Je ne sais pourquoi les tics de langage me tapent sur le système au point que je finis par ne plus entendre qu’eux sans plus rien saisir de ce que l’auteur des tics cherche à dire. 

La plupart des tics n’ont aucune signification ; ce sont comme des ponctuations et comme par les ponctuations le locuteur peut y arrêter son propos et reprendre son souffle.

Par exemple : Voilà ! Ce voilà la peut aussi bien dire, j’ai fini et je n’ai plus rien à dire lorsqu’on subit l’entretien du journaliste ; l’entretien du genre : il y a eu un grand boum, je suis descendu, il y avait de la fumée, les gens courraient…Voilà. Le JT quoi !  Ou simplement comme un « Voilà, c’est comme ça 

Dans le genre populo+  on entend avec une belle régularité le « par rapport à » qui établit une relation causale : je mets plus ma voiture ici par rapport aux parcmètres. Très utilisé et vise « un p’ti peu » le haut de gamme.

Dans la même catégorie, enfin en ++, on trouve le « entre guillemets » qui signifie qu’on dit quelque chose de spécial auquel l’auditeur doit prêter une attention particulière ou bien un propos que peut-être on ne devrait pas tenir, les guillemets comme une confidence. Excellente fréquence chez les commentateurs de la télévision.

Très bon score pour le « c’est vrai que » qui atteste d’une vérité d’une affirmation et de la reconnaissance de cette vérité. Les Gilets Jaunes nous ennuient, c’est vrai que la taxe sur le gazole, c’était un peu gros.  Très, très fréquent, comme l’eau et le gaz, à tous les étages.

Mais moins que « effectivement », champion toute catégorie du tic universel, spécialement cultivé dès que le propos prend une certaine hauteur. Son emploi est fréquent au point qu’on éprouve un manque quand on est privé de ces quatre syllabes. Le bruit court que certains voudraient insérer deux « effectivement » dans la même phrase, instaurant ainsi un effectivement à deux coups  qui effectivement augmenterait la cadence et améliorerait l’effectivité du discours. Le « C dans l’air » quotidien de la 5 doit atteindre la centaine d’effectivement à chaque émission !

Excellent classement pour le « quelque part » qui introduit dans la phrase la possibilité d’une cachette où quelque part se trouveraient d’autres choses à confier comme un recoin dans le propos. Dans les propos de M. on discerne « quelque part » un rien d’arrogance.

« Un p’ti peu » tient un rang honorable comme un édulcorant qui adoucit une vérité ou un fait dont la véracité ou « l’effectivité » choquerait l’auditeur.

« On peut dire » pour une chose qu’on devrait pouvoir dire mais qui ne s’avance que prudemment : courant et facile à dissimuler dans un discours fourni. Très utilisé, produit de qualité qui évoque l’image et le possible, en léger conflit d’usage avec le « On va dire » qui est moins affirmatif, davantage dans la proposition voire dans l’image.

« Pas forcément », autre produit édulcorant qui atténue l’impact d’une affirmation tout en la confirmant. Un personnage public entouré d’une foule hurlante déclare : Ils (la foule) tenaient des propos « pas forcément » sympathique.

Dans la grande famille des clichés devenus « incontournables » on se presse. Une position défendue trouve son ultime rempart dans un « C’est clair et net » qui clôt toute discussion.

Ils sont trop nombreux, on s’y perd et seule l’Intelligence Artificielle pourrait aider l’Homme Augmenté à en dresser une liste.

D’autres tics sont chics, ils font class. Exemple :

Plus de problèmes, l’horizon est dégagé, on ne connait que des problématiques. Une problématique est comme une plante qui n’est pas un problème mais une famille de problèmes comme les branches d’un arbre à problèmes. Pourquoi évoquez un problème particulier lorsqu’on peut à la façon des petits pains en cuisiner d’autres ? D’ailleurs comme on dit : pas de problème !

De la même manière, plus de question. On ne se pose plus de question, la formule est désuète. On fait face à des questionnements qui à l’instar des problèmes volent en escadrille et attaquent en groupe reléguant la question au niveau de l’écolier qui dit : c’est quoi une racine carrée et s’entend répondre par son professeur des écoles qu’il ouvre un questionnement sur les nombres entiers.

Une survivance de l’emploi de problème comme on vient de le suggérer est à trouver dans le très courant,«  Pas de souci, pas de problème » qui traduit la « résilience » d’un quidam au contraintes de la vie courante. 

Apparaissent également des mots à la mode. L’exemple type est le « nauséabond » qui vient illustrer tous les discours de défense de quelque idée ou de quelqu’un qui passent par l’agression de l’idée ou du quelqu’un dont les propos sont nauséabonds. Le fascisme et l’antifascisme ainsi que l’antisémitisme ou la défense des Palestiniens ne sont jamais loin car ils sont les jardins où fleurit cette épice du langage. Tout près du nauséabond, se cache « La bête immonde », qui est, on le comprend bien, l’origine de la puanteur.

Un évènement regrettable est sanctionné d’un « Plus jamais ça » qui traduit à la fois un optimisme revendiqué et la douleur ressentie d’un passé toujours présent.

Sur un mode souriant et même enfantin en réaction à un changement dans un ordre acquis…  « Même pas peur » directement issu de la cours d’école et des slogans, Ô combien nombreux, des Ô combien nombreux anti-quelque chose.

Pour ne pas alourdir un papier qui se veut léger, les « éléments de langage » et le « prêt à dire » des personnages de la vie politique n’ont pas été évoqués. Pourtant quelle mine ! Larges emprunts au vocabulaire sportif : On siffle une fin de partie, on botte en touche, on marque un essai, on slalome entre les alternatives, on abat ses cartes et on réalise un carton plein.

Que se passerait-t-il si un défenseur rigoureux jusqu’au rigorisme de la langue obtenait cette dépollution et atteignait le résultat d’une expression débarrassée de ces tics, des mots à la mode et des à peu près ?  

Serait-t-il honoré par l’Académie Française, lieu le plus élevé dans le domaine de la défense du français ?

Ou bien pour rester dans le populo, pisserait-t-il dans un violon ? Pardon, chercherait-t-il à vider un tonneau des Danaïdes ? À remonter une pierre de Sisyphe pour la nuit des temps ? À couper inlassablement les têtes d’une Hydre qui sans cesse sur la bête repoussent.

Allons, rassurons-nous, la foultitude des bonshommes et bonnes femmes qui causent dans le poste n’ont pas l’exclusive du tic, du cliché ou de l’expression précuite. Les personnes qui causent bien, ont, elles aussi, sur une étagère culturelle leur arsenal d’images patinées par l’usage, de citations usées jusqu’à la corde, qui donnent à grands coups de Tocqueville, Nietzsche, Simone Weil, Aristote et Arendt-la-petite-dernière le vernis final de leur leçons. 

Alors double dépollution ?

On n’en finirait plus et on ne dirait plus rien !

 

22 décembre 2019  L’Hiver est là et le vent souffle en rafale.

 

Une petite cerise sur le gâteau : « C’est dans l’air », 17 45 sur la 5, le 23 décembre, pendant que je fais ma demi-heure de vélo, une journaliste, femme sensée, experte et évidemment très cultivée prononce le mot magique, « effectivement », effectivement 6 fois en 80 secondes et, là est la cerise, trois fois dans la même phrase. Le tic devient effet litéraire.

Dans cet exemple, on est dans le tic authentique ; ce n’est pas du toc.