Il faut en premier lieu établir la différence qui existe entre l’Artifice et l’Artefact. Ensuite il faut établir la différence qui existe entre intelligence et capacités de la mémoire. (1)

 L’Artifice est un très vieux mot, attesté depuis le 14ème siècle et  dérivé du latin « artificium » couvrant le champ : métier, art, habileté.

Après avoir longtemps signifié : Art consommé, habileté dans l’exécution, le sens a glissé vers :

Moyen habile, ingénieux destiné à améliorer, à corriger la réalité ou la nature.

-soit procédé pour améliorer une technique, un art, une manière de faire ou d’être, pour y ajouter un raffinement.

-soit procédé d’imitation inventé pour créer l’illusion de la réalité.

-soit détour ou astuce, allant jusqu’à ruse et imposture.

Oublions les sens dérivés concernant la pyrotechnie.

L’Artefact est en mot récent d’origine anglaise employé surtout par les archéologues pour qualifier un objet clairement fabriqué par l’homme : produit de l’art, de l’industrie. Ajoutons : produit d’un travail sur la matière à des fins artistiques, liturgiques ou utilitaires.

Oublions le sens que donne au mot les chercheurs lorsque, au cours d’une expérience les procédés utilisés pour conduire cette expérience donnent des résultats parasites par l’introduction de phénomènes secondaires.

 

Ainsi, un ordinateur et/ou un programme de calcul introduit dans un ordinateur sont clairement, en français, des Artefacts. Ils n’ont pas vocation à améliorer ou corriger la nature et ils sont bien des produits de l’activité de l’homme. Ce ne sont pas des Artifices et ce qu’ils produisent n’est pas Artificiel.

 

Pour l’intelligence la chose est plus compliquée.

En partant du latin « intelligere », comprendre, action et faculté de comprendre, le vocable a acquis et conservé deux significations :

-Fonction mentale d’organisation du réel en pensées chez l’être humain, en actes chez l’être humain et l’animal.  (2)

-Action de s’entendre, de se comprendre ; résultat de cette action.

Oublions le second sens qui nous mènerait, en bonne intelligence avec le lecteur, sur d’autres chemins suivis en particulier par les anglais qui retiennent à la fois le sens profond mais y ont largement adjoint le sens très dérivé de « renseignement sur des puissances étrangères ». (3)

Fonction mentale… d’organisation en pensée.

On résume ainsi cette capacité propre au cerveau de construire avec des perceptions, sensations et émotions, des images nouvelles, appelées ici des pensées.  Celles-ci évolueront vers d’autres pensées et/ou vers des actes que le cerveau commandera spontanément dans une première réaction ; ou qu’il analysera en projetant, toujours  par la pensée, dans le cerveau, les conséquences de ses actes : ce que le dictionnaire désigne par : fonction d’organisation.

Contrairement à la machine, ce cheminement des pensées dans le  cerveau couvre un vaste champ de possibles, et donc entraine l’impossibilité de prévoir ce que sera l’acte. Les liaisons entre les sensations, le cerveau et le corps ne sont pas et ne seront jamais des liaisons au sens où les mécaniciens définissent le mot. Le cerveau humain ne comporte pas d’embiellage transformant « mécaniquement » tel  mouvement en tel autre et les circuits électriques qu’il comporte passent le plus clair de leur temps à se modifier.

Depuis Héraclite et ses copains on ne cesse de répéter que l’homme pense librement notre monde et que cette faculté peut être appelée intelligence. Les artistes utiliseront les vocables créativité, invention, originalité…

De grâce, n’accordons pas d’intelligence à quelques kilos de cuivre, de silice, nourris à l’électricité, même si ces choses, convenablement organisées dans de jolies boites de plastique ou d’aluminium facilitent, comme les bons outils qu’ils sont, nos envies de communications et notre besoin d’assister nos défaillantes mémoires ; et contentons-nous d’utiliser du mieux que nous le puissions notre intelligence.

Mais alors comment le mot intelligence s’est-il glissé dans le vocabulaire de notre époque pour désigner la capacité qu’ont certaines  machines à assister l’homme dans ses raisonnements et travaux scientifiques.

L’explication est simple : Il s’est introduit une confusion sémantique entre « le génie de la pensée humaine » et le rôle essentiel que jouent dans les démarches créatrices « la mémoire et la capacité d’organiser matériellement les données acquises dans cette mémoire », données qui résultent de l’expérience ou de l’examen du monde physique, de la nature.

D’une part l’observation de la nature conduit à accumuler des données. Elles sont mémorisées et classées.

