Le Naïf surmontant sa peine à l’annonce du décès de notre antépénultième Président et toujours attristé de celui, à jamais inscrit dans nos cœurs, de ce cher Johnny ne pouvait résister au chant de son clavier Dell, véritable sirène informatique.

Le parallèle entre les deux funérailles offrait un irrésistible sujet et, sitôt dit, sitôt fait, venait en toute naïveté le petit texte qui fait suite : Chirac, vainqueur… amorce d’une évocation comparée.

L’image d’un match de boxe où s’affronteraient les deux héros.

Puis le Naïf vaquant ailleurs, le papier restait esseulé sur son écran d’ordinateur, tout pendant que se mettait en place le ramdam des amis, des fidèles, des je-t-aime-moi-non-plus, et de ce merveilleux peuple de France uni dans l’affliction.

 

Chirac, vainqueur aux points

Le combat est serré et la  victoire reste longtemps indécise. Les deux antagonistes ont des armes redoutables.

Ils ont bien des points en commun et d’abord ils représentent le peuple français, nous dit-on aujourd’hui, mieux que personne. Ils en sont, chacun à leur façon, une incarnation dans des registres, il faut bien le reconnaître très différents.

Johny a percuté le premier : élan juvénile, fougue rockeuse, il meurt deux ans avant son compétiteur. Les larmes sont à peine sèches. Ses héritiers dans une tragédie digne de l’antique maintiennent allumé le flambeau qui illumine la foule, de sorte qu’il n’en finit pas de mourir.

Son adversaire profite de ce temps gagné pour mourir à son tour. C’est en vérité un brillant retour pour un combattant (sur ce point, il fait l’unanimité) qui depuis tantôt une dizaine d’années était emmuré dans les séquelles d’un accident cérébral. La fin de son mandat en avait été perturbée sous des regards pudiquement détournés. En un mot la mort de Chirac est une résurrection.

Johnny débute le combat avec un énorme avantage : il est d’une personnalité plus simple que des mauvaises langues qualifieraient de très simple et il est donc commode pour la foule de s’assimiler au personnage.

Chichi est au contraire bien plus complexe et sa personnalité demande des réflexions plus élaborées sans pouvoir constamment recourir au mode narquois de l’évocation de l’homme aux chansons.

Animal politique contre bête de scène. Aurait-il fallu choisir l’arène et non le ring ?

Passé judiciaire pour Jacques le Bienaimé et fraude fiscale ordinaire pour l’Idole. Incertitude, les juges hésitent.

Question gonzesses, là encore le match reste indécis. Les juges pudibonds ferment les yeux.

Rendu à ce stade, le Naïf pose sa plume, quitte son clavier, fait autre chose et comme chacun, observe le déroulement des funérailles du Président alors que dans le même temps les héritiers de Johnny jouent aux dames le déplacement du cercueil.

Les hommages au Président défunt s’amplifient et remplissent l’espace médiatique pendant une période médiatiquement longue d’une quinzaine de jours.

Dans un premier temps, hommages unanimes à reconnaître et célébrer la proximité du corrézien avec les français en général, les paysans en particulier et tout spécialement les visiteurs et exposants du salon de l’agriculture. Et chacun d’y aller de son anecdote ; il a caressé la vache, il a vanté le sancerre, il a dévoré le pâté de…

Ah, justement, un appétit énorme, gargantuesque illustré de multiples façons. Tellement attendrissant ce talent à incarner les valeurs profondes de l’âme nationale qui nous fait entrevoir Chirac en Renan de la boustifaille.

Unanimes aussi pour reconnaître le mérite du gouvernement qui par la parole de de Villepin a écarté nos armées du bourbier pétroléo-libérateur des Bush, Rumsfeld, Cheney dans lequel ils ont entrainé le reste du monde occidental et musulman au nom des vertus du régime démocratique pour tous et de quelques intérêts bien compris.

Bientôt cependant des nuances apparaissent dans la louange. On évoque des fautes politiques, on ressort la décision du quinquennat dont on ne sait plus comment sortir et puis la mairie de Paris et les développements judiciaires qui ont suivi la gestion « libérée » du maire. Et la dissolution, et les reculades de Juppé !

Moins de veau, vache, cochon, couvée… mais pas encore d’Adieu.

Enfin, on passe en bas bruit, les commentateurs au format paragraphes et anecdotes laissent la place aux analystes qui livrent des synthèses dans tous les périodiques qu’on se doit de lire. Le personnage devient complexe et chacun compose la mosaïque d’un Chirac insaisissable. Une bibliothèque se constitue.

Le point d’orgue est la cérémonie des Invalides : la France communie.

En fin de programme on redécouvre Bernadette qu’il a fallu protéger de ce tohubohu. 

Après trois semaines, les derniers tressaillements de la presse s’éteignent progressivement pour laisser le champ libre aux Trumperies en tout genre, à la réprobation de Zemmour, au dénislamisme (1) enfin dénoncé, à l’ouragan de service qui frappe là où il veut et à l’insaisissable Ligonnès.

Plus de temps pour Johnny. Les Invalides, c’est autre chose que la Madeleine, même si les motards de l’Élysées avaient une certaine gueule.

Tout bien pesé, les juges, connaisseurs et impartiaux donnent à l’unanimité Chichi vainqueur aux points.

Cette impartialité n’a pas connu de faiblesse.

Cependant dans un dernier mouvement, le Naïf, toujours désireux de trouver les bons équilibres s’interroge. Le match de boxe était-il la bonne image ? Pourquoi choisir le ring plutôt que le stade ? Imaginons que l’épreuve mettant les défunts personnages en compétition ait été après des courses et des sauts, le lancement du disque. La victoire de Johnny aurait été sans nul doute écrasante.

Ce qui autorise à penser que longtemps après que le souvenir de Chirac aura retrouvé la place qu’il avait avant son décès résurrection le bon peuple continuera d’écouter Johnny Halliday et à en garder le souvenir.

  1. 1.       A. Brezet dans le Figaro du 7 octobre.

12 octobre 2019