Dans un texte précédent, Le Mot, il était dit clairement qu’on ne pouvait séparer dans l’évolution des langages l’écrit de l’oral. Les deux expressions avancent de pair et on ne peut les dissocier.

Récemment M. Borer vient apporter à ce petit ruisseau une contribution essentielle.

Il le fait à l’occasion d’une récente micro-polémique se développant autour d’un point de grammaire, connu de tous : l’accord des participes passés du verbe avoir.

Les enseignants qui proposent la simplification de la règle en usage arguent du fait qu’elle est inutile et qu’ils consacrent –leur chiffre est précis- 80 heures de cours à son enseignement.

Inutile d’insister sur le côté ridicule de ce chiffre qui  illustre surtout le fait que les  gentlemen en question se sont trompés de métier et auraient dû choisir une profession demandant moins de pédagogie élémentaire.

Il est vrai que l’énoncé de la règle pourrait être différent et il se peut qu’une autre formulation de cette règle en facilite la compréhension : Le participe passé s’accorde si on sait que ce qu’il concerne (l’objet, le truc, le machin) est connu lorsqu’on l’écrit. Il ne s’accorde pas si on ne le  sait  pas encore.

Ce qui perturbe  l’élève est l’emploi du vocable « complément d’objet direct », vocable auquel il ne rattache rien de concret…Pour peu que l’objet, le truc, le machin devienne un COD, la messe est dite et, pour l’élève la règle est entrée dans le monde de la complexité des grands, des adultes et a rejoint le mystère des fractions et du système décimal.

M. Borer introduit la notion de « vidimus » laquelle peut se comprendre comme cette similitude entre la  parole et l’écrit qui la confirme et la structure « pour de bon ».

Vidimus : Transcription d’un acte antérieur conforme à l’original. Cnrtl

Il nous dit que ce Vidimus, pour employer son « mot » est la marque absolue de la langue française est cette relation unique de l’oral à l’écrit, qui est phénomène essentiel et curieusement jamais décrit comme tel, par lequel l’écrit est en français inséparable de l’oral.

Matière à  réflexion mais dans l’attente de cette réflexion et comme il se pourrait que tous n’aient pas lu M. Borer, liberté est prise d’ajouter à cette note le texte complet de l’article en question paru dans Le Point du 13 septembre dernier.

 

Participe passé : triste signe venu de Belgique

 

Pour l’écrivain, remettre en question l’accord du participe passé revient à saccager notre grammaire, d’une logique implacable qui la rend non négociable.       

Alain Borer. Dernier livre publié : « De quel amour blessée. Réflexions sur la langue française » (2014).

 

Entrer si peu que ce soit dans le vif de la controverse venue de Belgique et qui enfle au sujet de l’abandon des accords du participe, présentés comme « trop compliqués », engage d’abord à expliquer comment pense la grammaire : l’enjeu est d’importance. Disons simplement en quoi notre langue française est logique (d’une logique particulière), extraordinairement précise, formatrice et originale, et quelles sont les conséquences de ces propriétés. 

Il y a un principe, non-dit et très facile à retenir, qu’il faut exposer à ceux qui apprennent notre langue, aux écoliers et à quelques professeurs belges : à tel ou tel moment de la phrase, regardez bien ce que l’on sait. C’est un principe de roman policier. Par exemple, quand je dis : « tu as perdu les clés », si vous suspendez la phrase à « perdu », à ce moment-là vous ne savez pas encore de quoi il s’agit ; donc vous écrivez perdU. Si je parle « des clés que tu as perdues », quand vous lisez « perdues », vous savez qu’il s’agit des clés et vous accordez pour bien le confirmer : perduES. 

