Ordre :                    Carnivore

Famille :                  Canidae

Genre :                    Canis

Espèce :                  Canis lupus

Sous Espèce :         Canis lupus familiaris        communément appelé chien.

Chien, animal domestique que les spécialistes de leur élevage classent en 10 groupes et en quelques centaines de races.

 

Ma femme me dit : pourquoi parles-tu du chien et pas du chat ?

C’est, vois-tu ma chérie, que le chien présente, plus que le chat, des variations morphologiques importantes. Songes que les très gros chiens peuvent peser jusqu’à 80 kilos et mesurer 1 mètre au garrot alors que les très petits chiens ne pèsent que 2 ou 3 kilos et peuvent être nanifiés à l’extrême : on parle d’un chihuahua d’une livre !

Ma femme me dit : Bon, alors, le chien ?

C’est, vois-tu ma chérie, que le chien jouit –comme le chat, il est vrai, ou le cheval ou la vache- de l’immense privilège linguistique d’avoir le droit à ce qu’on emploie en parlant de ses variétés morphologiques le mot « Race ». Ce qui est refusé à l’espèce humaine. Le chien est devenu par l’élevage et la sélection un artefact que nous savons produire en autant de modèles bien définis que la  clientèle le souhaite. Le transhumanisme pourrait nous mener sur ce chemin, mais nous n’en sommes pas encore là.

Ma femme me dit : Je comprends, mais voyons mon chéri, tu sais bien que tous les hommes sont semblables et que la notion même de race ne peut s’appliquer à eux, c’est-à-dire à nous. D’ailleurs Hollande, tu sais, le président avant Macron, a fait retirer le mot de la Constitution. Je crois qu’il a dit que le mot était nauséabond, enfin je n’en suis pas sûr, c’était peut-être quelqu’un d’autre.

Il en est d’autres qui échappent à l’interdit. Les botanistes ont encore plus chance que les chiens. Bien sûr ils n’ont pas davantage droit au mot race, non par un interdit de correctitude mais simplement parce que traditionnellement ils utilisaient le mot variété. Alors pour eux pas d’ukase.

Ma femme me dit : Ils ont de la chance, quand même.

Tu as raison. C’est une vraie chance. Les botanistes ne sont pas obligés à se livrer à toutes les gymnastiques que s’imposent les paléontologues, sociologues et autres ethnographes pour ne pas employer le mot interdit. Que dis-je, interdit, non, quasiment maudit. Si par malheur tu l’emploies en référence même distante à l’Homme, l’Homme tout pur dans son Espèce, tu rejoins les forces du mal et tu t’enrobes des fumées sulfureuses de l’enfer.

Ma femme me dit : quelles acrobaties et quelles gymnastiques ?

Les ethnographes ne s’en sortent pas trop mal ; c’est normal, comme leur nom l’indique ils étudient les ethnies et ça, ils ont le droit. Je veux dire le droit au mot ethnie. La situation se gâterait pour eux, s’ils envisageaient des groupes d’ethnies assez importants pour qu’on puisse se mettre à penser à….Chut, j’ai failli tomber dans le  piège. Tu vois comme on se laisse entraîner par des habitudes nauséabondes.

Ma femme me dit : Je comprends, jusqu’à l’ethnie, c’est OK ! Et puis il y a la culture, la langue et les religions, bref les sociétés…

Les Sociétés, les sociologues... Comme tu y vas. Je t’arrête, si tu continues, tu vas parler de Nation. Il y a du Renan dans ta remarque. Notes bien que Nation, tu as encore le droit. Ce n’est pas recommandé mais enfin, ça passe encore. Non, les sociologues se tirent les cuisses propres de cette histoire. Ils ne parlent que d’une société bien particulière et ils ne pourraient se trouver dans l’embarras que s’ils étudiaient les différences communautaires du groupe social en s’éloignant trop des origines immédiates de ces communautés et en allant se poser des questions sur les ethnies dont elles sont issues. Ce dont ils se gardent. Le problème ne se pose réellement que pour les généticiens et accessoirement pour les paléontologues.

Ma femme me dit : pourquoi ça ? Ces gens, les généticiens,  sont familiers des différences qui existent entre l’espèce et les races d’une même espèce. Seraient-ils soumis aux mêmes interdits que toi ou moi ?

