que les gorilles et les chimpanzés de nouveaux résultats ont montré que les capacités vocales de ces espèces leur permettaient d’utiliser un langage d’alerte au danger, reposant sur de véritables phonèmes.

Il y a là de quoi déplaire aux tenants d’une langue des signes, qui reléguaient les singes dans la catégorie –bien à plaindre- des muets, heureusement pas sourds.

On ne voit pas en quoi le geste exclurait la parole, ni comment la parole empêcherait de remuer le corps et les mains.

On se trouve donc en face de singes qui élaborent et utilisent –quand l’homme leur en laisse le loisir, dans leur forêt- un pré-langage dans lequel pour certaines espèces, la vocalisation est venue améliorer le cri, le grognement et l’arsenal posture-geste.

Que leur manque-t-il à ces grands et petits singes pour qu’on puisse, emporté par les puissants courants post-moderne de la belle pensée, les intégrer, « pour de bon » à l’humanité des ayant-droits ? La première idée qui se présente est qu’il possède un cerveau moins puissant, moins plastique. Puis vient l’idée, et on lui attribue un poids comparable, que leur larynx n’a pas les mêmes propriétés que le larynx d’homo erectus, habilis et in-fine sapiens. Les singes crient, certains hurlent, ils grognent, on pourrait croire que la mère babille avec son petit, mais enfin ils ne parlent pas assez bien, ni ne chantent !

L’homme bénéficie  d’un larynx de qualité, qu’il a sans doute amélioré lui-même par l’usage qu’il en faisait. Comme tout ce qui est d’évolution, on ne discerne pas la cause de l’effet. Car dans le phénomène évolutif, il y a toujours un décalage entre l’évolution et le constat qui en est fait.

Heureux les convertis aux religions révélées qui ont réponse à cette lancinante et permanente question !

L’homme dispose donc pour s’exprimer, pour communiquer, d’une plus grande panoplie que les animaux. Elle est composée d’outils  auxquels il confèrera des significations et qu’il utilisera ensemble et concurremment pour dire les choses et dire ce qu’il pense.

Le larynx, émetteur du mot, dans ces outils est d’une rare puissance ; il est pourvu de cordes vocales qui lui permettent ou permettront d’articuler des sons, de les moduler, de les vocaliser et enfin après bien d’autres inventions, de parler.

La vocalisation est un phénomène qui prend des formes variées: avant tout ce que nous considérons comme la voix normale, le chant, le fredonnement, le cri et le sifflement. Certaine langues utiliseront toutes ces expressions et iront mêmes jusqu’à les associer en mêlant la parole ordinaire* et le chant comme le font le chinois (les chinois) et le vietnamien.

Pour ce convaincre de ce que signifie réellement la vocalisation, il n’est que de  réaliser combien, déjà, il  est difficile de parler …anglais, langue proche mais dans laquelle le rythme et les accents toniques jouent un rôle  primordial.

*Parole ordinaire veut dire ordinaire pour nous, européens.

Le linguiste tout occupé à construire son système, son meccano de linguiste, nous ferait oublier le rôle du geste dans la  « mise en scène » de la parole. Il suffit de considérer les gestes et les postures qui accompagnent le discours aussi bien au niveau populaire que chez l’orateur de haut-vol pour mesurer l’apport des effets du comédien-locuteur dans la compréhension de son discours.

Le « Je vous ai compris » ne s’entend qu’avec les bras déployés du Général ; sans les mains, les napolitains seraient muets et nous accompagnons nos gestes de la vie quotidienne de multiples petites moues et autres hochements de tête exprimant nos émotions de l’instant.

Il convient de ne pas oublier que, à larynx indispensable correspond, de façon également indispensable l’ouïe : on a là deux sens complémentaires et indissociables. Et l’œil saisit les moues, les gestes et les postures.

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L’homme doit d’abord, condition nécessaire, identifier l’information qu’il a besoin ou envie de transmettre. Il doit la concevoir, la synthétiser et la concrétiser dans son utilité, dans sa nécessité.

La nature et la précision de cette information variernt dans le temps, avec les progrès qu’il réalise, mais ce que l’on cherche ici sont les informations primordiales, celles qui relèvent de la vie de l’homme-singe et qui doivent par le langage articulé compléter et relayer le pré-langage du singe. Il serait absurde de penser qu’il y eut rupture et que par une sorte de miracle homo se mit à parler.

