L’arpent ne doit pas coûter bien cher. Peu de raisons de vouloir économiser l’espace. Si un musée ou une salle d’exposition sont à construire dans cette partie de la lande ardéchoise, l’aménageur peut prendre ses aises et faire grand.

Tout est traité « à l’hectare » et le visiteur peut flâner avec plaisir et à loisir dans le paysage et les éléments du complexe touristique.

Le mot monument vient à l’esprit, mais vite le visiteur réalise que le parti est résolument de ne pas gagner en  hauteur mais de rester à plat ; l’ouvrage principal surprend par son étalement et non par son élancement.

Pas plus haut que les arbres.

Le lieu d’exposition se présente donc une fois franchis les accès et parcouru le chemin initiatique et pédagogique qui y mène, comme une imposante galette de béton circulaire de 70 mètres de diamètre, haute d’une quinzaine de mètres.

Cette galette de panneaux préfabriqués assemblés en un crénelage rigoureux nous rappelle la verticalité des parois calcaires. Une telle  architecture minimaliste et efficace donne une des clés de la construction : tout le béton est préfabriqué de sorte que la construction apparait comme un jeu d’assemblage de lamelles verticales.

Pour la façade, s’introduit une dose de mouvement. Les lames de béton offrent une géométrie de dièdres et d’arêtes. Il est d’ailleurs curieux qu’on ne puisse la voir qu’au moment d’accéder à l’intérieur du bâtiment, au moment où l’esprit du visiteur s’est détourné de l’architecture pour porter son intérêt sur le contenant du musée.

Cela fonctionne et l’ensemble est imposant dans une simplicité épurée.

Tous les murets et tous les soubassements des autres constructions de l’ensemble sont au contraire édifiés en pierres jointes à sec rétablissant ainsi un équilibre entre le monde minéral du pays et le monde lissé d’un béton venu  d’ailleurs.

 

chauvet enemble

 

Musée, exposition certes, mais de quoi ?

 

En 1994 trois spéléologues familiers du karst ardéchois pénètrent dans une cavité jusqu’alors inexplorée et invente la grotte Chauvet, du nom de l’un d’entre eux.

Sitôt découverte, sitôt « prise en main » par le monde officiel de la préhistoire universitaire la grotte Chauvet, laquelle après Clottisation et exploration complète deviendra la Caverne du Pont d’Arc.

La visite du site n’est pas envisageable. Il convient d’en offrir un fac-similé au public.

Encouragés et instruits par l’expérience réussie de la reconstitution de la Grotte de Lascaux, les responsables décideront très vite, immédiatement en vérité, de réitérer le succès en appliquant le procédé à cette nouvelle découverte. La Filippetti puis la Pellerin de service mordent à cet hameçon-là et la décision devient officielle.

C’est la Clottisation.

Il est bien qu’il en soit ainsi mais était-il indispensable de débaptiser le site en oubliant (volontairement ?) l’appellation Chauvet et en faisant passer la grotte au rang de Caverne ? Caverne comme l’homme des…. ?

Grotte, crypte et caverne, long combat étymologique…au détriment des beaumes, baumes et balmes, de l'occitan bauma, signifiant « grotte »…

À l’instant de la découverte tout s’accélère : Étonnement.

Dans un pays où il faut un demi-siècle pour ne pas construire un aérodrome voulu par l’État et souhaité par les collectivités locales, en moins de vingt ans, à partir d’un découverte préhistorique, il est possible de réaliser avec succès l’ensemble d’un projet de complexe touristique en mobilisant un budget qui ne saurait être inférieur à la centaine de millions sans provoquer l’émoi d’une foule de désoccupés zassistés. Une seule explication : même les chèvres pensent (miracle de la conscience animale) que la vie sur le plateau ardéchois est bien rude.

Bien des corps de l’État pourraient partager cet étonnement lorsqu’on connait les difficultés que rencontrent beaucoup d’entre eux pour obtenir les moyens de leur survie.

Mais enfin, pour une fois que « quelque chose » se fait, il vaut mieux s’en réjouir et en profiter plutôt que d’ouvrir de nouvelles critiques sur l’action d’un État au comportement de headless chicken.

Le visiteur prudent ne vient pas au cœur de la saison touristique ; il  choisit une fin d’après-midi des premiers jours de l’automne. Peu de cars mais assez de voitures pour garantir que le « quelque chose » est en opération.

Confiant, dès l’accueil il prend immédiatement conscience du sérieux de l’exploitant du complexe : sourire, anglais, documentation et recommandations calibrées et surtout l’horaire retenu pour la visite de la grotte Chauvet ainsi offerte au touriste. Il fera partie du groupe de 15 heure trente.

Il s’agit d’un groupe d’une trentaine de personnes.