C’est bien pire : ils ont contribué à forger l’interdit. Ce sont eux qui ont affirmé l’absolue unicité de l’espèce Homo Sapiens. Ils ont démontré que les variations du génome entre deux individus quelconques sur terre étaient négligeables et ils en déduisent fort justement qu’il ne vit sur terre qu’une seule espèce d’homi…ninés, ou …nidés ou d’Homo (1)  ,  je m’y perds ! Sur cette base scientifique que je me garderais bien de mettre en doute, s’est développée l’idée, tu notes que je n’ai pas dit l’idéologie, aux termes de laquelle tout individu sur terre est rigoureusement identique à n’importe lequel de ses contemporains. Kif kif le gentil pygmée haut comme le poing et le grand norvégien couvert de poils roux, aucune différence entre l’agile coureur éthiopien et l’haltérophile lituanien qui jongle avec des poids gros comme lui, tout pareil le masaï véloce et l’inuit recroquevillé dans son kayak. Normal, ils possèdent des ADN ou des génomes qu’on ne saurait distinguer. Enfin, je crois. Donc pas de place pour les races, c’est déjà bien beau qu’on puisse encore utiliser le mot ethnie. Ne nous plaignons pas, il pourrait devenir illicite si on l’utilise trop et mal.

Ma femme me dit : Mais l’idée, tu n’as pas dit l’idéologie, d’où sort elle et plus précisément quelle est-elle ?

Elle trouve son origine dans le phénomène de l’esclavagisme (2) dans les états américains. Ce phénomène atteint sa pleine ampleur après l’indépendance. La présence des esclaves dans les États du Sud fait naître une véritable population d’origine africaine, noire de peau et maintenue dans une position servile ou non assimilée jusqu’à nos jours. Cette population importante matérialise, si j’ose dire, l’existence d’une « race noire ». La lutte contre la ségrégation, la lutte pour faciliter l’intégration de cette population continue de nos jours et donne naissance à un antiracisme qui se nourrit de sa cause, le racisme aux États-Unis. Ce combat légitime conduit à rattacher l’emploi du mot « Race » à l’opprobre de l’esclavagisme dans sa totalité. Il en résulte que puisqu’il ne faut plus distinguer de race noire, on ne peut plus imaginer que les homos sapiens puissent être perçus comme une mosaïque de races. D’où le repli tactique sur la notion d’ethnie en attendant que ce terme connaisse aussi le même opprobre. Notes bien que j’ai parlé Amérique, mais j’aurais pu parler Brésil ou n’importe quel autre territoire où cohabitent des ethnies distinctes.

Ma femme me dit : En quoi cette vision américaine du racisme et de l’antiracisme nous concerne-t-elle ?

Pourquoi ai-je passé la soirée d’hier à regarder un western ? Pourquoi cet ordinateur fonctionne-t-il avec Windows 10 ? Pourquoi Trump ? Il faut voir là le poids culturel des États-Unis. Mais, ma chérie, je te rassure : nous sommes parfaitement capable de faire tout seuls ce genre de micmac et d’inventer des sornettes bien franchouillardes. J’arrête, je ne vais pas te refaire le couplet de la transition écologique « à la française ». Tu dirais que je radote.

Ma femme me dit : Ça, c’est bien vrai, tu radotes. D’ailleurs je te fais remarquer que tu nous a laissé en plan avec les paléontologues qui…

Ah, oui, j’oubliais. Vois-tu, le pauvre paléontologue est coincé comme le serait toute personne décrivant l’homme maintenant et jadis. Un exemple récent. Un paléontologue trouve des doigts de pieds dans une grotte ; ils sont curieux et ils ne ressemblent pas vraiment à mes doigts de pied ou aux siens. Pour lui, une seule issue : une nouvelle espèce : L’Homme de TrucMuch. Par ce procédé, on en arrive à une situation dans laquelle Homo aurait autant d’espèces distinctes que de fossiles excavés. Il faut  dire aussi, qu’une nouvelle espèce, ça vous pose un homme, enfin je veux dire un chercheur de fossiles humains. Direct au Collège de France, si c’est bien vendu.

Ma femme me dit : Tu exagères, tu fais de ces braves gens de vrais escrocs…

Que veux-tu le pamphlet a ses raisons que la raison ignore. Il faut pousser l’argument à ses limites. Par exemple dans le cas présent : ce brave garçon nous explique à la TV qu’il a fait une découverte importante dans une grotte célèbre de l’île de Luçon aux Philippines. Ma première réaction concerne sa coupe de cheveux qui me semble être, comme son fossile, d’une autre époque. Pure réaction de p’tit vieux. En fait il nous exhibe des osselets de plâtre et nous assure, au cas où nous serions inquiets qu’il s’agit de moulages. Ces fameux doigts de pied sont très originaux et ne ressemble à aucun doigt de pied connu. Enfin, peut-être à ceux des Australopithèques. Et puis, il  y a les dents. Il devient péremptoire : « Les molaires sont très proches de celles d’Homo Sapiens ; en revanche, les prémolaires sont assez archaïques » (3). Malheureusement pas d’ADN.