Ce qui désigné ici comme une absurdité est cependant la fondation des réflexions classique sur la nature du langage au moins depuis Descartes et jusqu’à des intellectuel bostoniens et célèbres. L’homme a le langage dans le citron et tous les hommes jactent à l’unisson d’une grammaire universelle caractéristique de l’ «humanité ».

Il ne faut jamais perdre de vue que ce travail d’élaboration est collectif ; en fait c’est le groupe entier qui fait ce travail et c’est par le groupe que la définition de ce qu’il est nécessaire et utile de dire se fera, avec de surcroit ce qu’il est agréable de dire ; et un pas plus avant, ce qu’il convient de dire.

Dans la genèse du langage s’incorpore toute la structure sociale et ce, dès l’orée du phénomène.

En lisant les linguistes pur-sucres on ne peut que remarquer que leurs analyses concernent toujours un homme, son cerveau, accessoirement son larynx. Rarement ou jamais ils  ne nous disent combien en tout point ce besoin et cette construction de langage sont d’abord collectifs et on le redit, culturels. Ils étudient en quelque sorte un langage sorti de l’espèce et analysé comme une machine complexe, posée là, devant eux, sur la paillasse du labo. Alors ils la démontent à grand renfort de vocables savants : image mentale, concept, catégories, représentation et enfin le mot ;  puis plus en détail, lexique et grammaire et syntaxe et mot vide… et encore plus finement comment est parlé le mot : les voyelles, les consonnes, les phonèmes et les mécanismes de la vocalisation ; et ensuite une géographie du cerveau et un atlas des circuits du langage élaboré comme un guide Michelin judicieusement coloré.

Et puis quoi ?

Le remord les saisit alors et ils reviennent sur leurs pas pour tenter de raccrocher la machine habilement décortiquée, posée en vrac sur la paillasse, à la culture du groupe. Le linguiste découvre enfin qu’il doit devenir anthropologue et etthnographe.

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Pour revenir sur le phénomène qu’on vient d’évoquer, on se plait à imaginer une assemblée du clan, de la famille pendant laquelle, de façon consensuelle, il fut décidé que, comme l’usage s’en était banalisé depuis quelque temps déjà, le vocable « agua » désignerait pour tous et toujours ce liquide qu’on boit et que le vocable « unda » désignerait de la même manière, ce liquide quand il coule à la rivière.

C’est autour du Feu, ce nouveau venu dans l’histoire de l’Homme que se déroule cette scène, que se tient ce palabre. Le Feu qui réchauffe pendant les nuits d’hiver, qui cuit la nourriture, qui éloigne les bêtes devient le foyer,  centre de la vie du groupe où et quand nait la palabra, le mot, avant de devenir la parole et un pas en avant la parabole qui dira la règle et la croyance du groupe.

Il est toujours tentant de jouer sur les mots.

La vie en commun autour du feu, protégée par le feu, par simple agrégation des individus forge une communauté de pensée. C’est cette pensée qu’il faudra exprimer par le mot, la parole, le palabre.

Et c’est bien ainsi que cela a du se produire, à quelques nuances près : le conseil des sages entérinant la décision collective était permanent, les enfants y avaient leur place ; et cet agrément collectif se mettait en place comme se déroulait la vie du groupe ; la durée de la réunion s’était étalé sur la durée d’existence du groupe ; et enfin, aucune autorité ne formalisa la décision que seul l’usage commun rendait licite. En somme tout le contraire de la fable initiale. Mais cependant, quelles qu’aient été les modalités de l’accouchement, le mot était bien né de cette reconnaissance collective et avant qu’elle ne soit formalisée. Il avait déjà été convenu qu’Agua et Unda représenterait l’eau.

Il faut donc revenir à Homo –très tôt dans son histoire- entouré de ses femelles et l’imaginer, se redressant ou bombant le torse, désignant d’un coup de menton la dame choisie et proférant, comme à l’accoutumée un « aghhh » familier pour l’enjoindre à aller quérir de l’eau à la rivière, dans la calebasse commune. Quand la scène se répète, quand « aghhh » devient routine, quand la femelle sait ce que veut Homo, Aghh est devenu le mot dont la signification est tout en un, « eau » et « va chercher l’eau ». Une tradition s’instaure. Selon que le coup de menton soit autoritaire ou bienveillant, selon qu’une grimace-sourire accompagnera l’ordre ainsi exprimé, la dame aura compris qu’elle en est remerciée ou qu’elle n’a fait que ce qu’on lui demandait. Tradition, car le mot alors échappe au temps, à l’instant. Il s’inscrit dans une certaine durée, quitte à évoluer, comme évolue l’homme et avec lui.

