Un message écrit à Luc Ferry ce mois de novembre 2019

Monsieur le Ministre et cher ami

Le premier titre par déférence à la fonction et à celui qui l’a remplie. Le second par affinité ressentie sur les sujets d’intérêts et sur la manière « de le dire » enrichie d’une pratique raisonnable et régulière de vos points de vue. J’ajoute qu’à cette affinité s’ajoute une nuance avunculaire que m’autorise, hélas, une certaine différence d’âge.

Donc, Cher Ami,

Je rebondis sur une réponse que vous faites aux propos et écrits de MM Hariri et Koenig. J’entends parfaitement cette réponse et j’ai souhaité, dans mes réflexions personnelles ajouter une note plus matérielle et matérialiste qui n’aurait pas l’ambition de chatouiller le libre arbitre et le déterminisme, pour moi animaux fort distants.

Comme je ne souhaitais pas refaire le coup du paquet de fils de cuivre et d’assemblage de puces qui m’est familier sur ce sujet, je suis remonté aux temps quand l’homme façonnait des outils auxquels il conférait une vertu : Durandal et Excalibur en exemple.

De là une fablounette que vous trouverez peut-être le temps de parcourir.

Quant au sujet de l’intolérance chez les étudiants de l’université, vaste sujet, il faut y voir la conséquence du vide dans lequel on plonge la majeure partie d’une tranche d’âge en la conduisant sans goûts ni compétences sur le chemin d’études de propos incertain pour ne pas dire études inutiles : Route directe vers le chômage, l’assistance due par la collectivité puis revendication, révolte-émeute et désespérance. Cet ajout car je crois avoir noté votre nom dans un appel des 100… Était-ce au printemps dernier ?

Une dernière remarque, lorsque je publierai ce papier sur mon journal (je déteste le mot blog, d’où vient-il ?) je prendrai, si vous le voulez bien, la liberté de joindre votre « Non, l’IA ne tuera pas le libre arbitre ».

Meilleurs sentiments.

C.D

 La Hache de Neander

Dans la verte vallée de la Neander, il y a fort longtemps vivait un brave garçon qui artefactuait  au porche de sa coquette caverne. Le terme choque, soit, il était occupé à fabriquer une hache. Il avait d’abord pensé à un hachereau en obsidienne d’un pays lointain où gronde les volcans ; son voisin de cave lui conseilla de choisir du silex, plus robuste et facile d’entretien. Notre homme ne savait pas trop d’où venait la pierre, ni quel artisan avait taillé l’objet. Il se l’était procuré en échange d’une de ses filles déjà capable d’aller chercher l’eau à la rivière. Il ajustait un manche pour pouvoir commodément utiliser l’engin aux multiples tâches de la vie d’un habitant de la Neander. Il avait dans sa caverne pris le soin de conserver et d’apprêter des tendons, des sangles de cuir qui fixent la pierre sur le manche de la hache. Le manche de bois était « en même temps » souple et résistant tout à fait adapté à son usage. Le père d’une de ses femmes lui en avait fait cadeau en signe d’estime clanique.

La hache finie, devant lui posée sur le tronc d’arbre sur lequel il artefac…travaille. C’est son atelier.

Il se dit qu’il a devant lui, fruit de son travail et osons le mot, de son industrie, une bien belle hache. Avec elle il peut faire tout ce qu’homme peut faire d’une hache. Il s’abîme dans l’admiration de la hache. Mais l’objet est inanimé. Il ne répond pas à sa muette imploration.

L’homme de la vallée de Neander se prend à rêver. Ne peut-il  par quelque magie, quelque artifice donner vie à sa hache pour qu’elle devienne, l’image se précise dans sa tête et il invente le mot, intelligente. Nul ne saurait prononcer le mot qu’il inventa, mais sa racine reste plantée dans les langages qui se parlent maintenant.

Bien en avance sur son temps, il sort de sa caverne et entonne des eurêka et des alléluias.

Il va maintenant, sans aucun doute, avec l’aide du shaman du clan, maître des artifices, insuffler la vie à l’objet qui pourra de la sorte non plus par lui mais à côté de lui, avec lui remplir leurs tâches communes et alléger le poids qui pèse sur les épaules des hommes d’avoir à rechercher leur subsistance. Le clan réuni partage son enthousiasme et voit dans la nouvelle hache la promesse d’un monde meilleur, d’une Neander plus heureuse, d’un pas vers le Bien Commun.

Le shaman, pourrait-il en être autrement, assiste et médite. Il ne manifeste aucune joie.

Imagine dit-il à notre homme que ta hache échappe à ta volonté et que, forte de la vie que tu lui as octroyée tel le Grand Esprit de la Terre et des Eaux, elle mène une vie de hache libérée, capable de tailler son chemin seule au travers du monde des hommes. Ne crains tu pas qu’elle ne vienne quelque jour, enrichie d’expériences nouvelles te dire comment mener la vie de ta caverne puis d’une taille en avant régenter le clan ?

Notre bonhomme, parent du shaman comme il advient dans tous les clans le remercie de son avis. 

Je te sais gré de me faire entendre quels dangers je ferais courir à notre clan si une hache prenait vie et de nos vies dispose à son gré lui répond-il.

T’inquiète, bonhomme ! Rétorque le shaman soudain familier. L’artifice que tu cherchais dans ma boite à outil d’artifices n’existe pas et ne peut exister. Dans les haches, la vie tu ne peux insuffler. Ta hache n’aura jamais d’intention, pas davantage de désir, de joie ou de peine. Objet elle est, objet elle restera et ne façonnera, par ta main, que ce que tu voudras façonner. Oublie ton rêve et contente toi d’admirer et d’utiliser ta hache pour ce qu’elle est : un joli caillou au bout d’un long manche en bois de coudrier.

