Je prévois deux sujets principaux

La rumeur : combien de fichiers S parmi les intervenants du chantier ?

Le choix des procédés de reconstruction : une future querelle des anciens et des modernes.

J’ai écrit ces trois lignes dans le quart d’heure qui a suivi la nouvelle de l’incendie et bien avant même qu’il ne soit maîtrisé.

Sur la premier point il semble que j’avais tort d’anticiper une rumeur ou davantage, sur l’évocation d’un acte terroriste. Je continue cependant à me poser la question de savoir par quel mécanisme une erreur humaine banale peut-elle embrasser en une demi-heure un ensemble de milliers de poutres de chêne ? Et si chalumeau il y a ou quel qu’autre « artifice », que faisait cette fichu allumette, toute seule dans la fameuse forêt alors que les travaux en cours concernaient l’extérieur de l’édifice et que finalement seules des personnes chargées de prévenir un incendie avaient accès à la charpente. Encore une naïveté de ma part.                                     *Une note rassurante : les enquêteurs ont noté des défaillances dans le système de protection : voilà ce qui s’appelle manier l’euphémisme ; ou peut-être l’humour.

Sur le second point. Alors là, j’avais, comme on dit de nos  jours, carton plein. J’avais tapé dans le mille ! Un flot, un torrent d’opinions s’est en quelques jours déversé sur les ondes et dans la presse. Un des plus rapides tireurs, sorte de Lucky Luke du scoop a été notre Divin Enfant : « Nous rebâtirons la cathédrale plus belle encore et je veux que ce soit achevé d'ici cinq années. L'incendie de Notre-Dame nous rappelle que notre histoire ne s'arrête jamais et que nous aurons toujours des épreuves à surmonter. Nous sommes ce peuple de bâtisseurs, nous avons tant à reconstruire ». Cela a le grand mérite de clarifier les options retenues par le Président. Fixer un délai impose de traiter la reconstruction comme un chantier moderne et le « plus belle encore » implique que de la nouveauté n’est pas à proscrire. Partageant ce point de vue, je ne suis pas irrité par son attitude mais étonné par la rapidité de cette prise de position. Mais je ne représente que moi-même.

Le flot des opinions se  partage en trois courants, trois voies et une foule de voix.

Un premier courant est celui de l’élan architectural. L’occasion est offerte de laisser parler, comme l’on fait les bâtisseurs de jadis l’esprit du temps et le génie contemporain avec les outils dont dispose notre époque qui permettent de faire ce que les anciens n’étaient pas en mesure de réaliser. Il est facile d’entendre cette voix et « en même temps » il est également facile de se souvenir qu’il existe dans les instances spécialisées des personnages capables de nous imposer des Kooneries et des Kapoorages en des lieux que d’autres trouvent sacrés ; encore que d’une façon différente de Notre Dame. Cela pose donc le problème du choix et du « bon goût ». Enfin, du goût de qui ?

Une voie moyenne est de dire qu’il  faut pour l’essentiel reconstruire la  toiture de sorte qu’elle présente la même apparence et que l’intérieur de la cathédrale soit restauré à l’identique. Ce qui se passe entre le toit (visible) et la voute (visible) est l’affaire des ingénieurs et du gestionnaire des coûts de la reconstruction.

La charpente a disparu : il faut une nouvelle charpente. Reste alors à reconstruire la fameuse flèche de Viollet-le-Duc.  La tentation est grande, à mon point de vue, de la reconstruire un peu plus haute et semblable en apparence en utilisant matériaux et procédés modernes. Sans réfléchir plus avant, cette voie moyenne est la plus simple, la plus économique et conduit à retrouver Notre Dame comme le public la connaissait sans aucun anachronisme criard.

