Les sociétés des hommes se sont construites à partir de la cellule clanique partageant langue et religion,  organisant la répartition des tâches dans le groupe et organisant l’échange des produits de ces tâches. Ainsi est né le commerce avant qu’il ne devienne marché, ayant enjambé le négoce.

C’est une vieille histoire et certains de ces « marchés » (ou commerces ou négoces) ont existé de tout temps.

L’esclavage par exemple était une fondation du monde tellement admiré des civilisations antiques. La pratique existe toujours sous des formes masquées. Le teeshirt Décathlon n’en est-il pas l’évidence ?

Un autre marché dont on entend toujours parler est celui des otages. L’otage, tant qu’il reste en vie, est une valeur sûre, peu coûteux à entretenir, facile à stocker, d’un négoce discret et somme toute agréable si on le stockholmise à point.

Adam Smith, avec prudence, puis Hayek, Friedman avec résolution nous ont expliqué que le marché ferait le bonheur de l’humanité et résoudrait tous les problèmes de nos sociétés. À la lumière des expériences des 19ème et 20ème siècles il est apparu que le marché exigeait que le groupe social, l’état, exerce une certaine régulation et ne laisse pas se développer des chancres d’inégalité ou justement d’esclavage déguisé. On a beaucoup glosé et la discussion reste ouverte sur la quantité d’état qu’il convient de mettre dans le grand bouillon du Marché.

C’est la raison pour laquelle il faut se féliciter de l’apparition d’un nouveau marché dans lequel l’État –notez la majuscule- est l’un des interlocuteurs et même l’interlocuteur majeur, quasi exclusif. Enfin, avec l’opinion publique…

Pour l’heure, ce marché se construit avec un vendeur unique, introduisant ainsi une parfaite symétrie.

L’Irak est engagé dans la mise en accusation des membres de l’État Islamique que ses troupes ont capturés ou que lui ont remis les forces kurdes empêchées de les stocker et réticents à les exécuter sommairement.

On peut cependant imaginer qu’une partie des califatites a déjà été envoyée au paradis des mahométans dévots.

Mais il en reste quelques centaines. Ils sont sur le marché des condamnés à mort ou, avec une décote, sur le marché des condamnés à la perpétuité. La différence est subtile car il semble optimiste de penser qu’on puisse vivre vieux dans une prison irakienne.

Beaucoup seront condamnés à mort.

Déjà une demi-douzaine de Français est dans ce cas. Ils pourraient être une quinzaine ou davantage.

Parmi eux certains sont ce que l’on appelait naguère des français de souche, ce qui renforce les interrogations quant à leur vocation religieuse et militaire, mais ne change rien à leur valeur marchande.

Aucun d’entre eux n’a été déchu de la nationalité française. Il parait que c’est très compliqué.

En ce moment, à la fin du mois de mai 2019 la position officielle de la France telle que l’exprime le Président est que, la peine de mort étant inacceptable dans le droit national, la France demandera à l’Irak de commuer ces condamnations en réclusion à perpétuité.

Il semble probable que l’Irak fasse valoir l’argument que de garder ces détenus a un coût et représente un service pour lequel l’Irak demandera compensation.

Ceci constitue une première approche de la détermination du prix d’un condamné à mort.

Certains peuvent avoir eu l’idée inverse : les ressortissants français étant condamnés « comme il faut » dans le pays qui les détient, plus vite sera exécutée la sentence, plus vite sera clôt le dossier. Ce petit geste qui pourrait rester gratuit peut cependant entrainer de la part de la France une certaine reconnaissance, une prime au travail bien fait… Dans ce cas, le prix du condamné à mort reste négociable mais l’État français a toujours souhaité conservé de bonnes relations avec l’Irak et a sûrement d’autres moyens d’exprimer cette reconnaissance.

« En même temps » s’expriment les premières  voix pour affirmer que ces citoyens français doivent être jugés par la France parce que bla bla bla, principes, valeurs, ne pas se comporter comme l’ennemi, et puis quel ennemi ? Donc il faudrait dans ce courant de pensée « acheter » le condamné sur le souk judiciaire irakien pour les juger « mieux » et dans les formes en France. Cette attitude est complètement opposée à celle de l’opinion publique qui pense très majoritairement, de façon quasi unanime que nos djihadistes de banlieue sont très bien là où ils ont choisis d’être et que la seule urgence serait de les pendre.

Mais, mais, mais, un fin connaisseur du cher et vieux pays croit que cette approche ne s’estompera pas et pense que, au contraire, ce point vue humaniste-légaliste finira par prévaloir.

En toute logique les autorités irakiennes devraient « nous céder » gratuitement les condamnés que nous leur réclamons. Le hic est que (quelle belle assonance) en faisant cette démarche nous conférons une valeur aux condamnés : Bla, bla, bla, principes, valeurs, ne pas se comporter comme… Il est impossible d’accorder une valeur (marchande) à des personnes que nous souhaitons juger selon nos Valeurs, majuscule et bla, bla, bla… qui n’ont pas de prix, essentielles qu’elles sont. Comment diable pourra-t-on évaluer le geste des irakiens lorsque, après s’être laissé tirer l’oreille, ils accéderont à notre demande.

Ce problème est délicat et montre combien ce marché cherche encore à se structurer.

 Une tentation serait de consulter les instances les plus hautes de l’État. Le Conseil Constitutionnel, le Conseil d’État (1) ou bien la Haute Cour de Ceci et de Cela, française, européenne voire onusienne…

Le Naïf, qui n’offre en ces matières aucune compétence (et encore moins d’autorité) suggérerait de consulter l’organisme spécialiste de ces délicates négociations dont l’expertise est universellement reconnue : Le Bon Coin.

Quel beau sujet pour un RIC !

Le lecteur, si lecteur il y a, devrait être irrité par cette forme de pirouette que s’autorise le Naïf, en s’évadant de la sorte des problèmes qu’il évoque : qu’il se rassérène, l’actualité va rajouter du piment à ce dossier et les rebonds donneront lieu à d’autres remarques et d’autres pirouettes.

 1.   Un jour, il faudra que je me renseigne pour savoir ce qu’est le conseil d’État, comment ça marche et à quoi ça sert. 

 

1er mai 2019