Cette note écrite au mois de mai a perdu de sa fraicheur. Est-elle périmée et juste bonne à redistribuer aux Restos du Cœur ? Le lecteur regrettera que l’Affaire de Rugy ne soit pas évoquée bien qu’elle soit l’archétype de l’effet tabloïd, ni les manifestations festives des supporters de l’équipe de foot d’un pays voisin. De même pour les rigmaroles (1) de En Marche en vue des municipales à Paris, sitôt exposées, déjà oubliées. Mais certaines remarques concernent des évènements plus contemporains. Le lecteur s’y retrouvera.

Vincent Lambert est mort.

 

L’effet tabloïd

 

Le journal télévisé, le quotidien, les commentateurs, tout ce petit monde qui est le nôtre par infusion et diffusion, consomme l’actualité à la façon d’un glouton qui se jette sur sa pâture avec avidité : il en retire des morceaux de chairs puis la laisse retomber sur le sol de son bureau éditorial car déjà une nouvelle nouvelle lui est offerte et son insatiable appétit l’oblige à se saisir du nouveau festin.

Les durées de vie, l’usage ordinaire de la nouvelle d’actualité est variable mais dépasse rarement la semaine. Évidemment, s’il s’agit d’une bonne graine, elle prendra racine et offrira au bon peuple des repousses qui à leur tour lui fourniront des nouvelles enrichies ou simplement ressassées. De nouvelles nouvelles. Des new News. Dans ce domaine également le recyclage est la règle.

Un jour : petite info de rien du tout, du genre fait divers croustillant avec si possible viol et coups de couteau ou poursuite dans les banlieues avec flic canardés, pauvres petits voleurs de scooter emplafonnés dans le dernier arbre de la cité, puis émeutes urbaines et voitures brulées en témoignage d’intégration réussie. Ou l’incendie ici ou là, accidentel, provoqué ou carrément criminel. Ah, la fuite de gaz ! Une enquête est diligentée et le procureur de…  a ouvert une information. Aucune piste n'est privilégiée...N’oublions pas la femme assassinée dans des conditions particulièrement…

Deux jours : Tiens, Dupont Moretti est fâché car Balkany lui a coupé la parole alors qu’il s’adressait à un micro à lui respectueusement présenté. Pas de l’info à proprement parlé, mais quand même deux jours.

Balkany tout seul –pardon, avec sa suicidée de femme- résiste mieux et le procès va faire la semaine : ira-t-il en prison ?

Au-delà, on rentre dans ce qu’on appelle maintenant le « lourd ». Par exemple, NDDP(2), ça c’est du « lourd » ! Comme l’argent des très riches, ça ruisselle et dévale en flot torrentiel la colline de l’information jusqu’au marais des commentaires avisés. On en prend pour une dizaine de jours mais, c’est sûr, ça reviendra comme une chanson nous le promet. Attendons la fin des européennes, ça recommencera de suite.

Hier, c’était Vincent Lambert, épisode « Le Retour ». Il faut dire que le monde judiciaire est au monde de l’information un fournisseur diligent et toujours plein d’originalité et de créativité. Un dossier judiciaire suit de plus en plus le trajet  des petites billes en acier qui zigzaguaient dans les flippers des bistrots quand naguère il y avait des bistrots. Dans ce registre, l’affaire Lambert atteint des sommets.

Un des charmes de l’info judiciaire est sa capacité de rester sous la cendre pendant un temps long, le temps de la justice. Sauf pour Pénélope et François  car l’urgence était évidente.

À quand le prochain rebondissement de l’affaire Grégory et de cette pauvre Muriel, l’ado boudeuse devenue quinqua malgré elle. ?

Enterrée l’affaire Seznec ? (3)

Dans la série des feuilletons judiciaro-politique, on peut citer Sarko et Pygmalion, ou Marine-la-blonde et ses assistants parlementaires bruxellois à temps partiel ? Enfoncé Balkany : enfin la correctionnelle quand même ; on grille d’impatience.

