Delsol parle de rouleau compresseur. Houellebecq nous a déjà vaccinés contre la Soumission. Cependant les belles âmes ont besoin de piqures de rappel car le mal progresse. (1)

Il s’agit, dans l’opinion du bon peuple et en particulier du bon peuple de Marcheurs de l’Assemblée Nationale, des progrès du progressisme dit « sociétal ». C’est le Droit à l’Enfant qui requiert dans l’instant leur attention. La chose avance par sigles interposés, PMA, GPA et d’autres sans doute.

L’individu-roi n’a pas à se laisser enfermer dans le carcan social puisqu’il bénéficie des avantages de la vie en société et que celle-ci l’exonère des contraintes qui en seraient le prix.

Il est libre dans la forêt des Droits.

Il y distingue des Droits De qui côtoient des Droits À, les deux variétés contribuant par leur mélange à l’agrément de la forêt. Les belles âmes s’y promènent dans un désordre charmant, semant dans les clairières les fleurs de la discorde et du désordre.

La République a inscrit dans ses textes fondateurs (modifiés 24 fois) des Droits, fondamentaux par définition et imprescriptibles. Mais rien n’empêcherait un Président, pour des raisons de politiques de lui connues, d’ajouter un nouveau Droit jusqu’alors piétiné parce que mal reconnu : le Droit à l’Enfant ! (2)

Au premier stade, il y  a le Désir d’Enfant. Savoir si ce besoin-désir est gravé dans la construction de Sapiens ou seulement inscrit comme le résultat de quelques millénaires d’imprégnation chrétienne est hors de ce propos. On ne pourrait répondre à cette question qu’en faisant de la paléo sociologie.

L’État ainsi que les Assemblées et le Gouvernement qui provisoirement l’incarnent nous disent d’une  même voix que nous réclamons ce Droit à l’Enfant comme un Droit Fondamental et que le reconnaître  constituera une avancée décisive dans la  marche du progrès. Il est devenu urgent de légiférer sur ce sujet. L’inscription au texte constitutionnel est au bord des lèvres. Les citoyens et citoyennes souffrent de ce désir d’enfant et rêvent d’enfant. (3)

La première réponse est une question : que faire des dizaines de millions d’enfants sans parents ou abandonnés qui errent dans le monde ?

L’adoption, pour les meilleurs raisons du monde, est devenue un processus long, coûteux et complexe qui écarte beaucoup de candidat(e)s en attente. On peut le regretter.

Les progrès de de la science autorisent maintenant de voir ce problème, approvisionner un enfant, se fournir en enfant, sous un autre jour.

Il suffit de cesser de considérer que le corps humain représente une entité autonome, individu bien identifié en société et accessoirement agrémenté d’attributs transcendants (âme, esprit et autre prolongements de diverses fables) pour en faire ce qu’il est en réalité : une machine biologique. Prélever des pièces détachées devient alors une évidence et ce n’est pas le marché de la pièce détachée, neuve ou d’occase qui  dira le contraire. Tant qu’il y a de la demande…

Progrès encore : le marché se structure. L’acheteur (le client souffrant du désir de…) peut choisir les pièces de l’assemblage qu’il a « dans l’idée » de réaliser.

Les ingrédients :

Une pièce Papa : le sperme. L’étagère de l’Oscaro du sperme se présente sous la forme de petits bazars entubés conservés à très basse température. Comme dans tout produit de grande distribution il est important de garantir la provenance et la fraicheur du produit (4)

Une pièce Maman : moins facile à démonter car il faut opérer mais les cliniques s’équipent pour que ce démontage  se fasse aisément. Stockage de même nature que celui du principe Papa.

Un atelier d’assemblage : de nombreuses possibilités s’offrent au client en fonction des options qu’il a choisies initialement, principalement en fonction des pièces dont il dispose lui-même.

Ventre enregistré et labélisé, épousé qui sait ?

Ventre du marché, identifié de préférence, local ou d’importation, assuré social ou non…

Ventre artificiel (comme l’intelligence) qui consiste en une marmite de liquide approprié, alimentés en substances appropriées. Le liquide comme les substances pourront être de synthèse ou provenir elles-aussi du marché  de la  pièce. Ces procédés sont encore au stade expérimental.