Une troisième voie est celle qu’expriment les voix des puristes-intégristes : refaire tout comme s’il ne s’était rien passé et reconstruire à l’identique la charpente bois, la toiture de plomb, la flèche de V-l-D et mener tout ce prévisible quart de siècle de travaux avec l’esprit, la ferveur et –pourquoi pas- la dévotion que l’on prête généreusement et à peu de frais aux  bâtisseurs du Moyen Âge. Plusieurs avantages à cette façon de voir la question. D’abord l’Esprit qui vivait en-chêné dans les combles retrouve son habitat historique et confidentiel. Ensuite on pourra une nouvelle fois, après de nouvelles négligences organiser un nouvel  incendie.

Ces voix forment clameur.

Macron dans sa déclaration fixe le jeu et écarte cette voie de la reconstruction à l’identique : il est pressé et il n’a pas tort. Faire de ce chantier autre chose qu’un chantier ordinaire, comme on traite les ponts, les barrages, les bâtiments conduirait à des durées et probablement des coûts dont on n’apprécie rien.

Il n’est pas illégitime de consulter les grands architectes et même les petits afin de se persuader que notre époque, si elle en a les moyens techniques n’a pas la vigueur morale (la Foi ?) de supporter une nouvelle vision de la cathédrale, lieu de culte et monument national. Il nous manque l’Église et notre peuple n’est plus que la foule. Mais ça ne coûte rien de savoir ce qu’en pensent les gens qui construisent encore de trucs, évidemment ailleurs que chez nous et peut-être une vision en jaillira-t-elle…

Le Divin Enfant qui a lancé la balle n’a aucun intérêt à tergiverser : il a le pognon de dingue nécessaire à l’entreprise et il aura le loisir de redistribuer le solde des fonds collectés pour effectuer des travaux sur d’autres cathédrales et monastères que nous n’avons plus les moyens d’entretenir normalement.

Je suis très heureux de voir ce talent de bâtisseur se révéler chez notre Divin enfant. C’est après tout, depuis le Général une obligation pour les présidents de « marquer » leur passage aux affaires par un monument auquel ils puissent être clairement identifiés. Pompidou et la tuyauterie du centre qui  porte son nom,  Giscard est à l’origine d’Orsay, Mitterand tout occupé à ériger sa propre statue nous a doté de l’Arche de la Défense, de la Pyramide du Louvres, de la Bibliothèque Nationale et de l’Opéra Bastille (il était cultivé, c’te homme-là) ; nous devons à un légèrement paresseux Chirac –on le sait bien- le Musée des Arts Premiers. Les successeurs, Sarko et Hollande n’avaient ni l’ambition, ni le temps, ni les moyens de jouer les architectes.

Donc Notre Dame de Paris, après qu’il ait assez magistralement pataugé dans le dossier presque homonyme de Notre Dame des Landes offre à notre Président un bout de monument à refaire et de plus dans la tradition catho. Il  peut s’il s’y prend bien en faire son Grand Œuvre.

En entendant déjà le ton et la teneur des propos des partisans de la reconstruction à l’identique, on peut être assuré que le feuilleton sera long et plein de surprise. Les scénaristes de « Plus belle la vie » n’ont qu’a bien se tenir !

Comme le Divin Enfant à la manière d’un ado qui découvre les choses du monde semble développer un goût pour le monde des adultes bâtisseurs je lui signalerais un joli sujet de Travaux Pratiques sur lequel il pourrait exercer son jeune talent. Il a d’ailleurs eu l’occasion d’en entendre parler, de loin et par des bruits de cabinets : une Société dont nous possédons 94 % bricole depuis une grosse dizaine d’années sur une machine à faire de l’électricité avec un niveau de dépense annuelle de l’ordre du milliard, sans que quelqu’un prenne la peine de nous expliquer exactement pourquoi des soudures qui plaisent à certains ne plaisent pas à d’autres. Voilà pour le Président une merveilleuse occasion de faire de l’histoire, de la sociologie, du management et pourquoi pas un brin de métallurgie. Et beaucoup de comptabilité…  avant que la Société en question ne rejoigne le flot des sociétés dont l’État devrait assurer la bonne marche et qui  finissent inexorablement croulantes sous les dettes, empêchés qu’elles sont de gérer leur personnel avec rigueur et de facturer leur production à son coût.

 

28 avril 2019