Plus haut dans les montagnes où l’eau jaillit des rocher, là où un autre clan, une autre famille vit du prélèvement des mouflons et de la cueillette des baies de la forêt.  La coutume du clan sera que cette eau qui coule entre les blocs autour du campement  est représentée par le vocable « ru » et que celle qui tombe du ciel  sera  dite « plou »…

Ces évocations – un peu sottes, reconnaissons-le – pour souligner le côté préhistorique de la naissance des mots qui sont d’abord une réponse à un besoin de communication dans un environnement donné et qui naissent comme naissent les premiers cris des nouveau-nés.

Dans cette image d’Épinal du cercle de nos ancêtres prononçant les premiers mots tout pendant qu’ils fabriquaient leurs propulseurs et qu’ils taillaient leurs premières statuettes, l’important est le mot « représente » dans la phrase : Agua, Unda, Ru et Plou représentent l’eau.

La représentation mentale ou encore le concept, que Saussure appelait le signifié, voilà l’insaisissable !

On évoque ici, la notion d’un mot global, reposant sur plusieurs expressions (geste, son, attitude, rythme) précédant le mot-parole au sens limité de vocable ; ce mot-parole qui, bien que conservant son  usage vocal deviendra le vecteur du discours écrit.

Comme il est difficile dans nos temps, engoncés que nous sommes dans la cuirasse de nos structures mentales et sociales, de concevoir cet état dans lequel l’homme entretenait un si grand niveau d’intimité avec la nature, une si grande proximité avec les éléments, une telle précarité et couraient à tout moment des dangers mortels.

Comme le petit singe cercopithèque, qui dit tant de choses et qui les vocalise si bien, Homo se préoccupe d’abord de sécurité et c’est donc par des avertissements que commence la construction de son vocabulaire.

Que craint-il ? Les grands prédateurs évidemment, au premier rang desquels le lion qui, lui aussi, d’un coup de menton et d’un grognement envoie ses femelles à la chasse ; ou la meute infatigable des hyènes ; ou l’énorme bestiole sournoise qui le saisit par la cheville au bord du fleuve alors que l’eau est si calme…Il criera donc l’alerte, générale dans un premier temps, puis plus précise ; son cri-signal d’alerte spécifiera si le danger est le léopard ou bien un autre des pièges que la nature lui oppose. Dans l’autre sens, il passera de l’alerte à la peur diffuse, à l’angoisse, à la crainte de l’inconnu.

Il lui faut décrire le monde qui l’entoure avec des onomatopées pour imiter les cris des animaux qu’il chasse pour se nourrir ; ou pour simplement reprendre l’alerte lancée par les oiseaux voisins de son aire.

Comment parviendra-t-il à trouver les sons qui décrivent et définissent la racine bonne à manger ?

Peut-être au moment où il est satisfait de la manger et quand il exprime donc la joie d’un niam-niam repu.

Le mouvement d’intimidation qui accompagne les inévitables confrontations entre des rivaux dans le groupe, ou au contact d’un groupe intrus, donnera lieu à des cris d’hostilité dont il faudra préciser la menace qu’ils impliquent, le châtiment qu’ils promettent.

Et quoi encore.

Dans le quasi-infini de notre vocabulaire, mille fois amplifié dans la diversité des langues humaines, on peine à réinventer, sans autre arme que l’imagination, ces inventions énormes que furent les premiers mots.

Sont évoqués ici les mots qui décrivent ce que nous appelons maintenant l’environnement. Naguère, on se contentait de dire la nature. L’homme est un des éléments de cette nature à laquelle il lié. Il maîtrise progressivement cette nature dont il est issu. Le lien se transforme en relation.

Cette relation couvre une très grande part des émotions que ressent l’homme quand il est confronté aux forces et aux dangers « naturels » : La joie de découvrir le fameux point d’eau, d’apercevoir le gibier qu’il traque depuis longtemps, la faim si la chasse ou la cueillette ne sont pas fructueuses, la soif, la solitude dans l’errance, la peur devant l’animal dangereux.