Et d’où vient-elle cette anomalie humaine et quand a-t-elle fait sa transhumance ? Le brave garçon spécule et émet des hypothèses. Puis il franchit l’obstacle et nous explique qu’Homo luzonensis restera longtemps une énigme. Mais en attendant notre fossile et son doigt de pied ont franchi une étape importante, celle de l’espèce. C’est une promotion.

Ma femme me dit : pourquoi t’échauffes-tu sur un sujet aussi mince et sur lequel ton paléontologue à cheveux longs a probablement raison. Pourquoi douterais-tu qu’il ne s’agisse d’une authentique découverte ?

Tu as raison, je fais un transfert. J’incrimine le paléontologue alors que mon grief s’adresse à tous les idéologues de la bonne pensance qui nous interdisent d’utiliser le mot race au motif de l’infini pureté et uniformité des individus de l’espèce humaine. Tout de même, j’aurais pensé possible qu’il émette l’hypothèse qu’une race d’australopithèque se soit mise en mouvement à l’époque idoine pour arriver là où on la trouve maintenant sans immédiatement la sacraliser comme nouvelle espèce.

Ma femme me dit : Au fait, c’est quoi, une espèce ?

Ma chérie, je dégaine l’arme du chevalier des temps modernes, je te wikipédise la définition usuelle : « Dans les sciences du vivant, l’espèce (du latin species, « type » ou « apparence ») est le taxon de base de la systématique. Il existe plus d'une vingtaine de définitions de l'espèce dans la littérature scientifique. La définition la plus communément admise est celle du concept biologique de l'espèce énoncé par Ernst Mayr en 1942 : une espèce est une population ou un ensemble de populations dont les individus peuvent effectivement ou potentiellement se reproduire entre eux et engendrer une descendance viable et féconde, dans des conditions naturelles. Ainsi, l'espèce est la plus grande unité de population au sein de laquelle le flux génétique est possible et les individus d'une même espèce sont donc génétiquement isolés d’autres ensembles équivalents du point de vue reproductif. » Ce qui est fondamental dans ce truc est que les individus se reproduisent entre mâle et femelle en utilisant les procédés usuels qui sont toujours en vigueur.

Ont-ils cette capacité, ils sont de la même espèce. En sont-ils dépourvus, ils sont d’espèces différentes. Donc si tu n’établis pas cette incapacité reproductive, tu restes sur la réserve et tu te dis que des particularités anatomiques ne sont pas rares dans le sein (!) d’une même espèce, même si elles concernent les doigts de pied. Tu noteras que Ernst Mayr admet implicitement l’existence des races quand dit qu’une espèce peut être un ensemble de populations…

Ma femme me dit : Je comprends bien mais comment établir cette capacité reproductive des individus d’une espèce disparue ?

C’est ici que l’ADN et la génétique interviennent. À Leipzig se sont réunis de joyeux bougres qui, disent-ils, peuvent faire raconter toute une histoire à des morceaux microscopiques d’ossements vieux comme Hérode. Leur propos est le plus souvent assez indiscret puisqu’il consiste à nous relater –sans beaucoup de détails- d’anciens ébats entre messieurs et dames de tribus nomades navigant sur le mode « rencontre » de par le vaste monde. Patatra…Horreur et consternation : Sapiens possède des gènes de Néandertal qui n’hésitait pas, l’occasion lui en étant offerte d’avoir des flirts poussés avec Denisova quelque part entre la Russie et la Chine : Déjà la mondialisation ! Benoitement, un peu en douce l’expert admet alors, rendu à ce niveau de l’enquête que, somme toute, les hybridations étaient fréquentes et que tout ce petit monde est en fait de l’Erectus un peu dispersé.

Ma femme me dit : mais alors, ces histoires d’espèces nouvelles découvertes maintenant avec une fréquence de manifs en France ?