Puis le cerveau élabore un système qui, au-delà du simple examen descriptif et statistique, débouche sur une véritable et nouvelle interprétation de la nature, sur une lecture des mécanismes du monde.

L’homme voit le soleil se lever et se coucher chaque jour au gré des saisons dans des conditions qu’il observe et qu’il note. Alors il en déduit, au prix d’énormes efforts d’imagination sur un temps long, que la terre tourne autour du soleil, que la terre tourne sur elle-même et que l’axe de cette rotation est incliné de façon constante sur le plan du mouvement de la terre… Son imagination, son génie créatif lui propose cette théorie astronomique. Il en vérifie la validité, il cherche à comprendre les causes de ce phénomène et il en déduit qu’une force retient la terre autour du soleil. Enfin il note les anomalies de ce fonctionnement et en déduit qu’il existe d’autres planètes qui obéissent à la règle qu’il a inventée. Pendant des millénaires, lors même que ce processus créatif prenait corps, les croyances, les religions révélées fournissaient des réponses à ces questions que l’observation du phénomène conduisait l’homme à se poser. Elles constituaient de la sorte de véritables barrières à connaissance et à la recherche. (4)

Cette fable met en évidence qu’il existe bien deux choses distinctes : l’accumulation des données et leur classement d’une part, et ensuite l’idée qu’un système « explique » ces données et les intègre comme des faits résultants.

Les machines sont dans ce domaine de la conservation et du classement des données collectées des outils fondamentaux par leur dimension et la rapidité de leur fonctionnement.

Que sont ces machines et comment les faisons-nous fonctionner ?

Sur ce sujet le dictionnaire n’aide guère et de fait, ne clarifie rien.

Limitons nous à l’ordinateur.

Ordinateur : Emprunté au lat. d'époque impériale ordinator «celui qui met en ordre, qui règle» formé sur le supin ordinatum de ordinare,

Machine algorithmique composée d’un assemblage de matériels correspondant à des fonctions spécifiques, capable de recevoir de l’information, dotée de mémoires à grande capacité et de moyens de traitement à grande  vitesse, pouvant restituer tout ou partie des éléments traités, ayant la possibilité de résoudre des problèmes mathématiques et logiques complexes, et nécessitant pour son fonctionnement la mise en œuvre et l’exploitation automatique d’un ensemble de programmes enregistrés.

Voilà pourquoi votre fille est muette. Pris de honte, le dictionnaire apporte une précision :

Un ordinateur n'est en fait qu'une vaste opération de mécanisation d'un processus portant sur des données. Ces données ayant été enregistrées dans une mémoire, à partir d'un dispositif d'entrée dans le système, vont donc être manipulées un certain nombre de fois par certains opérateurs, puis renvoyées soit dans une autre partie de la mémoire où elles sont stockées en vue d'opérations ultérieures, soit à la sortie où elles seront présentées sous une forme utilisable dans le monde extérieur.

La fille reste muette.

 

Ce qui ressort de ce charabia est qu’il existe des gens qui comprennent comment fonctionnent ces machines et une vaste majorité de gens, y compris les rédacteurs du dictionnaire et le rédacteur de cette note, pour qui elles sont pure magie.

L’expression de ce sentiment de magie, la baguette de la fée, l’incantation du sorcier est l’Algorithme.

Sens moderne : Ensemble de symboles et de procédés propres à un calcul et par extension, ensemble de formules, de signes et de conventions accessibles aux seuls initiés.

Il est normal que la magie soit le privilège ésotérique des initiés. Un pas plus avant et pour faire simple :

Mécanisme réglant le fonctionnement de la pensée organisée et s’explicitant par des représentations analogues à celles des mathématiciens.

Puis encore plus simple :

Méthode et notations de toute espèce de calcul… de l'esp. Alguarismo,… issu de l'arabe Al Ḫuwārizmī,  surnom du mathématicien du IXe siècle Abdallāh Muhammad ibn Mūsā.

La confusion de pensée que l’on ressent en lisant ces embarrassantes définitions embarrassées trouve son origine dans le besoin de mettre des mots sur des réalités physiques qui restent pour le commun inintelligibles donc ineffables. Les mots ne signifient plus rien. On se croirait dans le monde de la politique.

Il faut revenir en arrière et revenir à une vue démystifiée de la machine et de son fonctionnement.

L’assemblage de silicium, de cuivre et de plastique qui a été fabriqué de la main de l’homme est susceptible, pour qui sait le piloter, de faire des calculs de tous ordres, à grande vitesse, en manipulant de très grands nombres. Il sait aussi classer, trier et ordonner des quantités importantes de données.