Tout cela, bien sûr, porte des noms techniques (dans la forme dite explicite, le complément d’objet direct est complet : « les clés »), mais le principe est parfaitement logique – c’est-à-dire que tout le monde peut comprendre facilement la même chose. Et cette logique est originale. Elle est même singulière, avec celle des langues romanes. Elle est même unique au monde ! Voyez cet exemple, encore plus précis : « Le peu d’eau que j’ai buE m’a désaltéré », buE, parce qu’il est question de l’eau. Mais voyez (ou oyez) cet autre : « Le peu d’eau que j’ai bU ne m’a pas désaltéré », bU, parce que c’est le peu dont je parle. Vous pouvez le vérifier : il n’y a pas une langue au monde qui se soucie de cette précision. Cela s’appelle une nuance, d’un mot purement français et intraduisible. Y renoncer, ce n’est pas une évolution, c’est un saccage. 

Poursuivons : cette logique singulière implique quatre considérations.

La première est une relation unique de l’oral à l’écrit, qui est la marque absolue de la langue française, phénomène essentiel et curieusement jamais décrit comme tel, par lequel l’écrit est en français inséparable de l’oral – ce que nous proposons d’appeler le vidimus, la vérification par l’écrit. Le vidimus est une sorte de sous-titrage permanent de l’oral qui, par les liaisons, et précisément par ces accords du participe, fait entendre l’écrit, contribuant à la vérification précise et constante de tout énoncé. 

Trésor. 

La deuxième implication est anthropologique : de chaque grammaire on peut déduire une certaine conception de l’interlocuteur. En langue française, l’interlocuteur peut à tout instant (à l’instant même où, en cours de phrase, je lis-écris « perdu » ou « perdues ») saisir un sens précis, ce qui nous différencie absolument de l’allemand, du turc, du coréen et des langues ouralo-altaïques, qui asservissent constamment l’interlocuteur en plaçant le sens (le « déterminé ») tout à la fin de chaque phrase (après tous les « déterminants »), et même très loin si celui qui parle en décide. A l’opposé de ces grammaires potentiellement tyranniques, la grammaire de langue française présuppose un interlocuteur aussi intelligent que le locuteur (puisqu’il reçoit le sens tout de suite et peut l’interrompre librement), demandeur de fines précisions : elle conçoit en somme l’espace démocratique du débat et l’échange entre personnes exigeantes. C’est par cela que se distinguent les langues : par leurs projets ; c’est en cela que diffèrent les grammaires : par leurs idéalisations. La grammaire pense, mais à notre insu. La grammaire nous pense : c’est cela que nous idéalisons à notre insu.

La troisième implication des accords n’est pas la moindre : la langue française exige à chaque instant de préciser ma propre pensée. Il n’y a au monde que les francophones pour se demander (dans l’exemple donné) s’il faut un e à « bu » ou pas ! Ils doivent réfléchir à ce qu’ils disent. Ils n’y arrivent pas toujours, mais ils sont dans cet effort qui les distingue. Et ils précisent tous cette nuance qui n’est nulle part ailleurs. Cela s’appelle la valeur heuristique : c’est en cela que la langue française est par excellence la langue de la littérature, pour cela que tant de grands écrivains étrangers nous font cet honneur de la choisir. Cette grammaire exigeante est un trésor. La langue française n’est pas seulement une langue d’échange, elle n’est pas seulement un alliage unique de précision et de beauté : elle est ainsi un extraordinaire outil de formation. Des dizaines de générations d’enseignants ont eu à cœur de le transmettre (dont Grevisse et Hanse, deux grands grammairiens belges). Un « professeur » qui croit perdre son temps à offrir cette formation devrait changer de métier. 

Jardin.

 Une grande question est de savoir qui a conçu cela. Ce n’est pas une lubie de quelques inspecteurs d’académie du XIXe siècle qu’il serait temps de dépoussiérer : ces règles dérivent du « cas-sujet » médiéval ! On attribue au poète Clément Marot le mérite de les avoir conçues, à Vaugelas de les avoir formulées, mais, au fond, personne, ni un Etat ni une classe sociale, ne peut ni n’aurait pu les transformer en usage populaire quasi millénaire, pour cette raison même qu’il s’agit d’idéalisations collectives (non pas de l’ordre de l’inconscient, mais de l’insu…), c’est-à-dire de représentations liées à des pratiques sociales, à une nation étendue à la collectivité des francophones, dans la relation du symbolique et du réel. Il s’agit en un mot d’une question de civilisation – et tel est bien l’enjeu. 

