Il était une fois un royaume dont le Roi était très triste. Certes la beauté de son Royaume n’avait pas d’égale, certes la variété des paysages l’émerveillait et la richesse des terres le réjouissait, certes les montagnes, les fleuves et les forêts étaient pour lui plus précieux que sa couronne sertie de pierres précieuses, certes les paysans, les éleveurs et les vignerons lui donnaient  les meilleurs produits du monde de la terre et cependant son cœur était empli de tristesse.

Car les caisses du Royaume étaient désespérément vides. Le Grand Bas de Laine dans lequel il rangeait les écus, francs, dollars provenant du commerce que faisait le royaume avec les nations voisines était tout plat. Il plongeait son bras au fond du bas sans fonds.

 

Il savait bien confusément que ses sujets ne travaillaient pas suffisamment et que lui, le Roi n’avait su maintenir le souffle et le besoin du labeur et de la création dans une population par lui gâtée au point d’en faire une foule irresponsable. Les enfants du royaume n’avaient plus le goût de l’ouvrage et toute tâche leur paraissait inutile, fatigante et indigne de leur mérite. C’est qu’ils avaient été à l’École du Royaume où depuis le règne de quelqu’ancêtre malavisé les Sbires Éducateurs les avaient conduit à renier leur allégeance au Royaume, leur enseignant que seul leur confort et les loisirs comptaient dans la vie.  Grand nombres des sujets étaient d’ailleurs occupés au fonctionnement pléthorique des administrations du Royaume, lesquelles devenues royaume dans le royaume échappait à son pouvoir et en sclérosaient la machine.

 

Désespéré, il se promène dans la forêt. Il a voulu être seul pour ne plus subir les jérémiades de la Cour qui sans relâche le conseille de Droite et de Gauche pour le plus grand bien des féodalités des courtisans et, disent-ils, du Royaume.

Jadis il courait le cerf sous ces grands arbres mais son cœur n’est plus aux amusements de ces ancêtres et ses Sujets réprouvent ces jeux, s’apitoyant sur le sort des gibiers et des chiens.

Assis sous un grand chêne, comme un sage des pays lointains sous l’arbre à palabre se trouve un vieil homme. Le Roi, respectueux de l’âge et le vieil homme respectueux de la Royauté se saluent respectueusement.

Comme des amis, ils parlent. De la forêt, du Royaume, des Sujets du Royaume et des sujets de préoccupation du Royaume. Le Roi explique de son embarras et se navre. Il dit que son Bas de Laine est et reste désespérément plat et vide.

Le vieil homme réfléchit longuement comme tout grand sage sait le faire en adoptant une attitude de méditation, presque de rêverie nuancée de concentration.

Alors il parle.

Majesté, dans mes longs périples, au cours de mes nombreuses aventures, lors des rencontres fructueuses qui ont enrichi mes voyages il m’a été révélé qu’il existait un objet miraculeux qui faisait disparaître, magie de magicien, phynance à nulle autre pareille, les maux qui  affectent votre Majesté et  le Royaume.

Je suis un très vieil homme et je n’ai guère l’usage de ce précieux talisman qui, je le pense, pourrait aider Votre Majesté à rétablir le bonheur et l’harmonie dans le Royaume. Le bien-être des Sujets de sa Majesté, désir de tout bon Roi en serait encore renforcé. Votre gloire serait éclatante.

Permettez, moi Votre Majesté de vous faire présent de cet objet qui ne ressemble à rien d’autre qu’à un Bas de Laine sans doute assez semblable à celui dont vous déplorez qu’il soit vide et plat (1)

Placez ce Bas dont vous apprécierez la valeur à côté de la platitude du Bas des Finances que vous gardez dans la salle des Décisions du Royaume ; mais de grâce Votre Majesté n’oubliez pas de le retourner car il ne rend hommage et monnaie que lorsqu’il est à l’envers.

Vous pourrez alors, à chaque instant et autant qu’il vous plaira y plonger le bras et en retirer sans compter, sans entrave tout l’argent que vous souhaiterez pour continuer à entretenir le bien-être du Royaume.

Dans le pays où un autre vieil homme d’un autre pays m’a fait cadeau de ce Bas Magique, comme je le fais en cet instant à Votre Majesté, on appelle ce Bas d’un nom étrange dont je ne trouve pas l’équivalant  dans la langue du Bon Sens : on dit le Bas de la Dette.

Les anciens de cet autre pays prétendent que sa magie peut opérer indéfiniment. Ils disent que les Princes trouvent dans cette pêche au trésor dans le Bas la satisfaction de toutes leurs ambitions et de leurs désirs, pour le plus grand bien du Royaume et des Sujets du Roi.

Ainsi avisé et nanti de l’objet humble mais précieux le Roi s’en revient au château, court à la Salle des Décisions du Royaume et dépose après l’avoir dûment retourné, le Bas nouveau à côté ou plutôt, après réflexion, sur l’ancien Bas-des-ressources-gagnées-par-le-travail-des-Sujets devenu inutile pour le remplacer par le nouveau Bas de la Dette. (2)

Depuis ce que l’on peut qualifier de geste magique, le Royaume connait l’harmonie. Les sujets dont l’existence s’épanouit dans des familles soudées, dont les enfants réussissent dans des études fructueuses manifestent quotidiennement leur reconnaissance à leur bon Roi.

Le Bas de Laine-à-l’envers a réellement sauvé le Royaume, le Roi, la Cour du  Roi et même les Sujets dans leur plus grand nombre sans qu’il ait été question de les remettre au travail comme des esprits imprégnés de principes quasi nauséabonds le préconisaient.

Le Grand Conseil Royal conseille au Roi de bruler l’ancien Bas de Laine, désormais inutile et qui ne peut que raviver des souvenirs désagréables.

6 août 2019

  1. Une princesse royale, vivant à la cour, qui se flattait de sa connaissance des langues saxonnes ainsi que de beaux et bons mots parlait à propos du bas de laine de son emptytude. L’Académie Royale s’interroge.
  2. Pendant cette réflexion sur l’emtytude l’Académie a trouvé le temps d’officialiser le vocable dette : il signifie dorénavant : Phynance extraite du Bas de Laine-à-l’envers. On peut donc légitimement parler de Bas de la  Dette.