Ma chérie, ces déviations du langage se produisent et notre époque est riche de ces confusions, quand on ne prend pas la peine de définir clairement la signification des mots ou lorsqu’une idéologie s’empare du vocabulaire –façon régime autoritaire- pour donner aux mots une signification orientée vers un propos spécifique. C’est ce qui provoque l’embarras des paléontologues dont l’emploi et la vie professionnelle sont gérés par des systèmes universitaires où règnent les belles pensées. Pour illustre cet embarras, je te ferai lire ne annexe un texte révélateur ; et cette fois-ci pas par un jeune paléontologue mais par un Prof au Collège de France qui se trouve de surcroit être le boss de l’équipe de Leipzig, tu sais, l’équipe qui…

Ma femme me dit : Ça va, je crois que j’ai compris. Mais où veux-tu en venir ?

Pendant longtemps on a utilisé le mot race pour désigner des groupes présentant une certaine forme d’homogénéité au moins apparente. Ce furent d’abord et c’est toujours vrai les couleurs : les blancs, les noirs, les jaunes et les peaux rouges. À l’évidence diviser l’humanité en quatre groupes ou même seulement trois dans la mesure où les peaux rouges avaient disparus correspondait à la perception des autres races par les européens et les américains « blancs », races définitivement classées comme inférieures. En ajoutant une réserve : même chez les blancs il n’était pas inutile de faire de nouvelles distinctions : un irlandais n’est pas un anglais, Goddamit ! Puis les ethnographes mieux que les jésuites ont démontré que ces races étaient en réalité un foisonnement de cultures, de langues, de modes de vie, d’organisations sociales et de religions et de perceptions du monde et qu’on ne pouvait pas mettre trop de choses différentes dans le même panier.

Ma femme me dit : Si je comprends bien, il fallait concevoir des unités plus petites pour arriver à des races plus pures.

C’est là, ma chérie que tu atteints le nœud de la question et que tu viens de prononcer un autre mot qui  râpe la langue, la pureté de la race, qu’on ne peut réellement utiliser qu’avec les chiens, comme je l’ai dit en introduction. Dire d’un Norvégien qu’il est un parfait spécimen de la race…des norvégiens relève du blasphème. Pourtant ces gens du nord –comme aussi les Inuits ou certaines tribus lapones et sibériennes- ont vécu longtemps et vivent toujours isolés dans leurs froidures, sans « migrants venus d’ailleurs et ont développé les mêmes caractères insulaires que des populations du pacifique. Mais ils sont peu nombreux car ils vivent dans des pays rudes où la terre ne produit guère et que l’hiver accable une moitié de l’année. Et définitivement tu ne peux pas confondre le norvégien « spécimen » avec son copain pygmée « type ».

Ma femme me dit : alors il y aurait une taille ad hoc pour qu’on puisse parler de race humaine ?

En quelque sorte il faut que le groupe qu’on pourrait ainsi qualifier de race ait été assez important pour que la consanguinité n’ait provoqué son extinction et assez petit et isolé pour que des apports génétiques « venus d’ailleurs » n’aient introduit trop de diversité et n’en aient réduit la « pureté ». De nombreux exemples viennent à l’esprit et j’en ai déjà cité mais on peut sans doute en trouver d’autres en Papouasie ou dans la forêt congolaise. Pour l’Amérique les colons, les maladies et l’alcool on fait l’essentiel du travail d’éradication raciale et on ne plus guère que pratiquer de l’anthropo-ethnographie historique. Enfin, au Pérou, en Colombie et dans l’ouest brésilien…

Ma femme me dit : tu es en train de me dire que, si je résume, il ne reste pas de groupe important pour lesquels il serait sémantiquement légitime de parler de race.

C’est exactement ça. En particulier les Nations que nous connaissons sont trop peuplées et ont connu des histoires tellement compliquées que leur population ont perdu toute « pureté » mais il n’en reste pas moins que ce n’est pas demain matin que tu ne pourras pas reconnaître un japonais d’un kikuyu dans la queue des pèlerins allant prendre leur photo de la Joconde au Louvres. Tu vas me faire remarquer que le kikuyu est moins présent au Louvres que le jap et je te rétorquerai qu’il y a un relent raciste dans cette remarque. D’ailleurs la honte et le désastre ont recouvert les dictateurs qui ont fait reposer leur politique nationaliste sur ce concept de race pure en s’appuyant sur une supériorité présumée de celle-ci pour conduire les politiques de conquête qui ont marqué l’histoire du 20ème siècle.