Il en va d’une langue comme d’un jardin, il faut l’entretenir régulièrement. Tailler les roses, corriger les anomalies (chariot et charrette), ce travail a été accompli récemment avec une réforme de l’orthographe, demandée naguère par Michel Rocard ; quoi qu’il en soit, elle fut menée dans les règles de la concertation internationale, en respectant (à peu près) les prérogatives historiques de l’Académie française, de l’Académie royale de Belgique, des institutions québécoises, suisses, africaines, caraïbes, polynésiennes… Mais alors, que signifie cette pratique de fissure, de délitement, lancée par deux retraités belges à leurs heures perdues (qui s’ajoutent aux « 80 heures » (sic) déjà perdues chaque année à rater leur enseignement du participe) et ce procédé unilatéral de la Fédération Wallonie-Bruxelles, désolidarisée de la communauté francophone ? 

Cette mauvaise manière et cette forme séparatiste ne viennent pas par hasard d’un pays en pleine crise linguistique, royaume en pointe dans la disparition symbolique, incapable de défendre sa propre part francophone, paralysé et même lâchement passif quand l’agglomération flamande de Menin interdit par la loi (!) et par des pancartes de parler français (comment peut-on interdire de parler quelque langue que ce soit, notamment une langue nationale et internationale, au cœur même de l’Europe démocratique ?). 

Réchauffement sémantique. 

A vrai dire, on entend craquer le glacier dans cette époque de réchauffement sémantique (d’imitation de l’anglais), et leur initiative illettrée, déjà portée par d’innombrables exemples (« Je ne suis pas surpriS »,déclarait une ministre), relève d’un mouvement beaucoup plus vaste : une tendance générale au neutre anglo-américain, par lequel la langue française s’efforce une fois encore de ressembler à la langue du maître (par exemple « lequel » remplace laquelle, lesquels, lesquelles, etc. : « une explication dans lequel », a déclaré un ancien président). 

L’Europe se construit depuis Bruxelles, comme le Congo belge au siècle dernier. Mais cette fois, c’est la Belgique qui est autocolonisée par l’anglo-américain, et Bruxelles la capitale militante imposant dans tous les domaines et à toute l’Europe la langue du maître. Ce qui se présente platement comme une question pratique de grammaire française s’inscrit, au fond, consciemment ou non, dans une logique géopolitique, un projet de soumission à l’anglo-américain, ou « anglobal », dont les idéalisations opposées – ne rien décliner, ne pas perdre de temps à préciser… – s’accordent au projet politique en cours : une langue de l’échange rapide dont l’interlocuteur idéal n’est pas une personne, mais un client. 

« La langue évolue » est l’un des plus grands poncifs de l’histoire de la bêtise. La langue est un organisme vivant, donc elle peut mourir. Passer au neutre, ne plus accorder (« il enchaîne les mission difficile », vu sur la chaîne de télévision France Info), substituer un mot anglais par jour à un mot français existant, cesser d’inventer en langue française, en finir avec le vidimus qui distingue la langue française de toutes les autres, rendre la grammaire « négociable », offrir la tour Eiffel comme les bourgeois de Calais leurs clés perdUES, ce n’est pas une « évolution », c’est une involution ; c’est se méconnaître, s’humilier soi-même. Sauf résistance par la culture et le respect de soi, la langue française, ce chef-d’œuvre de l’humanité (c’est le mot du poète chinois François Cheng), peut sombrer en trois générations. Triste signe venu de Belgique, fille des beffrois, où tant de poètes ont excellé dans leur langue française. Ah ! Pouvoir nous écrier, comme Rimbaud en 1870 : « Et que la littérature belge nous emporte sous son aisselle »