Pour des propos très sérieux, trouver la porte d’entrée n’est pas difficile, l’urgence et l’indignation toujours jumelées imposent d’encaper résolument vers le sujet, d’aller droit au fond et de « mettre à plat », comme un bon procureur toutes les pièces du dossier pour en tirer la conclusion, objet de l’exercice.

Si la matière est plus légère et pour faire sourire, rechercher une porte latérale, partir d’une incidence, noter un détail baroque permet (1) d’éveiller la curiosité et (peut-être) de susciter de l’intérêt.

Aujourd’hui, ici,  il faudra partir du risible, de l’anecdote pour remonter au plus grave, au phénomène de société, à ses causes et à ses conséquences. Suivre ce chemin est déjà reconnaitre qu’en réalité l’anecdote n’est pas anecdotique : elle est un symptôme de la maladie.

 22 Tribunaux de Grande Instance ont été saisis de demande de retrait des compteurs Linky au motif du risque d’incendie qu’il représente et au motif de leur nocivité pour les personnes « électosensibles ». Un cabinet d’avocats-fines-mouches s’est emparé de tous ces dossiers.

Quatre cas retiennent l’attention car les Tribunaux ont parlé.

À Poitier la loi a été dite et les plaignants déboutés. L'installation "résulte d'une norme législative nationale" et "l'usager n'est pas propriétaire du compteur». Le juge estime aussi, qu’il n’est pas démontré que le compteur présente un risque d'incendie ni qu'il enregistre autre chose que des données de consommation. Enfin le juge note aussi dans son ordonnance que ce n'est pas à lui de dire si le compteur Linky présente une nocivité.

À Toulouse, Bordeaux et tout récemment Tours, il en va différemment.

Toulouse, le juge invoque le concept d’une électricité « propre », exempte de courant porteur en ligne. Le retrait est demandé pour les personnes électosensibles.

Pour Tours, 13 personnes obtiennent le retrait du compteur car elles fournissent des certificats médicaux attestant que de multiples symptômes d’inconfort peuvent être attribués aux effets des compteurs.

Bordeaux juge encore différemment et impose au distributeur d’électricité de munir le compteur d’un filtre du fait que 13 personnes justifient bien "d'un trouble manifestement illicite par manquement d'un principe de précaution", car la pose d'un Linky s'est faite chez eux "sans la pose d'un dispositif filtre les protégeant des champs électromagnétiques". Ces troubles sont attestés par les médecins de ces usagers devenus des patients.

Il résulte de ces jugements que ces affaires sont en réalité jugées par des médecins qui ont diagnostiqué ce qu’il convient d’appeler une maladie, imputables aux effets électromagnétiques du compteur électrique.

Le juge se soumet (il se démet rarement) car on n’est jamais trop « précautionneux ». (2)

Le médecin range son stéthoscope-miracle et attend sereinement le nouveau patient insomniaque.

Tout ceci est risible

Le compteur électrique est une obligation : quelqu’un (en gros l’État…) sous le régime d’une concession de Service Public vend un produit, de l’électricité, et il est normal qu’il mesure la quantité vendue pour percevoir son dû. (3)

Ce compteur particulier est la propriété du fournisseur (en gros l’État) et le client (en gros le citoyen-usager) n’a pas à préférer un mode de mesure de la fourniture dans la mesure où celle-ci est juste et précise. On ne choisit pas sa balance chez l’épicier.

Linky n’est rien d’autre qu’un compteur dans lequel les parties mécaniques ont été remplacées par des systèmes de mesure électroniques qui autorisent pour le fournisseur et le client un dialogue avec celui-ci.

Un courant continu est associé au courant électrique objet de la fourniture : il « cause » au fournisseur.

Dans ce fonctionnement le câble électrique se comporte comme une antenne et émet des ondes radio.

Un système de téléphonie usuel permet à l’usager qui le souhaite et l’installe de participer à cette conversation.

Bref, la machine en question, la petite boite verte n’est qu’une des multiples petites machines semblables qui remplissent les foyers et qui participent au confort que recherche la population en général : Multiples smartphones (pianotés des heures durant) et tablettes, box(s) ave Wifi et amplificateurs, téléviseurs reliés à…  par…, systèmes de sécurité reliés à… et  portiers de la barrière d’entrée de l’immeuble ou de l’appartement….et tous les petits ou gros moteurs électriques des volets, des ustensiles de cuisine et maintenant des autos. La petite boite verte est en général située à un emplacement qui ne soit pas au cœur de la vie du foyer utilisateur (et en particulier pas sous le lit de « l’enfant dont "l'état de fatigue chronique" et "les difficultés de sommeil", (4) (sont) attestés par un certificat médical), le plus souvent à l’extérieur de l’habitation, ou dans un endroit isolé dans celle-ci.