Le décès des chanteurs, académiciens, acteurs en tout genre. C’est la mine, la valeur sûre : la chose est certaine, prévisible, voire prévue, les papiers sont prêts, et déjà les proches et le tout Paris  savent qu’ils devront se faire voir au Père Lachaise. Macron, dans l’esprit du moment tweete un éloge pendant qu’une plume diligente lui  prépare l’allocution du soir. Tous les autres tweetent de concert et les médias relaient les tweets et le fait que les tweeteurs aient tweeté. (4)

Et puis Benalla, autre valeur sûre. Encore une mine.

En parcourant ce chemin creux de l’info par petits épisodes, en feuilleton, le lecteur et le téléspectateur sont mis à l’abri des événements du monde réduits à n’être que la toile de fond du défilé des faits divers franchouillards ou ils  se trouvent traités comme d’autres faits divers.

Qui  aurait l’audace d’évoquer le déficit du commerce extérieur lorsque Johny nous quitte dans la ferveur ou lorsque Hulot (5) démissionne. Syrie, Yémen, Égypte, Turquie …détails qui feraient oublier l’importance de l’héritage de Johny-encore-lui ou les foucades de Palmade Pierre. Comment pourrait-on s’attarder sur les embardées de Trump et sur la déliquescence européenne lorsque Philippe Édouard nous annonce que son histoire des 80 km/h n’était qu’une blague destinée à nous égayer ? Comment évoquer l’élection de M. Weber à la présidence de la Commission Européenne alors que « en même temps » l’attention est focalisée sur les tirs au but de Neymar ou sur ses précieuses chevilles, ou sur ses dispendieux transferts ?

Quelqu’un dans l’assistance dit, comme une question : Tabloïd ?

L’effet tabloïd, invention très britannique aurait-il franchi la Manche et notre information se serait-elle enrichie de cet apport anglo-saxon de la constante recherche du scandale et de l’examen de la vie privée des personnages connus ?

Le petit monde de la Vie Parisienne, spectacle, médias et politiques unis dans le même pataugeage ne peut résister. Chacun y va de son commentaire aux fins d’enrichir l’information qui, sans leur apport serait à peine digne d’une dépêche de l’AFP.

Une mention spéciale au chœur des pleureuses, dignes héritières des Suppliantes : actrices, comédiennes, avocates et soyons folles, magistrates défroquées.

Macron n’est pas en reste. Il a du mal à résister et il adore mettre son grain de sel jupitérien sur des sujets qui souvent justifieraient une certaine réserve. Bref, comme beaucoup, de peur d’être en retard, il a tendance à réagir avant d’avoir réfléchi : effet Trump ?

Ici, dans l’assistance, quelqu’un interpelle.

Il y aurait donc deux niveaux d’information : un étage supérieur qui accueillerait les nouvelles jugées importantes et en contrebas, rangées près des poubelles les nouvelles qui ne seraient pas dignes de diffusion.

L’argument n’est pas celui de la qualité de l’information mais de l’importance qu’on lui confère dans l’ensemble des informations. Toute information est bonne à saisir ; s’en saisir signifie la classer d’une certaine façon et transformer un événement en un élément de notre connaissance ou de notre réflexion. Peut-on en tirer un enseignement et nous conduit-elle à davantage de réflexion ? Ou bien n’est-elle qu’un bruit dans la multitude des bruits qui composent la vie courante ?

Un exemple qui vient d’être évoqué : la goujaterie et la sottise dévoilée par Balkany dans la petite scène avec son avocat ne mérite sans doute pas la douzaine de passages au JT ; à moins que le propos ne soit « que » de distraire le public par une saynète comique. Mais on transforme alors l’information en spectacle et elle devient objet de divertissement, ne pouvant se transformer en expression artistique ou en réflexion sociale.

C’est ainsi que tout sujet d’information devient fait divers traité avec le ton et le langage des commentateurs sportifs. Un projet de loi est taclé au sénat, les LR sont hors-jeu, naturellement tout le monde surfe sur l’écume de l’info et les ministres rétropédalent sitôt commises leurs nombreuses bourdes.     

Ce qui provoque au-delà de l’effet tabloïd la réaction exprimée ici est aussi l’effet boule de neige.