On conçoit ce travail de construction que représente ce lexique qui décrit cette vie de l’homme dans la nature et dans ses perceptions et ses activités primordiales : se nourrir, se protéger, se reproduire…

Mais l’homme est en même temps un élément du groupe dans lequel ce besoin de dire se traduit.

Ce groupe représente un autre niveau de l’environnement de notre homme.

Donc, simultanément apparait la nécessité d’encadrer la vie du groupe dans des règles communiquées, relatives à la vie courante, à la vie du monde connu et inconnu et aux premiers tabous.

Surgit la nécessité d’un nouveau lexique qui définira la socialisation de l’homme dans son groupe.

Ce n’est pas la découverte du gibier qui conduit en droite ligne à proclamer « Liberté, Égalité, Fraternité », « les valeurs de la République » ou bien «  In God we trust.   Il aura fallu bien des frottements entre individus dans un groupe pour que le besoin d’appartenance qui saisit l’homme devant sa médiocrité d’animal et sa propre finitude trouve son expression dans un nouveau  lexique ou un élargissement du lexique existant à de nouvelles significations.

Il lui faut consolider la  famille, le clan, la phratrie. Les racines de ce nouveau vocabulaire sont dans la naissance d’une culture sociale, économique, culturelle et politique du groupe.

Et puis le besoin de comprendre le sens de la vie et de maîtriser l’angoisse de sa finitude.

Considéré ainsi le langage est un processus ordinaire de l’évolution.

Comme tous les processus de l’évolution il est guidé par une nécessité : la socialisation dans un cadre géographique et historique donné ; puis il procède ensuite par « trial and error » c’est-à-dire par sélection.

L’expérience montre que les résultats sont variés et que tous les langages ne sont pas des photocopies d’un même document originel.

Un espace ouvert et géographiquement simple demandera moins de signes et des signes autres qu’un environnement sylvestre, touffu, plus marchand en information. Les rives du Tigre offrent plus de matière à causer et à repérer que le désert du Sinaï… peut-être ! Cet environnement plus riche est aussi celui qui verra s’épanouir les plus grands groupes et par là, la socialisation la plus rapide. 

Le nomade qui vit avec son chameau, sous sa tente en poil de chameau, qui se nourrit de lait de chameau et se déplace « en » chameau inventera un abondant lexique concernant… le chameau.

Ce nomade vit dans un groupes de quelques unités et rencontrent d’autres groupes de quelques unités au hasard des points d’eau : il échange des chameaux et des femmes et dans ses relations il causera chameau et guelta.

L’habitant des bords du Tigre cultive des céréales, domestique plusieurs animaux de trait ou d’élevage, construit des cités et participe à la construction de société complexe. Son lexique reflète la variété de ses activités en diversité et en abondance.

Ceci conduit à une question : pourquoi les grandes religions révélées sont-elles nées dans les déserts du Moyen-Orient ? Les gens des déserts avaient ils plus de temps pour penser l’impensable. Mais leurs territoires étaient-ils les déserts qu’ils sont devenus ?

Au demeurant tout ce travail de conception de ce que l’on souhaite dire, et ce travail d’invention de la façon de le dire suppose une plasticité, une fraicheur du cerveau que ne possède plus l’homme âgé.  L’homme moderne est, lui, prisonnier des structures mentales déjà acquises. On ne peut retrouver cette fraicheur que chez l’enfant jeune quand il s’approprie ce travail archaïque qui est d’apprendre la langue de la mère. Ce travail lui a été, on ose l’expression, mâché, par l’immense effort des aïeux. En fait, l’enfant jeune est le seul laboratoire qui permette de saisir ce que signifie l’accession au langage. Une évidence.

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Dans ce travail d’identification et de désignation du monde auquel Homo se livre, il va dans le même moment exploré une autre voie, en marquant son passage par des signes, des images et de véritables dessins. Ce besoin de l’expression graphique semble moins immédiat que celui de la communication orale ; et à l’évidence, il est plus complexe à mettre en œuvre : il faut un support et un outil pour faire la marque.

Homo chasse. Il s’éloigne de l’abri où est restée la famille. De peur de s’égarer, comme le petit poucet, il marque son chemin et laisse derrière lui des repères. Des cairns si le sol est rocheux, des branches cassées dans la forêt, des griffures sur les parois des falaises. Ces signes, ces glyphes qui lui sont utiles, il les enseigne aux autres membres du groupe, créant, en même temps que se développe la langue des sons, une langue du signe gravé.