Ce marché permet au client la plus grande flexibilité.

Il permet à des personnes en souffrance de satisfaire leur besoin, d’exercer leur Droit sans avoir à subir le moindre des désagréments associés aux procédés traditionnels devenus périmés. (5)

Le client peut être de n’importe quel sexe ou ne pas en avoir. Son âge importe peu mais il est essentiel qu’il ait les moyens de supporter les coûts afférents à la fabrication de l’enfant. Il faut également souhaiter qu’il ait de surcroit les moyens d’élever l’enfant. Heureusement l’État, généreusement mettra « la main à la poche » car tout aura été fait pour que ces travaux rentrent dans le cadre de la protection sociale dont nous avons toutes les raisons d’être fiers.

Si le marché s’organise il sera possible d’envisager des achats groupés donnant lieu à des réductions sensibles.

 

Ensuite, pour l’acheteur comme pour le producteur traditionnel se jouera  la grande loterie du Hasard et de la Nécessité.

Et ce, quelles que soit le soin apporté par le concepteur du projet dans la sélection des ingrédients. (6)

 

Il faut noter que n’est pas abordé, ni même évoqué le problème de la Médecine et de la Chirurgie toujours en quête d’organes susceptibles de… Cette quête connait, elle aussi la pression du marché mais en parler ici éloignerait du propos. Cependant cela en fournira la conclusion : le Don de Sang.

 

Ce long préambule fait suite à une intéressante et instructive conversation avec une amie de longue date à qui je faisais part des questions que je me pose sur le sujet du Don de Sang. 

Je lui disais mon étonnement : Tous les 36 du mois fleurissent les avis de Centres de ceci et de cela chargés d’organiser les collectes de sang qui sont, comme chacun le sait, nécessairement bénévoles et gratuites. Ce principe est sacré car s’il n’était pas respecté nous connaitrions dans ce domaine tous les excès que la création d’un marché génère. Mais la demande excède toujours l’offre. Pénurie, il y a.

J’ajoutais : D’ailleurs cette gratuité n’est-elle pas d’abord pour certains la promesse d’un petit repas gratuit ? Puis je m’excusais de cette supposition, preuve de ma mauvaise foi, ce d’autant plus que cette amie me dit avoir régulièrement contribue à ces collectes et que je ne peux la suspecter d’avoir couru après le sandwich.

Je lui disais : Ce marché, si marché le Don devient, est des plus facile à organiser et à contrôler… Les Qui, Quand, Comment, Combien de ces prélèvements de sang ne sont pas des problèmes pour un État capable de toutes les prouesses administratives de prélèvements en tout genre. (7)

Je luis disais : Remarquable pudeur du Législateur qui ne peut rémunérer l’achat d’un sang dont il ne peut garantir l’approvisionnement qu’au prix de jongleries constamment  renouvelées alors qu’il met en chantier, délibérément et sans état d’’âme, une législation dont on sait qu’elle conduira dans le domaine de la chosification du corps humain à des pratiques lesquelles, c’est la loi du marché, conduiront à de véritables excès.

Je lui disais : le Don du Sang rémunéré ou gratuit est peut-être déjà devenu un article du marché international des matières premières de la médecine et de la chirurgie. On n’en parle pas mais je ne suis pas convaincu que, tel un rein qui se déplace en courant d’air d’Inde vers un acheteur impatient ayant dûment acquitté la somme voulu, transport compris, le sang ne franchisse pas, lui aussi, les frontières venant de pays moins pudiques en ces matières.

J’ajoute : Bon, j’exagère et je crois qu’on peut faire confiance au sérieux de notre système de santé dont, on ne le dira jamais assez, nous pouvons être fiers. Les principes seront respectés, au moins pour le sang et pour le reste, pour le rouleau compresseur des sigles empilés, pour la complète chosification, il faudra encore pour quelque temps que le bricoleur d’enfant s’approvisionne dans le vaste monde.

On dit qu’Amazon se penche sur la question.