Il faut de la précision et respecter cet horaire car le visiteur est immédiatement happé par une mécanique rigoureuse ponctuée de discours éducatifs ; sur le bonne  tenue du visiteur lors de la visite qui prend dès lors la forme d’un rite ; sur l’exceptionnel talent des concepteurs du fac-simile de la grotte et sur la manière dont le talent des artistes a été mis en œuvre ; et sur la grotte Chauvet elle-même… et sur les Aurignaciens dont la création artistique constitue in fine l’objet de tout ceci.

La visite doit être silencieuse car l’espace est par construction resserré et clos : plusieurs groupes peuvent se trouver simultanément dans l’enceinte. Donc le guide-conférencier-animateur-acteur se produit par micro et écouteurs interposés afin que sa voix ne résonne pas dans le calme multiséculaire des grottes. Le visiteur, de la sorte est bâillonné par ses écouteurs et ne peut questionner ou réagir aux propos du guide. Une des clés de la réussite dans l’enseignement ou le spectacle est d’obtenir le calme dans la classe ou dans le public.

Pas de photos, la chose est entendue et c’est très bien ainsi.

Le groupe évolue sur une plateforme métallique posée un ou deux mètres au-dessus du sol de la grotte nouvelle. Celle-ci se présente comme un parcours en colimaçon de façon à ce que les 9000 m2 de l’original  soient condensés sur une surface de 3.000 m2. Le trajet de quelques 200 m (1) respecte l’éloignement progressif de l’entrée vers le fond de la grotte et constitue aussi une gradation dans l’audace et le génie des artistes du temps passé. La « galette » du musée-caverne est ainsi pleine d’une Grotte Chauvet enroulée sur elle-même comme un serpent. Le génie civil de la galette est à l’évidence moins coûteux que n’aurait été la construction d’une galerie linéaire longue des 200 m  en question. : C’est le charme de π !

Sur la passerelle de visite s’organisent une demi-douzaine d’arrêts pendant lesquels le guide explique l’intérêt des œuvres représentées sur les parois reconstituées. Son texte est dit de façon parfaite et on ne peut  douter un instant qu’il ne le possède comme un acteur du Français possède son Athalie et ses serpents qui…

Les blagounettes additionnelles visant à alléger le récit sont calibrées et répondent à des réactions calibrées d’un public standard(isé). Le contenu, très pédagogiquement digestible est parfaitement adapté à la variété du public et ne s’y glisse aucun dogmatisme, aucune certitude. On aime l’Aurignacien et on respecte son intimité. Les commentaires artistiques sont discrets et on se garde bien de faire le moindre parallèle entre l’art de ce temps et celui du nôtre.

La caverne est obscure comme il convient à une grotte.

Aussi des éclairages mettent en valeur et accompagnent les propos du récitant. À chaque « station » le guide actionne un jeu de lumière révélant progressivement (mais assez rapidement) ce qu’il convient de voir et de  savoir à cet endroit. L’éclairage est programmé et il est certain qu’il s’éteindra si le groupe traîne un peu…

Le visiteur, élève dans une classe de trente, se trouve dans un espace clos, frais et obscur (entre deux stations) et il parcourt le circuit de la visite en 6 fois 5 à 6 minutes (2), déplacements et rassemblements des élèves compris.   

Moins de 60 minutes, montre en main, après avoir validé son précieux ticket, l’amateur de sensations balmo-préhistoriques est donc rendu à la lande ardéchoise et aux facilités du complexe touristique : bar, restaurant, point de vue sur de distantes collines, petits musées annexes et abris pédagogiques.

 Réussite absolue : Si on s’y prend bien, si on sait faire, on peut « faire » la caverne en moins de deux heures. Comment résister au plaisir, voire à la nécessité de l’inscrire dans un programme touristique. Pour seulement une dizaine d’euros, prix de groupe à la carte, la France du troisième âge saura tout sur l’aurignacien. Comment résister à cette offre de gratuité pour les enfants de moins de 10 ans et à ce demi-tarif pour les moins de 17 ans.

Réussite absolu : la perfection de bout en bout. Du parking jusqu’au magasin de souvenirs qui clôt la visite, tout est parfait. Parfait les bâtiments, les chemins, l’aménagement du site, les explications du guide, la température de la caverne…Mais surtout, et c’est bien l’essentiel, parfaite la reproduction de la grotte. On s’y croirait ! Cette perfection amène Vincent Speller, l’architecte, à une conclusion en forme d’autosatisfaction : « La seule chose qui ne soit pas reproduite ici, c’est le gaz carbonique et le radon ». (Wiki)

Le public bêle de satisfaction.

 

À ce point de la lecture, le lecteur se demande ce qui provoque chez l’auteur (le Naïf) ce grincement et ce ton pamphlétaire et agressif. Si tout est parfait comme il l’affirme, de quoi se plaint-il et quel grief peut-il formuler ?