Ma femme me dit : Là, tu m’embrouilles et tu mélanges tout. Monsieur veut toujours tout embrasser en même temps et je ne sais plus si on parle histoire du siècle dernier ou simplement d’un problème de vocabulaire.

Tu as raison comme à l’accoutumée et qui  trop embrasse mal étreint. Où en étais-je ? On ne pourrait utiliser le mot race dans l’espèce humaine que pour des groupes ethniques à peu près homogènes et isolés, donc forcément de petites tailles. Il n’est donc pas illégitime de n’employer le mot que dans ce cadre très précis c’est-à-dire en équivalent à « groupe ethnique localisé » et in fine à ne plus l’employer du tout. Et pourtant, « en même temps » on sent bien qu’il existe un trou dans le vocabulaire. On a beau prétendre qu’il n’y a pas de races humaines et cependant on constate leur existence immédiate dans la vie courante sans plus  jamais la désigner et la nommer. Enfin si ! On dit les chinois, les saoudiens, les afghans, les colombiens en se référant en partie à leur nationalité et en partie à une perception de leur…race comme différence anatomique visible

Ma femme me dit : le diner est prêt, tu peux passer à table, et s’il te plait parles moi d’autre chose.

Notre Dame de Paris, ça irait ?

°°°°°°°°°°°°

  1. Surtout ne pas oublier la majuscule destinée à éviter toute confusion et, en fait d’oubli, je rajoute les hominoïdes.
  2. En précisant : Elle trouve son origine dans l’histoire et plus précisément dans l’histoire coloniale du 19ème siècle, histoire qui se poursuit de nos jours. Restons simple et limitons nous aux États-Unis qui nous offrent dans sur ce sujet le meilleur point de vue. A l’instar des espagnols, les colons de la côte est de l’Amérique ayant exterminé les tribus indiennes ou ayant été dans l’incapacité de les asservir facilement font appel à de la main d’œuvre originaire d’Afrique centrale est et ouest, enrichissant de la sorte le marché traditionnel des esclaves africains historiquement orienté vers les Arabes et l’Amérique du Sud. Avec cette demande nouvelle, le marché explose et tous les intermédiaires : collecteurs d’esclaves, le plus souvent arabes et fret maritime spécialisé assuré par les européens de tout poil, anglais en relais des hollandais, et accessoirement français. Les ethnies qui fournissent la matière première de cet important négoce sont celles des tribus africaines éloignées de la côte et restée rurales. Souvent le chef de la tribu participe au négoce. Les vaisseaux négriers repartent cale pleine des produits des colonies. C’est le fameux commerce triangulaire.
  3. Repris de M.  Clément Zanolli co-auteur de la publication de Florent Détroit.

28 avril 201

Jean-Jacques Hublin: «L’évolution humaine est en fait un processus buissonnant» Par Vincent Bordenave   10 avril 2019

Professeur au Collège de France, Jean-Jacques Hublin est aussi directeur du département d’évolution humaine à l’Institut Max-Planck de Leipzig. Il a réalisé de nombreux travaux sur l’évolution des hominidés. Il a notamment été à l’initiative des découvertes des plus vieux squelettes d’Homo sapiens, au Maroc.

 

LE FIGARO. - La découverte de cette nouvelle espèce aux Philippines est-elle surprenante?

Jean-Jacques HUBLIN. - Ça n’enlève rien à l’importance de cette publication, mais, en prenant un peu de recul, c’est quelque chose d’assez logique. Après les découvertes d’Homo erectus de la fin du XIXe siècle et du début du XXe, les chercheurs se sont un peu détournés de l’Asie pour se concentrer sur l’Europe et l’Afrique. Mais depuis une quinzaine d’années, les découvertes se succèdent en Orient. En 2003, une équipe a mis au jour une espèce assez similaire sur l’île de Flores en Indonésie, l’Homo floresiensis, puis en 2010 ce sont les dénisoviens qui ont été découverts.

L’Homo luzonensis vivait il y a entre 100.000 et 60.000 ans, soit la date de l’arrivée de nos ancêtres Homo sapiens en Asie. Il ne s’agit pourtant pas de la même espèce?

C’est quelque chose de difficile à concevoir pour un esprit moderne, mais, jusqu’à il y a peu, la planète était peuplée de plusieurs espèces d’hominines, c’est-à-dire les ancêtres des hommes et leurs proches parents depuis la séparation d’avec les chimpanzés. Selon moi, Homo luzonensis pourrait être un descendant d’Homo erectus en milieu insulaire. C’était donc en quelque sorte un grand-oncle.

