Sur la scène européenne nous sont offerts des spectacles de vie politique bien divertissants ou bien affligeants suivant le détachement que l’on éprouve ou l’intérêt que l’on porte.

 

Nos camarades britanniques ont mis en scène une comédie de l’absurde assez réussie. La preuve de son succès est qu’elle est passée de drame digne de l’Antique au statut de feuilleton ou d’épisode d’une mauvaise téléréalité. Une comédie dramatique moins bien dés-orchestrée ne pourrait pas connaître une telle notoriété, ni mobiliser une telle audience. Ils sont passé de Pinter, absurde pur et tragique à la pagnolade du retiens moi ou je fais un malheur. Godot devient Ubu.

 

Sur la  scène, les élus de la chambre des communes, revêtus d’habits d’arlequins bariolés entonnant avec des dissonances élaborées des vindictes adressées à l’héroïne du spectacle, qui est, elle,  restée dans Pinter.

Elle ne tonitrue pas ; en revanche elle itinère beaucoup de Bruxelles à Berlin, de Macron à Junker.

Cette troupe d’acteurs performent, comme on dit. La trame de leur chant est le refus. Refus d’être membre de l’Europe des tant et plus. Refus de ne plus en être membre. Refus d’apprécier les conséquences de la décision qui a conduit à cette situation… Sur la scène une large fraction des acteurs de la troupe chante leur texte dans l’autre sens, dans un chant d’espoir et de futur glorieux. Désir d’une indépendance et d’une grandeur retrouvées. Désir de britishness, d’insularité, de plum-pudding, d’ale et de stout à gogo… La Pax Britannica à tout va.

Les personnages changent de chœur ; parfois ils chantent dans un camp, parfois dans le camp opposé.

Le vrai regret est que ce spectacle soit purement vocal alors que toute bonne comédie musicale ferait aussi danser ses personnages. May s’y est bien essayé, mais trop brièvement.

 

Les spectateurs, nos représentants européens, restent pantois, désarmés. Ils n’ont pas écrit la pinterade initiale et sont perdus dans la folie du feuilleton musical. Barnier le rigoureux y casse sa baguette de chef d’orchestre d’un divorce voulu-pas-voulu.

Les opinions publiques –dont la nôtre-  flottent et les politiciens qui flottent et flattent réagissent eux-aussi dans l’absurde au gré de leurs ambitions immédiates et de la file d’attente politique dans laquelle ils sont entrés en quittant l’ENA ou l’UNEF.

 

Les acteurs de la farce sont les membres du parlement d’une nation dont on nous dit qu’elle est, moderne Athènes, à l’origine de nos systèmes démocratiques. Ah ! La Grande Charte, la fin des absolutismes et le début d’une constante réécriture de l’histoire à la sauce anglaise. Re Pax Britannica.

Acteurs regroupés dans une troupe indépendante qui interprète son show en toute liberté de comédien sans s’encombrer de texte, de scénario, à la seule ponctuation des cris du speaker de la chambre hurlant des « order » tonitruants renforçant un vacarme insupportable.

Le spectacle plait. L’actrice principale dont on loue l’énergie et la  ténacité dans l’absurde met tout en œuvre pour que des prolongations soient accordées et que le spectacle puisse continuer.

Comment ne pas ressentir que cette troupe de parlementaires joue son spectacle sans la moindre considération du réel, du monde, de l’Europe ; sans que soient évaluées toutes les conséquences de l’action rendue publique par les démagogues.

Rien d’autre qu’une troupe de comédien jouant sa comédie pour elle-même et en elle-même.

 

Chez nous, c’est autre chose. Nous battons les anglais car la vie publique nous offre deux spectacles.

 

Le premier ou plutôt les premiers sont populaires.

La rue nous montre des spectacles quasi permanents de manifestations pour ou contre des expressions d’un ordre uniformément contesté. Manifestations paisibles ou moins paisibles, émeutes ou insurrections, le programme de ces spectacles auxquels nous sommes habitués de longue date s’est récemment enrichi de l’entrée en scène de bandes d’acteurs spontanés. Ils sont sans réelle formation théâtrale, ce qui les différencie des politiciens (britanniques ou autres) ou des syndicalistes professionnels qui ont tous reçu cette formation dans les Écoles de préparation à une vie politique qui n’est devenu qu’une autre forme de théâtre.

Ces acteurs amateurs sont mal formés ; alors ils cassent, ils brulent et l’achèvement de leur jeu sera de tuer.

Les manifs dont je parle ne sont pas les spectacles qui retiennent mon attention.

 

Car il en est un autre, lui aussi quasi permanent qui retient l’attention par sa qualité et le talent de l’acteur qui le met en scène et l’interprète. Il se révèle le digne héritier des Chansonniers de mon enfance.

Nous allions en famille, il y aura bientôt trois quart de siècle, écouter ces liseurs et chanteurs de textes au Caveau de la République. Ils commentaient et brocardaient les personnages du moment. Comme de nos jours : rien de nouveau. J’ai oublié les noms* de ces artistes qui faisaient rire les familles. Ces spectacles étaient populaires : nous y allions et cela amusait mon père. Je parle ici d’une époque pré-bobo quand le peuple n’était pas que de la foule et était encore le populo.

Nous est venus ensuite la période des imitateurs qui recouvre et assimile le temps des chansonniers dont l’archétype est le sympathique Gerra. Comme il est sympa et comme il est un héritier des libérations hasardeuses de 1968, il ose tout et ne recule jamais.

Reconnaissons  à Ruquier le mérite d’avoir mis en piste une lignée d’humoristes dans son émission « On ne demande qu’à en rire ».  Le personnage que j’évoque ici ne peut pas ne pas avoir été influencé par l’absurde d’Arnaud Tsamère ou l’éclectisme de Donnel Jack’sman.  Sans tomber dans les grincements de Jérémy Ferrari !

Il s’inscrit dans cette lignée.

Cet acteur est de surcroit un véritable marathonien du standup et du one man show. Certaines de ses performances –aux deux sens du terme- durent 6 heures et le public envouté salut l’artiste pour sa résistance à la fatigue.

Il choisit ses audiences avec le souci de n’oublier aucune classe de public et de ne négliger aucun territoire.

Il s’adresse aux maires des petites communes, aux maires des grandes communes, aux présidents des conseils généraux et de région, aux enfants des écoles, aux infirmières et quoiqu’avec une légère réticence à quelques représentants de la meute des gilets jaunes.

Et il parcourt comme une abeille diligente les villes et les campagnes du cher et vieux pays.

 

Notre Président donc depuis quelques mois, dans un désir de renaissance européenne et dans un souci d’apaisement domestique se livre au spectacle et en spectacle.

 

Mon propos n’est pas de juger de la qualité de son discours mais simplement de souligner que nous avons découvert une nouvelle forme de communication politique. Le standup.

 

Me voici rassuré, la mémoire, que dis-je ?, la grandeur de Coluche est, comme la Force, toujours avec nous. Je craignais jusqu’à cette résurrection du comique dans la vie publique que Beppe Grillo ou le nouveau venu ukrainien, Zelensky ne nous ait détrôné du « leadership » en la matière, leadership que notre Président partage donc encore avec la Chambre des Communes de sa Majesté.

C’est ça l’entente cordiale.

 

*Faux : je me souviens distinctement de Robert Rocca : je le rencontrerais dans la rue, je le reconnaîtrais !

C’est un drôle de truc, la mémoire.

 

13 avril 2019