Il est à la fois naturel et merveilleux qu’il ait par une synthèse fructueuse associé le mot - dès son enfance - et le signe naissant lui-aussi. Hypothèse ? Non, nécessité !

Nécessité d’explorer chaque nouveau territoire de cueillette et de chasse, de reconnaitre les points d’eau qu’on dispute aux bêtes, de trouver les bons abris et donc de baliser, de marquer le territoire pour lui et son groupe. Le signe gravé communique dans l’espace, il doit être comme le mot parlé connu du groupe. Et il contient une information à laquelle il a déjà associé un mot (le point d’eau par exemple), ou pour laquelle il devra inventer un mot pour lui donner corps et la décrire ; dans ce dernier cas, c’est donc le graphe qui apparait le premier et nécessite le mot : la caverne, la cache où repose la carcasse de l’animal chassé…

On conçoit une chaine  de relations biunivoques, à lire dans un sens ou dans l’autre :   

Concept / mot  vocalisé / signe gravé,  ces éléments s’assemblant dans une suite dans laquelle chaque composant avance à son rythme en fonction de l’environnement du groupe, au gré du temps qui passe et des conditions de la vie du groupe.

Dans les concepts évoqués, celui de nombre et du calcul n’a pas encore été cité. Pourtant il est primordial : combien d’individus dans le groupe, combien de jours de marche jusqu’au rivage de la mer, combien d’hommes dans le clan voisin … et combien de femmes ! Ici encore le geste, c’est-à-dire la main joue le  rôle de premier instrument, de boulier originel.

Souvent caché dans les habits du progrès scientifique et technique, le développement du concept nombre-chiffre-calcul est indissociable des autres progrès du langage et de l’écriture. Et tout comme les autres concepts il entre dans la chaine concept/mot/signe.

Cette association du mot parlé et du signe gravé n’apparait pas comme une constante ou une nécessité de l’histoire humaine. Bien des populations  de faible nombre et de faible densité ne connaissaient pas ou ne connaissent pas l’écriture des sons sous quelque forme que ce soit.

Elles ont, hélas, disparu ou sont en voie de disparaître. Elles ne connaitront ps l’écriture. Cause ou effet ?

N’auraient-elles pas disparues, elles sont depuis longtemps au contact de populations qui ont opéré ces relations : elles les ont apprises-subies par la colonisation.

L’Homme parle et il écrit.

D’abord il écrit le mot dans sa totalité : il lui associe une image que sa main (autre artefact ?) grave sur la cire ou sur l’argile. Il faut pour cela que le mot soit susceptible d’être « imagé », transformé en image. En premier lieu donc les choses, les objets, les animaux. Cela constitue une longue liste mais cela ne suffit pas. Il faut aussi qu’on puisse par convention inventer un signe particulier pour un mot-concept particulier, ainsi la qualité d’un objet, comme la couleur, la taille…plus la situation de l’objet dans le temps, dans l’espace ou les sentiments qu’on éprouve, amour, colère, plaisir… Alors le catalogue des signes devient équivalent à l’immense catalogue des mots ; la mémoire s’y perd nécessairement et le discours ne s’écrit plus par des images figurant l’objet.

Une distinction est nécessaire entre les langages « d’avant l’écriture » et les langages qui sont « en même temps » parlé et écrit.

Avant l’écriture, dans l’expression orale la posture, le geste et l’intonation sont essentiels et participe à la signification. Dans l’écrit il faut les remplacer par d’autres « mots » qui décriront gestes et postures.

Le problème est résolu quand l’homme ne dessine plus le mot mais dessine le son. D’une certaine façon, il revient en arrière et ne part plus de sa pensée mais de sa bouche. Il dessine alors la bande-son de sa pensée, il écrit sa voix. Le mot devient un assemblage de phonèmes, eux-mêmes écrit au moyen d’un nombre assez limité de signes : il y a beaucoup moins de phonèmes que de mots ! On englobe toute la phonétique avec une quinzaine de voyelles, une quinzaine de consonnes et quelques épices en forme d’accents et de ponctuation. Si l’on ajoute les tons (un zest de chant dans le phonème), on définit une mécanique, donne accès par la lecture des sons à tout l’univers des mots.

