Première note : le thème

Il faut bien gagner sa vie.

On n’entend plus guère cette expression qui lorsque j’étais enfant était d’usage fréquent dans les classes populaires et les milieux ouvriers.

Le « bien » de cette phrase n’était pas ambigu et signifiait tout bonnement que gagner sa vie était une nécessité et que ne pas gagner sa vie vous plongerait dans la pauvreté.

Gagner sa vie, pour le peuple, signifiait tout simplement travailler et il était reconnu qu’il y avait une relation impérative entre le travail (qualité-quantité) fourni et les bénéfices qu’on en retirerait.

C’était avant.

Certains auraient pu –mon père, par exemple- donner à l’adjectif son sens premier : il faut gagner sa vie en vue d’une certaine aisance, pour vivre mieux, le « bien » marquant un degré d’abondance. Le gagner « bien » sa vie était accéder à l’aisance et au confort, une étape au-delà du il faut « bien » gagner…

Il était alors compris qu’on parlait d’une nécessité qui s’imposait à tous et qui  devenait une mission dès que l’individu élargissait sa responsabilité, dans le cadre social de l’époque en fondant famille et –charge sacrée- en élevant des enfants.

Le fait est que ce monde laissait beaucoup à désirer et que l’assistance aux démunis, aux désarmés, aux victimes du malheur était d’abord l’affaire de la famille et en fin des fins de la charité, de l’assistance publique et le plus communément religieuse. Le mot Ass…Pub… est un vestige de ces temps.

Passent les Guerres et les temps changent. Le charbon cède du terrain au  pétrole, les existences s’organisent autour du moteur à explosion, puis de l’électricité et maintenant des machines dont on nous dit qu’elles pensent.

Passent les Guerres et les Fronts Populaires et le Plan Marshall et la France se remet au boulot : il faut bien gagner sa vie.

Souffle alors le vent libérateur du progrès social première manière : il était admis en ces temps-là que le budget de l’État avait un sens et que, comme la ménagère, on ne pouvait dépenser plus que ce qu’on gagnait. La dette ne pouvait concerner que des achats exceptionnels et on se souvenait qu’il faudrait la rembourser. Ce vent faisait aussi tourner les moulins de l’industrie et le pays produisait.

Souffle alors et encore le vent du progrès social deuxième manière. Au diable les vulgaires considérations budgétaires, tout est dans la relance de la consommation et dans la consolidation des avantages acquis et surtout dans la consolidation des avantages acquis par ceux qui ont acquis des avantages. L’État veille sur tout et endosse toutes les responsabilités des citoyens qui pour lui sont d’abord des électeurs. L’État veut le Bonheur de Tous, le fameux Bien Commun lequel, comme chacun le sait, passe par la réduction régulière, constante du temps de travail. Quelle meilleur manière de satisfaire l’électeur ? Est-il une démagogie plus facile à vendre ?

Le consommateur doit consommer et le travailleur doit travailler « dans la modération ».

Tout le système s’embourgeoise et chacun s’endette. L’État plus qu’il ne convient.

C’est dans les classes populaires et de faible qualification que le phénomène devient critique.

Soutenu par la collectivité (redistribution et protection sociale) l’individu de faible productivité (faible compétence, faible temps de travail) accède à un niveau  de consommation qui n’est plus en relation économique avec sa capacité à produire et ne traduit plus qu’un degré d’insertion social posé en objectif.

Moralement et socialement on ne peut que se réjouir de ce « progrès ». Personne ne souhaite voir son voisin vivre pauvrement.

Appelons Embourgeoisement ce progrès qui permet à quelqu’un qui ne l’a pas gagné (au sens défini précédemment) de mener une vie comparable à celle d’un petit bourgeois.

Cela suppose, en gardant le même vocabulaire, que le reste du corps social « gagne » sa vie et « en même temps », celle de celui qui est sorti par solidarité de la pauvreté.

Cet emploi du « en même temps » n’est pas un pied de nez fait au Divin Enfant Jupiterisé mais illustre en réalité l’ambiguïté foncière de cette pensée qui  consiste à dissocier l’action sociale des résultats économiques ; ou encore de croire que l’on peut sans limite demander aux producteurs de richesse de supporter un nombre croissant de non-productifs ; ou encore de croire qu’on peut dépenser plus qu’on ne gagne ; ou encore de croire que la dette restera à jamais un problème « pour plus tard » et « pour d’autres » et qu’il n’y a pas pour l’État de « carnet de la ménagère ».   Le carnet de la ménagère du 05 mars 2017

On ne parle pas ici des vrais exclus, des vrais précaires, des damnés, des SDF, de ceux qui ont complétement égaré la clé d’entrée dans le système social ou auxquels on ne l’a jamais proposé.

