Ceci est la première ébauche d’une fable naïve. Ébauche, elle est, ébauche, elle restera. Elle est donc imparfaite et définitive. À prendre ou à laisser, dit le Naïf.

*En hommage à Eva Joly.

 

Un brave homme vit au milieu des champs de blé. Il nourrit sa famille et ses nombreuses filles en exploitant la minoterie qui fournit en farine les villages du canton.

Il vit, ainsi que ses nombreuses filles dans un pays éloigné du nôtre et cependant très développé. La population vénère Saint Ricardo et suit ses préceptes. Cependant une Grande Prêtresse fait résonner un Verbe Nouveau qui promet le monde et lutte contre les excès de la consommation.

Le pays est riche : on y trouve du carburant et l’électricité y coule à flot.

L’histoire ne nous dit pas si les moteurs de la minoterie sont des diésels ou des moteurs électriques.

Sa fille ainée lui dit.

Père, l’énergie que nous utilisons dans notre minoterie n’est pas propre. La Grande Prêtresse de la Sauvegarde de la Terre nous enseigne qu’il faut bannir l’électricité qui pourrait être nucléaire et le diésel qui vient droit du domaine de Satan.

Il nous faut, en haut de la minoterie construire du bois de nos forêts une tour. Nous y placerons des ailes blanches couvertes du lin de nos campagnes et notre ami de toujours le doux Zéphyr fera mouvoir d’ingénieux mécanismes en bois qui animeront une meule taillée dans la pierre de nos carrières.

Le père entend sa fille.

Ainsi fut fait.

Sa fille puinée lui dit.

Père, les véhicules automobiles que nous utilisons pour approvisionner le blé puis pour transporter et livrer la farine sont, nous dit la Grande Prêtresse, des Démons de destruction de notre mère la Terre. Ils émettent des vapeurs qui nous empoisonnent tout comme elles empoisonnent l’air que nous respirons et les nuages qui dansent dans le ciel.

Il nous faut demander à notre voisin éleveur des ânes qui feront le travail sans modifier les délicats équilibres de la planète. Élever tous ces ânes sera bon pour l’emploi des gens  du village.

Le père entend sa fille puinée.

Ainsi fut fait.

Sa troisième fille lui dit.

Père, certains villages d’alentour se procurent leur farine auprès d’autres minotiers et nos ânes ont moins de boulangeries à fournir. Nos revenues diminuent et certaines choses que nous ne produisons pas à la ferme nous manquent.

Je m’en étonne mais la Grande Prêtresse me rassure. Elle me confirme que nous sauvons la Planète.

Il nous faut convertir une partie de nos terres en jardin potager afin que nous puissions nourrir la famille sans avoir recours aux puissances malfaisante de l’argent.

Le père entend sa troisième fille.

Ainsi fut fait.

Sa dernière fille lui dit.

Père, comme je suis heureuse de vivre à la ferme comme mes arrière-arrière grands parents, avant que les Mauvais Esprits du Progrès nous aient éloignés du bonheur ineffable de vivre en harmonie avec la Nature.

Cependant j’ai rencontré au bal du canton où m’avait mené mon âne préféré, un très beau jeune homme qui vit, Ô comme je le regrette, à la Grand Ville. Il est Énarque, ce qui  est la marque d’un esprit bien fait. Il n’y avait pas de Polytechnicien au bal : on fait avec ce qu’on trouve.

Nous nous plaisons et dans le souci d’en savoir davantage sur la vie en dehors des préceptes de la Grande Prêtresse j’ai décidé, avec ta permission de le rejoindre.

Mes ainées qui ont su te guider auront à cœur de reprendre et continuer l’ouvrage que je faisais avec dévouement dans notre ferme redevenue antique et authentique

Ainsi elle fit.

 

Marri fut le père.

 

Cette histoire n’a pas de morale. Ou plutôt elle n’a pas de moraliste.

 

Cependant : Tout comme il est tentant de puiser dans une certaine image du passé l’image d’un monde meilleur, il est difficile de résister aux charmes du monde dans lequel nous vivons.

Ou encore : Le progrès n’est pas un escalier qu’on peut redescendre. C’est un toboggan sur lequel on ne peut se retenir et qui nous mène là où nous iront.

Et enfin : Il faut se méfier de la parole des filles.

 

Cette fable est écrite sur Word et n’est pas gravée sur des plaquettes de cire ou d’argile.

 

19 février 2019