Si quelque autre rêveur de la vallée rêvait comme tu l’as fait de donner vie aux artefacts et se prenait à croire que cela se fasse, rassure-le et conseille lui d’orienter ses rêveries sur des chemins mieux tracés. Il courrait en continuant son rêve le risque de s’égarer davantage dans le marais des croyances et des idées qui n’en sont pas. Tu sais mon fils, poursuit le shaman, là où tant de nos frères de clan se sont perdus et continuent d’errer.

 12 novembre 2019

Pour les lecteurs du Naïf, sur ce sujet :  IA, mein Herr,  9 avril 2018  et  Les charmes de la mémoire artefactuelle,   10 novembre 2018

 

Luc Ferry: «Non, l’intelligence artificielle ne tuera pas le libre arbitre!»   6 novembre 2019

La France veut se doter d’une intelligence artificielle (IA) «éthique». C’est bien, mais pour s’en assurer, il vaudrait mieux qu’elle soit française. Or, pour l’instant, elle est chinoise ou américaine et le fantasme d’une IA totalitaire continue de freiner la recherche. Si l’on en croit Yuval Noah Harari«le libéralisme s’effondrera le jour où le système me connaîtra mieux que moi. L’IA décidera alors pour moi de ma santé, de mon vote, voire de mon mariage mieux que je ne le ferais moi-même. Par intérêt bien compris, je renoncerai alors à l’exercice de ma liberté». Sur ce point au moins, Gaspard Koenig défend une thèse analogue selon laquelle (et je le cite pour éviter le rituel «vous ne m’avez pas lu») «la possibilité du choix moral est gravement remise en cause par l’usage industriel de l’IA et des data qui nous ôtent la peine de décider par nous-mêmes». Je pense exactement l’inverse.

Non seulement l’IA va rendre d’immenses services à l’humanité, par exemple dans la lutte contre le cancer, mais loin d’anéantir l’individu libre, elle pourra être une formidable aide à la décision. Le raisonnement de Harari, pour frappant qu’il soit, est un sophisme. C’est toujours nous qui choisirons de nous en remettre (ou pas) à un logiciel d’IA, nous qui pourrons décider (ou pas) de déléguer notre décision lorsque nous estimerons que c’est la meilleure chose à faire. Rien ne nous interdit de réfléchir à nos choix, de résister aux data, ni d’éduquer au passage nos enfants! Du reste, que l’expert auquel on choisit de faire confiance parce qu’on le juge plus compétent soit un médecin ou un logiciel (forcément encadré par un humain) ne change rien à l’affaire.

Allons plus loin. Harari et Koenig prétendent sans rire que les travaux d’un économiste, Daniel Kahneman, auraient prouvé que le libre arbitre est illusoire alors qu’en vérité ils montrent seulement que nos choix sont souvent irrationnels, un truisme que l’IA peut justement aider à combattre. Comme l’a montré Karl Popper de manière magistrale, l’hypothèse du libre arbitre comme celle du déterminisme se meuvent toutes deux hors du champ des sciences. En effet, les hypothèses authentiquement scientifiques sont toujours soumises à l’expérimentation ou, comme dit Popper, «falsifiables», c’est-à-dire réfutables en droit par quelque réalité factuelle, ce qui n’est pas le cas des énoncés métaphysiques.

La proposition selon laquelle toutes nos actions seraient déterminées par des causes échappant à notre volonté, par des pulsions préconscientes, est par définition « non falsifiable  », impossible à contredire par quelque expérimentation que ce soit.

Pour donner un exemple, la proposition «Dieu existe» est par essence irréfutable. Nul ne pourra jamais prouver que Dieu n’existe pas, mais cette irréfutabilité n’est pas un atout en termes de science, c’est au contraire le signe d’un saut dans une sphère où Dieu est objet de foi, pas de démonstration. Il en va exactement de même pour le libre arbitre, mais tout autant pour sa négation déterministe, puisque, comme l’écrit Popper, «on ne pourra jamais prouver qu’il n’y a pas un intérêt caché derrière l’action même la plus désintéressée en apparence». La proposition selon laquelle toutes nos actions seraient déterminées par des causes échappant à notre volonté, par des pulsions préconscientes, est donc par définition «non falsifiable», impossible à contredire par quelque expérimentation que ce soit. Et comme pour l’énoncé «Dieu existe», ce n’est pas une force, mais une faiblesse qui fait paradoxalement du déterminisme, comme de l’athéisme, un objet de croyance, en aucun cas une vérité scientifique puisqu’on pourra toujours, derrière toute action, même la plus généreuse, postuler l’existence d’une motivation inconsciente.

Il est donc impossible de prouver l’illégitimité du déterminisme. Mais c’est justement parce qu’il échappe à toute réfutation factuelle imaginable qu’il dévoile son statut de parti pris, au sens propre, «métaphysique», situé au-delà de la physique, au-delà de l’expérience. L’hypothèse du déterminisme, comme toutes les hypothèses de ce type, se situe donc dans une sphère qui échappe à tout contrôle par les faits et les travaux de psychologie expérimentale sont ici hors sujet, rationalité et liberté soulevant des problèmes différents.

Dans ces conditions, vouloir prouver que l’IA va tuer notre liberté est tout simplement ridicule. Qu’elle la mette au défi est évident, elle ne saurait pour autant l’anéantir. On dira que la Chine s’en sert pour contrôler et museler les individus. C’est hélas vrai, à ceci près que le problème n’est pas l’IA, mais l’usage qu’en fait un régime qui, il y a peu encore, provoquait la mort, celle-là bien réelle, de 60 millions d’individus sans l’aide de la moindre technologie moderne.