 

  1. Excellent article de Chantal Delsol, Le Figaro du 2 août, joint en annexe. Le lecteur peut ne pas partager la conclusion optimiste de Mme Delsol et penser qu’au contraire le courant ne s’arrêtera que dans le chaos. Et Chantal ne semble pas apprécier la puissance du marché : elle ne voit que la force du « Progrès »comme moteur du phénomène. Quand le Naïf cite un article et vous l’impose en annexe, cela signifie d’abord qu’il aurait aimé avoir le talent de l’écrire. C’est de l’envie, quoi ! Quant à la soumission de Mister H., elle vient d’ailleurs mais les symptomatiques se ressemblent : maladies jumelles ?
  2. Suite aux 24 révisions constitutionnelles qui ont lieu sous la Cinquième République, des 92 articles originaux de la constitution promulguée en 1958, il ne reste plus que 30 articles qui demeurent inchangés et le texte constitutionnel compte actuellement 108 articles ; ce qui fait que le texte constitutionnel actuel diffère sensiblement de celui de 1958, l'évolution la plus notable sur le fond portant sur la modalité de l'élection du président de la République et l'instauration du quinquennat. Wiki
  3. Oublions les coupeurs de cheveux qui vont parler hors de propos du Droit de l’Enfant ? Ils n’ont pas complétement tort ; seulement allons à l’urgence. Il faut « faire » l’enfant d’abord. Pour les droits on verra plus tard avec les Droits des autres espèces, veaux, vaches, cochons, couvées…
  4. Les procédures applicables au yaourt devraient guider les spermeurs.
  5. On dit maintenant obsolètes, du lat. obsoletus, part. passé adj. de obsolescere  «tomber en désuétude, sortir de l'usage»  Cnrtl . Le mot était vieilli en français ou réservé à des domaines particuliers. Il n’est redevenu courant qu’à la façon d’un anglicisme…j’allais dire à la faveur d’un…
  6. Merveilleuse convergence des sens sur un mot.
  7. Le lecteur me saura gré de lui avoir réservé pour les notes l’inévitable allusion au Don Paisible. Quant aux prouesses administratives, elles coulent de l’État comme l’eau coule dans le Don.

 
13 août 2019

 

Chantal Delsol  Le Figaro  2 août 2019

 On a l’impression d’un énorme rouleau compresseur. Ceux qui se sont opposés au pacs sous le gouvernement de Lionel Jospin non seulement ont été débordés et marginalisés, mais se sont vus imposer dix ans plus tard le mariage entre deux personnes de même sexe. Face à cette loi, ils se sont mobilisés comme jamais: des manifestations monstres, dont le pouvoir a eu beaucoup de mal à minimiser l’ampleur. Or, la loi Taubira a pourtant été adoptée. La suite logique est la PMA: nous y sommes, et nul doute que rien ne l’empêchera. Nous aurons ensuite la GPA, au nom de l’égalité et de la non-discrimination. Viendront un peu après, qui peut encore en douter?, les catalogues d’enfants à choisir sur mesure, c’est-à-dire l’eugénisme. Mais cette fois programmés non par un État totalitaire mais par la volonté individuelle, donc légitimés de ce fait.

Chaque fois, les défenseurs de la loi adoptée jurent sur l’honneur qu’ils n’iront pas plus loin: mais l’expérience nous montre qu’ils vont au contraire toujours plus loin, et qu’à chaque fois la loi suivante est bien prévisible. L’extraordinaire est le caractère irrésistible du processus, au nom de ce qu’on appelle le progrès, soit d’une amélioration dans le sens de la liberté individuelle. Nous avons l’impression que rien ne peut arrêter ce processus, que ledit progrès est comme une roue crantée qui jamais ne retourne en arrière. D’où l’abattement des conservateurs, et plus encore des réactionnaires, qui ressentent vivement l’inutilité d’une opposition à ce mouvement irrésistible. Le caractère irréfrénable de l’avancée émancipatrice effrayait déjà les conservateurs du XIXe siècle, et leur sentiment d’inutilité face à ce qu’ils considéraient comme un péril toujours croissant, les désespérait jusqu’au nihilisme, comme Antoine Compagnon l’a bien montré dans ses ouvrages.