C’est très simple : l’ensemble du système, accueil, bâtiments, caverne, reproduction des œuvres du passé et l’exploitation de ce système conduisent au résultat inverse de celui recherché : le visiteur, bénéficiaire de toutes ces prestations est exposé pendant 6 fois deux ou trois minutes, dans des conditions sympathiques mais exécrables au spectacle de ce qu’il venu voir et possiblement admirer. En un mot comme en mille, il ne voit rien, ou si peu et si brièvement. Le babil du guide, même si aucun reproche ne peut lui être adressé, ne suffit pas à remplir le vide de la visite.

La raison est le nombre. Il n’est simplement pas possible de mettre sur une plateforme nécessairement exiguë trente personnes piétinantes, évidemment désireuses d’être au plus près du spectacle et susceptibles d’oublier la plus élémentaire civilité. Trente personnes, c’est le début de la foule.

Donc, le visiteur piétine avec et comme les autres, il tend le cou, suit le jeu des lumières mettant en évidence telle particularité du dessin révélé, prend grand soin de ne pas rester à la traine ou bien, au contraire s’attarde délibérément dans l’obscurité pour voir un peu plus, encore un peu, davantage, ce qu’il est venu  voir, ce pour quoi, il  est là.

 

Qui trop embrasse mal étreint : le projet est parfait et il ne se comprend, ne se justifie que pour un tourisme massifié qui sera dans une phase suivante victime de son succès, comme Venise ou la Tour Eiffel. Totalement incompatible avec ce qu’impose de recueillement (plus simplement de calme) et de temps la contemplation du génie de nos si lointains ancêtres. Du début de la visite jusqu’à la fin il est impossible de ne pas ressentir de façon pressante le besoin de solitude et du temps de cette solitude.

Alors, échec ?

Non, réussite, mais réussite du monde moderne, du monde de la consommation, du monde de la collection et de l‘accumulation, au prix de l’abandon du propos initial : révéler les splendeurs de cet art ancien et au-delà, de la vie de ces ancêtres, aux sauvages nouveaux que nous sommes devenus.

Dans la Caverne du Pont d’Arc, la Grotte Chauvet risque de n’être plus que prétexte à un trajet touristique qui s’apparente au Train Fantôme des anciennes Foire du Trône ; trajet précédé d’un cérémonial pédagogique hâtif : Culture oblige !

L’aurignacien, vocable, animaux reconstitués (eux aussi) et dessins mélangés deviennent une pilule culturelle ingérée en une brève demi-journée, dont il probable que le souvenir marquant sera pour le plus grand nombre le prix de la pizza servie au troquet prévu à cet effet ou tel autre incident de l’ingestion.

 Le Naïf nous la baille bonne ! Que fallait-il faire ? Ou mieux encore, qu’aurait-il fait ?

 Une première réponse en forme de répétition : ce qui a été fait est parfait. En deux saisons les visiteurs au nombre d’un million ont visité la caverne et le taux de satisfaction est élevé. L’Ardèche du sud voit son activité augmenter de façon sensible et toute la  région bénéficie de cet effort. La caverne et le canoë naviguent la main dans la main…

Les promoteurs du projet sont probablement heureux et peut-être surpris de ce succès. Comme on disait jadis : pourvu que ça dure !

  

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Une autre réponse : Une sélection de quelques-uns des fac-similés en tout point semblables à ceux mis en place dans la caverne pour une longueur de quelques mètres, les lions, les chevaux, les rhinos trouveraient tout à fait leur place dans les musées nationaux. Par exemple dans un Mucem semi-désert et –euphémisme- peu « employé » ou dans quelque Villa Méditerranée (3) qui trouverait enfin le début d’une justification à son existence.

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Ce propos,  indépendamment des éloges ou des critiques formulés à l’endroit de la Caverne traduit le désir naturel de l’amateur citoyen, donc copropriétaire des œuvres de ses ancêtres, de pouvoir  s’en pénétrer autrement que « à la minute, sur le pouce » dans un système qui ressemble  davantage à Disneyland qu’à la cathédrale de Chartres. Avantage des cathédrale, les sièges sont fournis et certains peuvent encore y prier.

 En un mot il faut pour que l’œuvre Chauvet soit offerte, que le spectateur ait le temps et l’espace pour voir.

Dans le monde actuel, cela veut dire éditer et diffuser. C’est le rôle des musées Nationaux et des Musées Régionaux, pour autant que des sièges y soient installés et qu’on puisse y…contempler.

 

1. Absolument impossible de trouver la longueur effective de la passerelle de visite.

2. 6 et 5 dans le souvenir imprécis de l’auteur : il retournera avec un chrono, promis.

3. Pas de critique sur la nature ou la forme du projet de la Villa; mais s’il ne s’agit que d’un objet, d’une sculpture, il était inutile d’y adjoindre un accès, des équipements et des espaces creux. Creux dans tous les sens du terme : vide. S’exprime ici une opinion marseillaise.

 

07 octobre 2018