Ce papier était destiné à Yannick Vallençant, Guide de Haute Montagne et Président d’un syndicat professionnel qu’il a initié et qu’il anime.

Dans le cadre de ce syndicat, un forum s’est ouvert, initialement sur le sujet de l’héliski puis d’une façon plus générale sur la participation des guides à la lutte contre le réchauffement climatique.

Vaste sujet.

Le Naîf ne pouvait résister au plaisir d’ajouter son grain de sel. Son point de vue est très exagéré, imprégné de passéisme  et polémique dans le style nostalgique.  Le pamphlet met le doigt où ça fait mal, c’est sa fonction.

Au début, le Naîf s’adresse à Yannick ; puis en cours de rédaction, l’idée de participer es-qualité à ce forum s’est évanouie.

Mais le papier existe et il sera une des rares contributions du Naïf sur le sujet qu’il n’aborde plus, de l’alpinisme et du métier de guide. Il sera aussi une des fréquentes contributions relative à cette authentique pollution intellectuelle qu’est l’écologie politique.

Pas de conclusion mais une série de questions ; chacun et chaque guide y donnera sa réponse.

 

Yannick Vallençant a invité les guides à voir deux brefs reportages télévisés, l’un d’Éric Gramond annonçant que la société K A abandonne les programmes d’héliski au motif que le Kérosène émet des GES, l’autre sur les effets dévastateurs de la fonte du permafrost alpin et sur les éboulements qui en résultent.

Les guides ont réagi et proposé des commentaires sur le sujet du réchauffement climatique.

Certains expriment des considérations locales, voire très locales et d’autres n’appellent à rien de moins qu’un bouleversement des économies mondiales par un anti capitalisme forcené.

Il semble qu’une dimension de ces questions n’est pas clairement formulée dans aucun de ces commentaires concernant la relation triangulaire Nature/Montagne, Économie du tourisme et Guide/Agent de cette économie.

En effet dans ces remarques de guides, deux grands absents : la montagne et son amoureux, le Guide.

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La profession de guide s’organise historiquement autour du touriste anglais sollicitant l’assistance de porteurs, paysans des hautes vallées alpines. Se développe alors entre quelques-uns de ces paysans et leur client une émulation ; celle-ci conduit le porteur à devenir grimpeur puis guide mais surtout l’amène à épouser le goût de l’aventure montagnarde de son client.

Et les vallées changent de caractère. Les lignes de chemin de fer les remontent afin que les militaires parsèment les frontières de multiples ouvrages. Puis viennent les constructeurs de barrages et leurs maçons italiens ; enfin le grand bouleversement du ski entrainant la mise en place de vastes systèmes immobiliers et un formidable accroissement de l’industrie du tourisme.

Cette industrie du tourisme nécessite davantage d’infrastructure pour visiter les montagnes. On agrandit et on pave de vieilles pistes pour accéder aux alpages et franchir les cols ; on construit d’abord des chemins de fer funiculaires, futurs vestiges à protéger ; les sommets inaccessibles s’ornent de téléphériques ; d’autres funiculaires et des télécabines complètent la gamme des véhicules d’intrusion au cœur de la montagne.

Le guide sent bien que cette appropriation de la montagne par tous est dangereuse ; parfois il s’y oppose mais  il tire parti en même temps que son village de tout ce déploiement et finit par y trouver avantage. Les refuges deviennent des auberges, les approches sont plus courtes voire supprimées, la cadence du travail s’intensifie et la clientèle disponible est plus nombreuse. La productivité augmente.

Le guide améliore sa technique, toujours stimulé par l’alpiniste amateur qui depuis quelque temps déjà devient guide à son tour.

Les activités se diversifient et progressivement le guide « de tradition » devient voyagiste. L’Himalaya en trek ou en expédition d’altitude moyenne constitue une part de ce marché.

Après vient l’animateur sportif, école d’escalade, canyon (obligatoirement ludique), via ferrata.

À la marge restent quelques spécialistes de la grande difficulté qui traitent encore une clientèle réduite avant que les montagnes ne commencent à s’écrouler.