Quant aux ondes radio du câble de fourniture de livraison du courant, rien n’en démontre la nocivité.

Au temps pour la dangerosité supposé du compteur, tant au plan du risque d’incendie qu’à celui de la santé des usagers.

Tout ceci est ridicule.

Dans cette discipline délicate de l’électro sensibilité, la médecine moderne doit encore progresser. Il est consternant qu’aucun vaccin n’ait été mis au point, sans doute du fait de la difficulté d’isoler les bactéries responsables. Dans un autre registre, en consultant le volumineux catalogue de Boiron, on n’y découvre aucune pilule salvatrice et dépourvue du moindre principe actif qui concerne l’affection : pour une fois l’homéopathie est impuissante. (5) Il est donc facile de mesurer le trouble qui saisit le praticien devant l’exposé de la jeune patiente qui décrit les symptômes du mal qui l’assaille dont l’apparition est exactement contemporaine à la pose du compteur. Elle ne dort plus, elle a des maux de tête et des vertiges. Le praticien fait preuve de pragmatisme et faute de diagnostic évident, dûment informé de l’irruption des ondes maléfiques, convaincu par l’explication « sur plateau » que lui offre la patiente n’hésite pas à attribuer au compteur les désordres qui affectent la jeune fille ; ou la vielle dame.

La Faculté a parlé. Le Juge peut-il ignorer la parole de la science ? L’affaire est entendue. Le principe de précaution s’applique et l’électricien doit remballer les Linky ou à tout le moins leur adjoindre un filtre.

Enedis, cette bonne vieille filiale d’EDF (elle-même : 90 % de capital public) ne devrait pas en faire toute une histoire et aurait dû installer les fameux filtres à priori. (6) 

Ce qui  est décrit ici est un phénomène de société. Ces bizarreries du fonctionnement de la médecine et de la justice sont les conséquences d’une rumeur répandue dans la population : Linky émet des ondes nocives de façon grave et immédiatement dommageable pour la santé d’une catégorie de la population dite « électro sensible ».

La propagation et la pérennité de ce type de rumeur est fréquente et peuvent avoir des répercussions sérieuses si elle s’enkyste et s’installe durablement au gré de sectes qui en font leur credo. Celle concernant la nocivité des vaccins est particulièrement lourde de conséquences ; on voit réapparaitre des maladies qu’on croyait éradiquées en France et qui ressurgissent, venues de l’extérieur pour attaquer cette fraction de la population qui a refusé le vaccin par principe. Ajoutée à ceux-ci grand nombre de négligents ou de personnes à la marge du système…

Un autre exemple récent : comme une flambée de paille pendant une journée ou deux toute l’eau potable distribuée en France est devenue radioactive. La rumeur fut vite stoppée mais une telle rumeur n’est jamais tout à fait éteinte.

Cette rumeur ne relève pas de la désinformation laquelle vise un objectif. Ne pas accepter Linky ne profite à personne et nul n’a intérêt à ce qu’Enedis perde du temps et de l’argent.

Cette rumeur s’appuie plus profondément sur ces peurs archaïques qui surgissent et ressurgissent dans la confrontation de chacun avec ce qu’il ne comprend pas et qu’il perçoit toujours comme de la magie ou du surnaturel. On pourrait croire que la «Fée Électricité » n’est plus depuis longtemps dans ce domaine. On voit qu’il n’en est rien.  Alors les Ondes et la Radioactivité ajoutent un vaste champ de mystère à tout ce Non-Perçu.

La rumeur démarre de plusieurs façons.

Soit elle se construit, comme dans le cas présent,  à partir d’une peur créée dans l’esprit du public par des précédents réels : cas de la peur du nucléaire. Déjà mentionnée, il suffit d’une variation faible d’un indice dans l’évaluation de la radioactivité en rivière pour propager l’idée que toute l’eau potable est radioactive. Ou encore le moindre incident technique dans une centrale enflamme l’opinion au point de remettre fondamentalement en cause la seule source d’énergie nationale…

Soit elle démarre sur un fait divers inventé, erroné, déformé puis amplifié prenant rapidement la forme du complot : c’est le cas d’école de la Rumeur d’Orléans où des images décalquée d’un roman puis fantasmées amènent des adolescentes lycéennes à formuler une pure histoire. Ensuite ce récit trouve support sur un très ancien fonds d’antisémitisme et la rumeur devient dénonciation de complot, in fine  endossée par nombre d’habitants d’Orléans. (7)

Tout ce qui précède repose sur la conviction que le compteur Linky est « propre », au moins jusqu’au moment où des études sérieuses démonteront la nocivité des émissions d’ondes radio du courant porteur en ligne.

Ce papier allait trouver sa conclusion alors même que le TGI de Nanterre en référé se prononçait en la matière. Belle coïncidence !