Ils ne sont pas sur la liste de Martinez. Oubliés, ils sont. Oubliés, ils restent.

Il ne faut pas davantage oublier ou négliger les difficultés rencontrées pour simplement se rendre à son travail. Une mère de famille qui doit ajouter 3 ou 4 heures de trajet quotidien à ses 35 heures de boulot aura consacré 15 ou 20 heures de plus à son travail. Il s’agit là d’une très importante perte de productivité dans le monde du travail. Urbanisme, mobilité physique, immobilier, vie familiale…tout se mêle pour compliquer ce problème. Cet usage de la bagnole ne relève plus de l’embourgeoisement.

Au-delà de ces gens oubliés ou harassés, il existe une fraction importante de la population qui trouve légitime de ne travailler que 35 heures par semaine, quand elle les fait réellement, et qui vit au-dessus de ses moyens ou plus exactement au-dessus des moyens qu’elle a « gagnés ».

Cette légitimité repose, on le répète sur le credo que les ressources de l’État (impôts) sont indépendantes du travail fourni par le corps social et en particulier des profits réalisés à l’exportation, industrie, agriculture.

Cette population s’est embourgeoisée dans la consommation tout en restant prolétaire dans le schéma mondial. Cet embourgeoisement du mode de vie et du mode de consommation qui s’inscrit en terme positif dans un PIB devenu fou n’est pas, hélas, légitimé par une participation suffisante à la production marchande de la collectivité qui a généré l’embourgeoisement sans favoriser le travail et la production. Bien au contraire ! Marchande car la collectivité n’est qu’un petit (minuscule vraiment) morceau du vaste monde de la production, de la vente et de la concurrence et qu’il est impossible qu’à un moment donné, dans une monnaie imposé, les comptes du carnet de la ménagère ne soient soldés et la dette révélée.

 

Deuxième note : On cherche une illustration.

 

Imaginons le cas d’une jeune femme, divorcée, mère de deux enfants.

Imaginons qu’elle vive en Normandie, qu’elle ait été élevée comme on élève les jeunes filles dans une petite ville de Normandie, qu’elle n’ait pas fait d’études bac-plus-truc mais qu’elle ait une certaine facilité et justesse d’expression.

Imaginons qu’elle soit avenante, plutôt jolie et qu’elle soit une femme de caractère qui mesure et déplore la médiocrité de son sort.

Imaginons en effet qu’après avoir raté son mariage ou en même temps qu’elle ratait son mariage, elle n’ait connu qu’une vie professionnelle qui ne la satisfasse ni pécuniairement, ni intellectuellement ; par exemple, serveuse puis aide-soignante à l’hôpital de la grande ville la plus proche.

Elle mène une vie difficile et il lui faut trouver de l’aide dans sa famille, sa belle-famille, son ancien mari : il faut bien s’’occuper des deux enfants pendant que la jeune femme en plus de son travail se tape les 40 ou 50 km du trajet quotidien pour se rendre au travail.

Ici s’arrête l’exercice d’imagination car il est certain que la jeune femme souhaite vivre bourgeoisement et estime avoir le droit de vivre bourgeoisement.

Il est certain qu’elle trouve son sort injuste. Elle recherche qui est responsable de ce qui lui échoit dans le grand panier de la vie.

On a envie de l’aider, on la comprend. La chanson nous le dit :Ne la laisse pas tomber   Elle est si fragile ;  Etre une femme libérée tu sais, c'est pas si facile… 

La Fée du Web jette sur la pauvrette un regard compréhensif. Un mouvement populaire intégralement facebooké apparait sur l’écran de sa vie. Il faut réagir à l’inique augmentation des taxes sur les carburants.

Elle réagit. Porte ouverte, train à prendre, cause à embrasser, elle contribue.

Moins sotte que d’autres, mignonne, sachant s’exprimer elle convainc, elle convient.

Symbole, elle représente.

En tout cas, la porte étant ouverte elle voudrait faire un pas un pas en avant et puisqu’elle représente, elle souhaite devenir une représentante. De quoi, elle ne sait pas très bien mais on trouvera bien « en marche ».

Ses yeux se décillent et elle découvre le monde, en premier lieu celui des machos stupides qui passent tout benoitement de la revendication légitime à l’insurrection gauchiste. Ce monde la repousse dans les deux sens du terme.

Elle tente d’ouvrir la porte des médias mais elle découvre qu’on n’adhère pas naturellement à une autre secte …

Cherche-t-elle à ouvrir d’autres portes ?

Adhérer à Macron, tant qu’il est temps en rêvant à la députation ?

Faire chante un joli brin de voix peut-être mais quelle concurrence !

Entamer une carrière de comédienne dans une série policière façon Meurtre à Louviers après une brève prépa dans « Plus belle la vie ».