Enfin, certains gravissent des immeubles.

Survient la vague verte, la réalité infiniment probable du réchauffement climatique et la nouvelle idéologie de l’écologie visant à la réduction des GES. C’est le fameux sauvetage de la planète. Le politique, enfourche ce cheval ; jusqu’à ce que la taxe carbone ne mette en évidence la réalité du problème. Son discours lui vaut une relative adhésion et séduit l’amoureux de la nature qu’est ou devrait être par construction mentale le guide.

Le guide s’interroge sur sa pratique : est-il assez écolo et ne doit-il pas voyager moins ou mieux ? Par exemple, ne doit-il pas bannir cette pratique de l’emploi de l'hélicoptère qui satisfait une clientèle aisée et blasée ?

Il fait part de ses doutes et se réfère quelques exemples édifiants de guides modifiant leur pratique.

Que faut-il en penser ?

Le premier point concerne le réchauffement climatique et les émissions de GES. Il faut rappeler que la France et l’Union Européenne ne représentent  (toutes sources confondues) que moins de 1%  (France) et environ 10% (UE) de la consommation mondiale d’énergie. (charbon allemand et polonais…)

La production et la consommation mondiale d’énergie croissent sans faiblesse d’environ 2 à 2.2 % par an. Chine, USA, Inde, Russie et bien sûr les pays du golfe arabique sont de diverses façons les producteurs et/ou les consommateurs de ces énergies, bien au-delà de 50% de l’ensemble.  Aucun de ces pays n’est engagé dans le moindre processus de réduction et au contraire, sont à l’origine et les acteurs de cette croissance. Ils sont tous, à des degrés divers en phase d’armement ou de réarmement.

Il est donc illusoire de penser qu’un effort quelconque réalisé en Europe et à fortiori en France ait le moindre effet sur le phénomène mondial. Le réchauffement advient ; nous ne pouvons que le constater

Nous en serons les victimes, nous en sommes les témoins mais nous n’en sommes d’aucune façon les acteurs.

Les consommateurs européens, les français et les guides inquiets ne devraient être concernés qu’au niveau de l’économie, au sens premier du terme. Au lieu de s’affubler des oripeaux écologistes, il est plus utiles de raisonner en terme de limitation des dépenses et plus particulièrement des importations.

Pour le citoyen français et pour le guide comme pour les autres, la solution au problème du réchauffement climatique n’est pas dans notre boite à outil. Par contre le déficit commercial, le déficit budgétaire et la dette nationale devraient être la préoccupation de chacun.

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Le guide devrait au premier chef se poser la question de la relation qu’il entretient avec la montagne. 

Jusqu’à quel niveau a-t-il été transformé en un simple agent touristique comme ses homonymes de musée, en un simple animateur sportif comme n’importe quel footeux de stade, en bête de concours qui fait tout plus difficile- plus vite-plus seul (seul avec son sponsor) ou en animal de foire sur les tours urbaines les plus interdites. A-t-il conduit des innocents baptisés clients directement issus du marathon de New-York jusqu’à un décès onéreusement programmé sur l’Everest ? A-t-il ponctuellement organisé ses deux cayons « Aventure Verdon » quotidiens, 2 heures 45 voiture-voiture ? Et réservé scrupuleusement ses places aux refuges  consacrés comme des églises pour les Mont-Blanc du mardi et du jeudi ? Ou encore, l’hélicoptère pourra-t-il décoller demain ?

Que celui qui n’est jamais tombé dans ces ornières jette la première pierre.

Et notre Montagne dans tout ça : stade, usine ou cirque ; au mieux spectacle ?

Comment, quand et où le Guide pourra-il retourner en Montagne ?

Comment retrouver l’intimité et la solitude fut-elle partagé avec un client nécessairement ami ?

Comment le Guide peut-il redevenir un Montagnard ? 

Pendant ce temps, la Déesse des Cimes, l’Everest s’enfouit sous les immondices, les sachets plastiques, les bonbonnes de gaz et les cadavres des inconscients venus cocher une case sur « la liste des choses à faire avant de… ».

 

 

9 juillet 2019