La nouvelle suscite un certain intérêt ; aucun outil médiatique ne veut prendre de retard ; la nouvelle est reprise et chaque média ajoute sa contribution en n’apportant rien que la redite ; alors l’ensemble des médias fonctionnent comme une grande caisse de résonnance… toujours à propos d’un pas grand-chose, d’un fait divers, d’un incident et ce bruit remplit et sature l’espace de l’info. Les chaines d’info en continu comme  BFM TV vivent de ce lessivage. La presse papier, passée en numérique diffuse heure par heure les flashs qui font vibrer tous les smartphones et que l’on retrouve le lendemain matin dans son quotidien papier.

Cet effet tabloïd et boule-de-neige a d’autres conséquences :

L’événement étant rapporté dans sa forme brute et rendu digeste par ses aspects les plus vulgaires, point n’est besoin pour le journaliste d’aller au fond de la chose et d’en tirer une quelconque leçon. Il n’a pas le temps ; il est déjà sur la nouvelle suivante, ravi d’avoir du nouveau à se mettre sous la dent. De toute façon cela n’intéresserait pas les zaudit(rices)eurs ni les chèr(e)s téléspectat(rices)eurs. (6)

De la sorte, l’excès d’info tabloïd stérilise l’information. Le public finit par ne rien savoir « vraiment » du sujet dont les médias nous ont rebattu les oreilles.

La gloutonnerie des médias et du public conduit ainsi à une uniformisation dans la portée de l’information, un nivellement de tous les évènements que le public percevra comme étant tous d’égale importance. Un exemple : Trois lignes sur le désastre national des soudures de l’EPR, désastre absolu par ses conséquences et l’horreur de son coût ; mais au même moment des orages dans le sud du pays et puis aussi dans le nord : alors images ressassées de crues dans la rue du village et commentaires affligeant et affligés de la dame dont la voiture et le congélateur barbotent dans le garage. L’info Soudure-EDF-ASN-Milliards cède le terrain, vaincue par les crues. Un autre exemple : les événements du détroit d’Ormuz sont infiniment préoccupants mais pas davantage que les nouvelles frasques de l’insurpassable Neymar ou que les saillies de Nadine Morano.

L’Effet tabloïd-Boule de Neige s’étend à toute l’information indépendamment de sa portée car, in fine, il ne s’agit que d’occuper et divertir le public.

Ici, dans l’assistance quelqu’un interpelle à nouveau.

Tout ce qui est décrit ici concerne d’abord l’information télévisée et ces dérives tabloïd-boule de neige n’affectent pas une certaine presse papier qui reste sérieuse dans la pondération de l’information qu’elle nous transmet. On peut quand même encore lire certains journaux quotidiens ou hebdomadaires sans être entraînés par la boule de neige et noyé dans les miasmes de l’héritage Halliday. Et s’ils ne poussent pas l’information au niveau que vous jugez nécessaire, libre à vous d’explorer davantage le sujet qui vous préoccupe.

C’est vrai mais il n’est pas toujours facile de rester sérieux et…plaisant. Et il faut vendre !

Donc,  Merci aux journaux de référence qui évitent les écueils des tabloïds et qui ne se laisse pas rouler en boule de neige.

Merci également aux judicieux interlocuteurs. Et merci à eux de ne pas avoir fait remarquer que ce petit propos n’a ni queue ni tête et aurait dû rester dans les profondeurs de l’ordinateur du Naïf.

 

2mai / 26 juin /21 juillet 2019

 

  1.        J’adore ce mot anglais et je l’adopte…au féminin. Parité oblige. De plus le mot conviendrait bien à une de ces spécialités locales qui sont notre patrimoine, comme une friandise : les rigmaroles du Puy en Velay par exemple.
  2.        Le lecteur prendra garde à ne pas confondre Notre Dame de Paris et Notre dame des Landes ; les émotions suscitées sont différentes et à Paris les sympathiques zadistes n’ont trouvé ni cause, ni espace. Pour l’heure ; patience, d’autres formes de contestation apparaîtront.
  3.        26 juin : délice, l’affaire Seznec  ressort…
  4.        L’Académie n’a pas encore sacralisé l’usage du verbe tweeter (je tweete, tu tweetes…) alors que cette reconnaissance devient urgente.
  5.        Chacun connait ma détestation profonde du personnage. La démission du pitre est pour le Naïf l’archétype du Non-évènement.
  6.       Je fais de mon mieux pour rendre mon écriture la plus inclusive possible.