Un regret : il manquera toujours le charme, l’intonation et toutes les nuances de la voix. Il faudra écouter le disque !

Le mot a glissé du concept (essence) au mot-vocalisé (existence) puis au mot-écrit. Il suffit pour cela d’un instrument assez rustique de quelques dizaines de graphes simples pour mettre « par terre », sur la table ou sur un support convenable la musique du langage : il suffit d’un alphabet.

C’est une pérennisation et une instauration du mot.

Car en étant « en même temps » parlé et écrit le mot acquiert la stabilité : dans le temps à l’évidence et aussi dans l’espace. Le langage s’est doté d’une ossature. 

Une conséquence importante de la révolution de l’alphabet est que le mot acquiert une capacité d’abstraction que ne permettaient pas le signe et l’image. L’homme peut, au-delà de la réalité de la nature, explorer des domaines qui lui sont propres et qui ne concernent que le fonctionnement de son système neuronal. Le produit de l’alphabet est d’écrire ce que disait confusément la parole et de bâtir des systèmes de pensée dans lesquels il se confère une essence le différenciant de l’animal. L’alphabet conduit aux religions. (cf. conclusion de John Gray, infra)

 

Le propos ici n’est pas de raconter la suite de l’histoire de l’écrit ou de la communication. Le mot devenu langage écrit trouvera son support, le papier. Il trouvera ensuite l’imprimerie et enfin grâce à la fée électricité tous les développements de ces derniers siècles. C’est bien simple : il est devenu de l’information !

Le support joue dans ces évolutions un rôle essentiel.

À tout seigneur… commençons par la voix.

Le dialogue chuchoté lors de la chasse en forêt accompagné de gestes signifiants, le palabre autour du feu au retour de la chasse, le récit de l’ancien évoquant les esprits du clan, le conteur, de tribu en tribu, l’aède homérique qui contribue à consolider le langage par la répétition, l’exhortation du chef aux guerriers et puis le chant des femmes qui, en rang, sèment ou récoltent, reviennent du point d’eau…que de paroles anciennes, que de chants oubliés !

Le langage est devenu discours et il devient récit. Le groupe se souvient du récit et l’organise bientôt en spectacle : le théâtre englobe alors la danse, le chant du chœur et le récit dramatique.

Jusqu’à la radio et à l’enregistrement…

Quant au signe :

Le mur de la grotte, la pierre des égyptiens dont la permanence s’atteste toujours, la fragile tablette d’argile des Sumériens, la commode tablette de cire des Romains, le papyrus et le parchemin serviront pendant des millénaires à archiver données et pensées de leurs époques, usés et réutilisés, palimpsestés, brouillons ou documents officiels dignes de la bibliothèque, longue est l’histoire des ancêtres du papier et glorieux le triomphe de l’alphabet.

Le papier et sa conséquence logique l’imprimerie changeront la dimension du phénomène, en faisant passer des premiers et laborieux documents des scribes à la diffusion élargie du livre, du journal, du pamphlet, du tract.

Jusqu’à l’irruption du cinéma et de la télévision : révolution de l’image.

Non pas que l’image peinte ou sculptée ait été absente avant l’image mobile : l’histoire des Arts nous enseigne bien au contraire qu’en même temps que le langage des prêtres et des saltimbanques, les peintures, les sculptures et les tapisseries faisaient récit et parlaient au peuple en des temps où le peuple ne lisait guère. Les Temples anciens et les Cathédrales sont aux apogées de ces représentations qui révèlent tous les visages d’une culture ; l’audace du bâtisseur,  la foi d’une inépuisable statuaire et l’ampleur des fresques sont autant de manière de dire qui nous étions en ces temps-là.

Mais l’image de notre époque est une image omniprésente, permanente, écrasante, envahissante, banalisée : le choc des images.

Une illustration de ce retour est le succès de la Bande Dessinée. Tout devient sujet de BD. Plus besoin de lire Stendhal ou Flaubert, la BD de Mme Bovary existe. Enfoncée la tapisserie de Bayeux.