Jointe ici la seule information trouvée sur la récente décision de ce tribunal qui rejette la notion de « péril imminent » sur les risques sanitaires, sans juger sur le fond.

Nathalie DelpeyratFrance Bleu ParisFrance Bleu.  Vendredi 2 août 2019

Déception pour les 453 Franciliens qui demandaient le retrait de leur compteur Linky, ou l'arrêt de l'installation de ce compteur dit "intelligent" chez eux. Le tribunal des référés du TGI de Nanterre (Hauts-de-Seine) a considéré ce vendredi qu'il n'y avait pas d'urgence à contraindre Enedis.

Le tribunal de Nanterre a rejeté ce vendredi la demande en référé de 453 particuliers qui demandaient le retrait ou l'interdiction de la pose de compteurs Linky à leur domicile, ont annoncé ce vendredi Corinne Lepage et Christophe Lèguevaques, avocats des plaignants. 

Ce compteur d'Enedis permet de relever la consommation électrique à distance et en temps réel mais fait l'objet de nombreuses polémiques depuis son déploiement en 2015. "Le tribunal de Nanterre rejette le péril imminent" qui était mis en avant par les avocats sur les questions de santé, a expliqué Corinne Lepage à Franceinfo, et renvoie les avocats à saisir les juges du fond sur les autres questions, qui concernaient la liberté de choix du consommateur, les clauses abusives, le risque d'incendies ou encore la protection des données personnelles. Sur ces derniers aspects, le juge des référés a estimé qu'il n'était pas compétent.   

"Quand on ne cherche pas, on ne trouve pas", a déploré Corinne Lepage, qui reconnaît que c'est "très décevant quant au résultat" concernant les questions de santé. Cependant, l'avocate estime que la décision est "très intéressante quant à ce que nous disons depuis des mois, c'est-à-dire que nous manquons d'études approfondies sur l'impact réel de Linky". Selon Corinne Lepage, la décision "dit très clairement qu'on manque d'études suffisantes sur [les] pathologies [des plaignants] et les liens avec les ondes électromagnétiques". "On a besoin d'études", a-t-elle plaidé. 

Les plaignants mettaient notamment en avant l'impact des ondes électromagnétiques sur la santé.    Corinne Lepage n'exclut pas d'entamer une nouvelle action judiciaire pour le compte de ces 453 plaignants, cette fois-ci sur le fond de l'affaire. Pour Christophe Lèguevaques, "on aura certainement un appel" du référé sur les questions de santé. Il n'exclut pas non plus une action au fond sur tout le dossier.

 

Il est remarquable que les avocats, et cela sera certainement le cas des médecins invoquent l’absence de preuves pour justifier leurs prises de position et appellent à de études complémentaires, lesquelles souhaitent-ils, viendrons étayer leurs plaintes.

Qui fera et financera ces études restent à déterminer mais il serait bien évidemment souhaitable qu’Enedis démontre une fois pour toute que les émissions du courant en ligne sont bénignes et sans effet réelle sur la physiologie de personnes exposées. 

Le dossier reste donc ouvert et les conclusions viendront plus tard.

Cependant une première indication : l’inculture associée au refus désormais institutionnalisé de toute forme d’autorité conduisent à mettre en cause toute action publique. (1) La Société est devenue liquide : la rumeur enrichie des moyens modernes prospère comme l’algue verte sur les résidus et n’importe quelle grenouille y trouve matière à nourrir le désordre. (8)

Une dernière remarque : Il ne s’agissait pas ici de nier un possible phénomène d’électro sensibilité mais seulement de replacer le Linky dans sa véritable dimension de petite boiboite verte, au fond du jardin à côté ou dans la cabane de Francis Cabrel.

2 juillet 2019

  1. Un problème de style ou un problème d’orthographe ? Préciser un sujet (grammatical)  en ajoutant de nouveaux termes obligerait au pluriel ; ou l’accumulation prend-elle la valeur d’un mot collectif et l’on reste au singulier.
  2. Un zest d’hostilité au système mercantile des puissances de l’argent ?
  3. Des systèmes de distribution d’énergie, de fourniture gratuite ou d’un coût insignifiant ont existé dans des pays différents : la gabegie triomphait et la ressource se tarissait d’une façon ou d’une autre.
  4. LCI info du 30 juillet 2019
  5. Et puis quand même, ce problème du non-remboursement de la quotepart… c’est bien ennuyeux.
  6. Ce qui est bien vrai. Tout en sachant qu’une fois les rumeurs lancées, rien ne les arrêtent.
  7. Obligé de relire «la rumeur d’Orléans », toujours légèrement ennuyé par le style de Morin.
  8. Que la grenouille Lepage, si brillante prédécesseuse (!) de l’abominable Chouette Versatile, pardonne : on a bien conscience qu’il lui faut trouver des trucs pour exister et accessoirement gagner sa croute.