Une autre équipe de MNHN a mis au jour des traces de présence humaine vieilles de 700.000 ans non loin de la grotte de Callao.

C’est bien un des éléments qui me conforte dans cette hypothèse. Il y a un peu moins de 2 millions d’années, Homo erectus a quitté l’Afrique. C’est apparemment la première espèce d’hominine qui a eu les capacités de se répandre sur une grande partie de l’Eurasie. D’une manière ou d’une autre, à un moment donné, de petits groupes ont pénétré l’île de Luçon, d’où ces traces vieilles de 700.000 ans. Une fois sur l’île, cette population a évolué dans un environnement fermé. Ce qui peut expliquer la réapparition de caractéristiques archaïques. C’est au demeurant exactement le même schéma qui a dû se produire sur l’île de Flores.

Si on étend votre raisonnement, il pouvait donc y avoir une espèce humaine par île sur ces archipels?

C’est une situation que l’on connaît bien chez d’autres vertébrés en milieu insulaire. Pourquoi pas plusieurs espèces d’hominines entre l’Indonésie et les Philippines?

Au-delà de ces îles, y avait-il de nombreuses espèces cousines à la nôtre?

L’évolution humaine n’est pas quelque chose de linéaire, c’est en fait un processus buissonnant. Pour ne parler que de la période concernée par cette découverte, on connaît au moins quatre autres espèces: l’Homo floresiensis, dont on a déjà parlé, nos ancêtres Homo sapiens originaires d’Afrique et déjà présent au Proche-Orient, l’homme de Neandertal, qui vivait en Europe depuis plus de 350.000  ans, et l’homme de Denisova, qui, lui, vivait sur le continent asiatique sensiblement à la même période. Malgré la divergence de ces groupes, des échanges génétiques ont pu avoir lieu entre eux, à certains moments. On a découvert, par exemple, en août dernier, un jeune individu dont la mère était néandertalienne et le père dénisovien. Tout le problème aujourd’hui est de savoir ce que l’on doit appeler une espèce, et la question est ardue.

Pourquoi?

Que ce soit Neandertal, Denisova ou sapiens, tous ces groupes ont évolué isolés les uns des autres pendant de très longues périodes et ont développé des caractéristiques propres bien différentes. Pour autant, ils sont restés interféconds, au moins en grande partie. On rencontre de nombreuses situations similaires chez les mammifères. Les ours polaires et les grizzlis, considérés comme deux espèces différentes, produisent des hybrides féconds. En revanche, les ours noirs et les ours bruns, séparés depuis plus longtemps, ne donnent guère de petits viables. La génomique moderne montre que, dans la nature, ces hybridations sont en fait légion. On tend donc de plus en plus à privilégier d’autres critères de délimitation des espèces que l’isolement reproductif complet.

Est-ce qu’on sait s’il y a un berceau, un lieu d’origine pour cette fascinante histoire?

Homo erectus, le probable ancêtre d’Homo luzonensis, avait pour origine l’Afrique. C’est aussi vrai pour notre ancêtre, Homo sapiens. La question est moins claire pour l’ancêtre commun de Neandertal et de Denisova. L’ennui, c’est que la paléoanthropologie est une discipline fortement biaisée par la répartition très inégale des sources de fossiles. Beaucoup de découvertes nous ont longtemps laissé penser qu’Homo sapiens était apparu dans le Rift africain. Et puis, en 2017, avec mes collègues de l’Institut Max-Planck de Leipzig et de l’Insap marocain, nous avons découvert à Djebel Irhoud, au Maroc, des restes d’Homo sapiens vieux de 300.000 ans, soit 100.000 ans de plus que ceux découverts dans le Rift. Cela ne veut pas dire pour moi que le berceau de l’humanité est au Maroc. Mais plutôt que, si berceau il y a, c’est plutôt l’ensemble de l’Afrique qu’il faut prendre en compte. Les échanges de gènes et d’innovations entre les différentes régions de ce continent ont façonné notre espèce. Et ce processus a finalement abouti à la colonisation de l’ensemble de la planète en assez peu de temps.

Et toutes les autres espèces ont cependant fini par disparaître…

Au fur et à mesure que notre ancêtre direct s’est répandu hors d’Afrique, tous les autres groupes ont périclité. De quelle manière et pour quelles raisons ont-ils été remplacés ou absorbés? C’est le sujet de nombreuses discussions et polémiques. Mais, à un moment donné, Homo sapiens a pris le dessus sur les autres.