Les mêmes causes produisant les mêmes effets, il ne faut pas s’étonner de cette rapide évolution. Jadis, les gens ne savaient pas lire car ils n’accédaient pas à l’école. De nos jours, l’Education Nationale, à l’évidence n’apprend plus à lire (ni à écrire et compter) aux enfants dont elle revendique d’assurer la formation, il est légitime que pour ceux d’entre eux qui voient encore dans le papier autre chose qu’une commodité d’emballage ou d’hygiène, de se tourner vers des livres d’images et c’est finalement tant mieux. Mieux vaut la BD que le silence. 

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 On a utilisé pour les mots l’image de briques du langage. Le locuteur empile des mots pour dire quelque chose, pour informer comme pour construire un mur qui enfermera son message.

Ces mots, au hasard de l’histoire des tribus puis des nations, il les empile suivant un ordre que –là encore- le hasard et la nécessité lui auront proposé/imposé. Ainsi nait la grammaire qui est le mode d’emploi de l’ensemble des mots, du vocabulaire, pour élaborer le discours qui contient le sens.

Cette grammaire, disent certains est une caractéristique de l’espèce : elle serait génétiquement et uniformément présente en nous comme un quelconque phénomène homéostatique.

D’autres disent que la grammaire, comme le mot n’est qu’un artefact parmi les autres dans le grand sac à malice de Sapiens et qu’elle est en ce sens une particularité culturelle comme une autre, variable de tribu en tribu.

 

Les artéfacts obéissent dans leur matérialité à des règles incontournables : les lois de la physique, de la mécanique. Force, piston, bielle manivelle, axe, roue…

Quelles sont les règles incontournables qui  régissent les langages ?

Elles ont déjà été définies dans les analyses imagées et simplistes proposées précédemment.

Certains mots désignent ou plutôt représentent. Ils seront des sujets.

D’autres mots définissent l’état ou l’action des sujets. Ils seront les verbes.

Pleins d’autres mots qualifieront soit le sujet soit l’état-action du sujet. Quoi, pourquoi, comment, quand, où.

Ce sont les 5W des anglosaxons : What, Why, Where, When, hoW.

Ce constat définit la phrase élémentaire : Naïf écrit texte.

Le plus souvent le cadre du discours (qui parle à qui et les 5W) suffit à la compréhension car la  phrase est vécue par les locuteurs immédiatement.

Mais souvent il faudra préciser :

Certaines langues auront recours à un empilement de phrases élémentaires ; ainsi : Naïf est assis, chaise devant PC, texte sur le mot, texte écrit sur Word…

D’autres langues enrichiront la première phrase par des compléments : d’objet, de lieu, les 5W. Ils mettront en paquet d’autres phrases-informations, collées à la phrase première par des mots de liaison.

Le Naïf est assis devant son PC, sur lequel il écrit, en utilisant Word un texte sur ce qu’évoque pour lui le mot « mot », évocation qui, reconnaissons-le, ouvre la porte à…

Donc, comme un mortier assemblant nos  phrases, ces petits mots de liaison.

Laissons cela aux spécialistes et invitons simplement le lecteur à considérer ce que deviendrait le  français si on supprimait l’usage de « à ».

Qui dira les charmes de la récursion et de la phrase infinie ?

La grammaire du Certif, façon École de la République, nous disait tout cela et nous serions bienvenus  de ne pas l’oublier.

Cette intéressante question est maintenant académique : la population de la terre parle une sorte d’anglais, des sortes de chinois, encore des bribes d’espagnol et de français, un sabir d’arabe et les centaines (860 exactement) de dialectes de la péninsule des Indes. Tant pis pour le japonais et le bahasa…

Il n’y a plus de langues inconnues, il n’y a que des langues disparues : on sait à propos du « parlé » de quoi on parle.

 Reconnaissons que toutes les grammaires connues ne se ressemblent pas ; si elles sont construites en nous avant que la culture du groupe nous façonne, elles choisissent pour se révéler des formes bien diverses.

En exemple, prenons le verbe qui est le mot qui « dépeint » l’action. Certaines langues le triturent et lui donnent tant de formes qu’il finit par définir le sujet ou l’objet de l’action, le locuteur, le temps de l’action et même sa qualité comme un doute sur l’action. Dans d’autres langues le verbe est par contre absolument invariable et il faut alors lui adjoindre une quantité d’adverbes pour qu’on sache ce qui était concerné par l’action : qui, quoi, comment, où…et peut-être.