Cet assemblage et ses capacités résultent du travail et de l’intelligence des concepteurs et des fabricants de cette machine.

Qu’il s’agisse de calculer ou d’ordonner, il faut que quelqu’un (qui n’est pas un pur esprit) « dise » à la machine ce qu’elle doit faire et comment le faire. Le médiateur en question sait parler au cuivre de la machine car la machine a été construite autour d’un langage. On parle de code et de programme et ces deux mots recouvrent l’instruction de faire et de comment faire transmise à la machine. C’est évidemment à ce niveau que se situe l’intelligence –ce qui est notre sujet- et non pas dans le cuivre.

On a ici remplacé un charabia par un autre, mais dans celui-ci on précise la notion que ni la machine, ni son langage n’ont d’existence en dehors de leur concepteur.

 

Ces deux niveaux d’intelligence sont indissociables : la machine a été conçue pour servir et l’opérateur doit savoir s’en servir. (5)

 

Calculer pour la machine est d’appliquer, très souvent de façon itérative, des formules mathématiques complexes. Ces calculs échappent par leur dimension davantage que par leur nature au calcul à la main, sur le  coin du bureau. Les astres eux-mêmes comme les fusées et autres satellites se plient aux rigueurs des calculs des calculateurs, au point qu’on ne sait plus qui commande qui…

 

D’une autre façon, le « trier- ordonner » présente une  particularité qui  trouble les esprits. Cette particularité réside dans le fait que la machine, infiniment véloce, peut analyser dans un jeu bien défini, aux règles précises, échecs, jeu de go…ce que seront les répercussions d’un « coup » joué par l’adversaire jouant contre elle ; et quelle sera la probabilité des conséquences du coup qu’elle même avancera ; et ainsi de suite en éliminant tous les coups de moindre qualité ; jusqu’à gagner par enfermement de l’adversaire.

Rien n’est plus facile que de prendre cette capacité d’analyse et de prévision avec de l’Intelligence. Mais bien évidemment l’intelligence se trouve chez le programmeur qui a su apprendre au cuivre et au silicium ce qu’il fallait déduire de chaque étape du jeu et ce qui, statistiquement laisserait le moins de champ possible à l’homme contre qui joue le binôme programmeur-machine.

 

On a insisté sur le cuivre et le silicium. Il s’agit bien évidemment d’une erreur : il n’y a pas de silicium dans un ordinateur…Le Naïf est simplement entrainé par la défiance qu’il ressent à l’usage indu des panneaux solaires qui fleurissent dans « nos campagnes, jusque dans nos bras » bien qu’ils « n’égorgent » que notre balance commerciale. Du coup il voit du silicium partout !

Mais il ne faut pas oublier le  carburant de la machine. Tous ces bazars doivent être alimentés puis refroidis. Ce sont des machines électriques. Leur nourriture, leur sang et leur sueur dépendent de la fée électricité. La magie est à tous les niveaux. Seulement la magie de l’électricité est devenue notre quotidien et nous n’en percevons plus les sortilèges.

Une conclusion

L’appellation Intelligence Artificielle est un véritable double faux-sens. Mais, raisonne le Naïf, un mot n’est que convention culturelle et si, dorénavant nous convenons de désigner par ce vocable l’ensemble des artéfacts qui permet à une machine d’aider l’homme à jouer tout seul aux échecs ou à mieux prévoir le temps qu’il fera demain et les jours d’après, pourquoi le Naïf critiquerait-il cet usage ?

Un dernier emprunt à Albert Camus

Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde.

 

  1. Tout ce qui  est noté en rouge est extrait du dictionnaire cnrtl. En rédigeant ce papier, l’intention était à l’origine de n’utiliser que des extraits de dicos. Mais la vacuité des définitions de ces derniers sur le sujet « ordinateur » et « algorithme » a conduit à prendre le relais en schématisant à l’extrême des choses bien trop complexes pour l’entendement du Naïf.
  2. On notera que notre dictionnaire refuse aux animaux la capacité de penser.
  3. On se convaincra facilement que la CIA n’est pas le temple de l’Intelligence.
  4. On voit bien que le rôle des croyances ne cesse pas de nos jours et se nourrit de l’inculture et de la bêtise qui sont et restent  les choses du monde les plus répandues, les plus partagées.
  5. Difficile de ne pas penser aux avions modernes qui volent quasiment sans pilote, mais conservent la faculté de disparaître au milieu de l’Atlantique, ce qui n’arrive pas, Dieu merci, aux ordinateurs.

 

15 octobre 2018