Le café du commerce dit qu’on n’arrête pas le progrès. La phrase est ironique et elle ne veut pas dire grand-chose: le progrès pour aller où? Et comment expliquer cette espèce de fatalité qui fait que les opposants à ces lois progressistes sont toujours perdants, quoi qu’il arrive? Il est possible que l’histoire humaine avance inéluctablement vers toujours plus d’individualisme et donc de liberté individuelle. Le passage très lent et millénaire du holisme à l’individualisme et, chez les pays holistes qui restent, l’attirance indubitable pour l’individualisme occidental, est là pour le démontrer. Qu’on lise par exemple les romans du Turc Orhan Pamuk pour y trouver la description inoubliable de ce mélange d’envie, de mépris, de fascination, que les Turcs musulmans restés holistes ressentent pour la liberté individuelle occidentale.

Pourtant, le processus «fatal» que nous observons aujourd’hui n’est pas spécifique à l’Occident: nanti d’autres contenus, il peut se reconnaître avant et ailleurs. Quand une société dans sa grande majorité se voit habitée par un principe sacré, une religion ou une idéologie jugée absolument vraie qu’il s’agit d’appliquer coûte que coûte et aussitôt, elle est entraînée fanatiquement vers cette application, sans distance ni mesure. Nous avons affaire alors à un processus aveugle et irrésistible parce que porté par des mentalités à tendance religieuse. C’est une sorte d’entraînement qui pousse une société à courir dans un seul sens, ivre de pureté, en se radicalisant de plus en plus. Certains pays musulmans d’aujourd’hui édictent des lois et mesures qui vont toujours vers davantage d’interdictions et moins de libertés - ainsi en allait la Florence de Savonarole. La radicalisation de la terreur révolutionnaire, sous Robespierre ou sous Pol Pot, s’abîmait dans le vertige de l’égalité par le crime qu’elle multipliait jusqu’à l’ivresse et toujours plus. Ainsi l’histoire de toute société connaît-elle des processus qui peuvent paraître inéluctables et ressembler de loin au destin grec, à la divine providence ou à l’Esprit de Hegel, dans leur apparente inéluctabilité, parce qu’ils concrétisent jusqu’à la folie des passions idéologiques. 

La modernité occidentale veut la liberté individuelle et elle la veut entière, sans limitation d’aucune sorte sinon la liberté du voisin - ce que signifie l’adage «Ma liberté s’arrête là où commence celle de l’autre». La liberté individuelle n’est en rien limitée par sa propre responsabilité ni par aucune barrière extérieure (anthropologique, politique, économique, familiale). Elle s’envole jusqu’au territoire de l’autre et ne se pose aucune question. D’où les lois sociétales: tout est possible si mon désir le veut. La modernité occidentale s’est entièrement affranchie de l’éthique fondatrice, chrétienne, qui par exemple se demanderait si la liberté individuelle doit poser la question de sa responsabilité de produire des enfants sans père. Elle n’est pas privée d’éthique, mais elle a ressaisi le paganisme immémorial pour lequel l’éthique répond seulement aux nécessités sociales et certainement pas à la responsabilité d’une «personne», concept spécifiquement chrétien. C’est pourquoi, dans cet esprit, Marlène Schiappa peut dire que «rien éthiquement ne s’oppose à la PMA». L’effacement de la chrétienté, qui a commencé au XVIIIe siècle, en arrive aujourd’hui à son terme: l’éthique chrétienne, qui avait irradié ce continent pendant deux millénaires, n’a plus voix au chapitre.

Il est d’ailleurs probable que la montée des populismes dans l’Occident tout entier exprime la volonté de s’opposer ici ou là à ce progressisme compris comme un destin. On voit dans l’Amérique de Trump des tentatives de limiter les droits à l’IVG - ce qui déclenche des indignations véhémentes chez les progressistes, car aller contre le «progrès» est considéré comme une faute morale.

On a envie de poser la question: comment ce genre d’affaire se termine-t-elle? Probablement par une sorte de dégoût de l’excès, qui finit par saisir même les plus fanatiques. Il est probable qu’un jour, après avoir fait beaucoup de dégâts et cassé beaucoup de choses précieuses, nous serons excédés de ces bacchanales individualistes où se perd la simple mesure du bon sens.