 Nous sommes donc les héritiers d’un vaste corpus de langues, mots, chiffres, signes que les groupes d’hommes au fil du temps, par répétition, avec des essais, des erreurs, des régressions ont poli, fait grandir et surtout transmis, patiemment, de génération en génération au fur et à mesure qu’ils vivaient de et par ces langages.

 Nous les façonnons toujours.

 Lisons les essais des linguistes. Leurs efforts portent toujours sur le « fonctionnement »  des langues et sur la façon dont le cerveau effectue les opérations de ce fonctionnement. Ils considèrent un cerveau-outil qui stocke des images mentales sous forme de mots puis les redistribue et  les publie enveloppés de mots de liaison qui définissent les relations de ces mots assemblés. Ces travaux d’analyse portent donc sur deux sujets : la langue elle-même mais aussi la machinerie du cerveau. Ce travail est nécessaire mais il part toujours d’un résultat qui est une langue existante et un cerveau normalisé.

Le terme ultime de cet effort d’analyse consiste naturellement à dire qu’on ne reconstitue pas commodément ce fonctionnement tout simplement parce qu’il est intégré génétiquement dans le cerveau et qu’il existe une « grammaire » universelle, propre à l’espèce.

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Comme toute chose de l’homme ces constructions sont fragiles. Les langages des hommes vivent et meurent, ils peuvent être malades, ils peuvent souffrir. Il est donc essentiel que tous ceux qui mesurent la chance qui leur a été accordée dans cet héritage le protègent et le vénèrent. De tous les outils que l’homme a su créer, le langage est le plus puissant car de sa maîtrise dépend l’accès à tous les savoirs et à tous les faires.

Dernière évidence oubliée dans ce qui précède : Le calme, la stabilité, la paix en un mot sont sans nul doute des conditions indispensables de ces lents processus de fermentation, de maturation du langage même si la nécessité et le danger ont pu constituer des accélérateurs ou des révélateurs.

 

    En conclusion, laissons le dernier mot à John  Gray qui précise son point de vue sur l’influence que l’usage de l’alphabet a eu sur la pensée et plus précisément sur la pensée occidentale. (Straw dogs 2002)

 

The calls of birds and the traces left by wolves to mark off their territories are no less forms of language than the songs of humans. What is distinctively human is not the capacity for language. It is the crystallization of language in writing.

From its humble beginnings as a mean of stocktaking and tallying debts, writing gave humans the power to preserve their thoughts and experiences from time. In oral cultures this was accomplished by feats of memory, but with the invention of writing human experience could be preserved when no memory of it remained. The Iliad must have been handed down as a song for many generations, but without writing we would not have the vision of an archaic world it preserves for us to day.

Writing crates an artificial memory, whereby human can enlarge their experience beyond the limit of one generation or one way of life. At the same time it has allowed to invent a world of abstract entities and mistake them for reality. The development of writing has enabled them to construct philosophies in which they no longer belong in the naturel world.

The earliest forms of writing preserved many links with the natural world. The pictographs of Sumer were metaphors of sensuous realities. With the evolution of phonetic writing these links were severed. Writing no longer pointed outwards to a world humans shared with other animals. Hence forth its signs pointed backwards to the human mouth, which soon became the source of all sense.

When 20th century philosophers…attacked the superstitious reverence for words they found in philosopher like Plato, they were criticizing a by-product of phonetic writing. It is scarcely possible to imagine a philosophy such as Platonism emerging in an oral culture. It is equally difficult to imagine it in Sumeria. How could a world of bodiless Forms be represented in pictograms? How could abstract entities be represented as the ultimate realities in a mode of writing that still recalled the realm of the senses?

It is significant that nothing resembling Platonism arose in China. Classical Chinese is not ideographic as used to be thought; but because…of its “combination of graphic wealth with phonetic poverty” it did not encourage the kind of abstract thinking that produced Plato’s philosophy. Plato was what historians of philosophy call a realist –he believed that abstract terms designated spiritual or intellectual entities. In contrast, throughout its long history, Chinese thought has been nominalist – it has understood that even the most abstract terms are only labels, names for the diversity of things in the world. As a result, Chinese thinkers have rarely mistaken ideas for facts.

Plato’s legacy to European thought was a trio of capital letters – the Good, the Beautiful and the True. Wars have been fought and tyrannies established, culture have been ravaged and peoples exterminated in the service of these abstractions. Europe owes much of its murderous history to errors of thinking engendered by the alphabet.

 

Juin 2015, janvier et août 208