Une chose est sûre : maintenant il faut vraiment, encore plus, qu’elle gagne sa vie. Il ne faut pas que les portes ouvertes-entrouvertes se referment : elle est si fragile.

On lui souhaite bonne chance et plus encore à ses deux enfants.

Puisse Ingrid trouver enfin la bonne porte.

 

En cherchant une illustration pour ce tableau un autre profil de jeune femme venait à l’esprit mais il serait lassant de  répéter l’exercice : Laissons donc Priscillia à ses crèmes de beauté et soyons certain que le gain récent de notoriété (avantage acquis) l’aidera dans la conduite de son business.

Cela laisse au Naïf un goût d’inachevé : le parfum des Îles, que voulez-vous !

 

Troisième note 

Le lecteur dira : pourquoi deux jeunes femmes ?

La raison est simple. Tous les bonshommes dont le nom aurait pu illustrer cette parabole sont vraiment infréquentables et n’inspirent aucune sympathie.

Laissons-les à leurs émeutes et à leurs gilets.

Ces gens, ces gilets jaunes, qui sont traités ici avec désinvolture n’ont dans leur plus grand nombre fait que suivre le chemin que leur traçaient les démagogues en quête d’électeurs depuis une cinquantaine d’année.

Travaillez moins et profitez plus, ne pensez pas à l’avenir, l’État veille sur vous. Surtout, n’hésitez pas à demander. Celui pour qui vous avez voté vous l’accordera. Embourgeoisez-vous.

C’est beau, grand et généreux la Démocratie quand on sait s’en servir.

Chemin qu’on leur a tracé :

Chemin idéal tant que tout le monde travaille, produit et que le niveau de dépenses collectives (État plus protections non-cotisées) reste acceptable. Acceptable signifie ici : compensé par les recettes.

Ligne de crête délicate tant que la dette ne représente que l’amortissement d’une dépense d’investissement productif. Productif signifie ici : qui va contribuer à la production de richesse et à des rentrées financières alimentant l’impôt.

Toboggan mortel quand la dette devient l’air que la nation respire pour survivre dans sa descente vers le sous-développement.

Ces gens, gilets jaunes, vous et moi sommes les embourgeoisés qui attendons tous que la faillite nous attrape par la queue. Nous la voyons venir sur notre écran plat coréen au gré des grèves, devenues émeutes, devenues insurrections qui animent notre quotidien.

 

Pourvu que ça dure.

 

Le cas des retraités est particulier : ils ont vécu leur temps, ont cotisé  comme il convenait et v’la ti pas que les jeunes générations s’exonèrent du boulot.

Normal, on a dit à ces générations qu’ils allaient tous être chefs puisqu’ils allaient faire des études supérieures… puisqu’on leur a donné le bac auquel ils ont droit.

Normal puisque l’université les accueille dans les disciplines dans lesquelles leur capacité de production sera valorisée…Sociologie, Archéologie, Anthropographie pour les meilleurs, Psychologie et Droit 1ère année pour les autres.

Le temps que cette jeunesse réalise l’impasse dans laquelle on l’a enfournée, elle devenue adulte et inclassable, composée de ces inutiles et de ces précaires que nous décrivent les vrais sociologues.

Donc plus de possibilité de revaloriser les retraites faute de nouvelles cotisations et chômage dont on ne mesure même pas l’étendue.

Heureusement l’État veille : on dit qu’il reprend la main. Main qu’il  plongera dans le  grand bas de laine à l’envers qu’il maintient ouvert en même temps que sa boite à outil : il  puisera dans la dette qui s’installe dans son rôle de ressource première.

Revalorisera-ton les retraites ? Ce n’est pas improbable, à force de lambiner des élections vont avoir lieu.

J’y suis favorable pour des raisons qui n’échapperont à personne.

 

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Hors sujet, un zest de vocabulaire.

Ingrid s’appelle, tout le monde l’aura reconnue, Ingrid Levavasseur.

Un vavasseur est le Vassal d'un seigneur lui-même vassal; homme pourvu d'un arrière-fief; petit vassal en général et notamment en Normandie le  Titulaire d'un fief plus petit que celui du chevalier, et qui peut combattre à cheval, mais avec un équipement moins coûteux que celui du chevalier   (cnrtl)

Ingrid serait ainsi vassale à deux degrés :

D’abord comme tout(e) bon(ne) GJ elle est une mécontente, vassale du « système ».  Elle veut « rassembler les initiatives citoyennes » mais elle ne peut combattre à cheval, à la différence de Drouet, monté sur son gros camion.

Mais aussi, et c’est peut-être plus sérieux, comme une jeune mère célibataire avec deux gosses, vassale de la condition féminine. Marlène Schiappa, jeune femme au parcours intéressant devrait la prendre sous son aile ou à tout le moins l’inspirer.

 

20 mars 2019