De passage à Mohéli, aux Comores j’avais quelques années auparavant fait la connaissance d’une charmante Roussette de Livingstone. Elle m’expliqua que son nom venait peut-être d’un ancêtre écossais. Je suis resté en contact avec elle et nous nous entretenons souvent sur la vie des chauvesouris et sur leur communauté suspendue… par les pattes.

Très récemment elle me faisait part de tracas et se plaignaient des incivilités dont elle est l’objet : «  On m’accuse, ici dans mon île, d’être  l’origine, que dis-je d’être la cause d’une grande pandémie qui affecte la terre entière ». Elle me demanda comment une amie des hommes comme elle, végétarienne de toujours et totalement isolée à l’envers sous son arbre pouvait se trouver ainsi accusée. D’ailleurs me dit-elle, mes grands-parents disaient que déjà, quand ils étaient jeunes on les avait rendu responsable d’une maladie répandue en Afrique, maladie dont ils ne connaissaient même pas le nom.

Je la rassure, elle n’est pas la chauvesouris dont la rumeur des Mohéliens s’est emparée, pas plus que ses grands-parents n’étaient responsables-pas-coupables de l’épidémie d’Ébola, loin d’ici de l’autre côté du continent. Aujourd’hui, il s’agit d’une de ses cousines, d’un autre continent, d’un autre pays, d’un pays où les chiroptères vivent dans des caves et servent de mets à toute sorte d’autres bestioles. On appelle ce pays la Chine.

Elle me demande de faire taire cette vilaine rumeur qui nuit à son sommeil car dans un mauvais rêve elle pourrait tomber de sa branche.

   

Chauvesouris de Livingstone

                                             

LN

Je te reparlerai, si tu le souhaites, de ces histoires de chauvesouris et de vilaines maladies.

Roussette

Certainement, je suis très isolée sous mon arbre et friande de nouvelles du vaste monde.

LN

Mais aujourd’hui je te propose une histoire qui te conduira dans un monde étrange, comme une forêt enchantée peuplée de créatures aux mœurs étranges. L’histoire est intéressante et je vais te la résumer.

R

Je suis suspendue à tes lèvres bien que je les crois moins confortable que ma branche…Bon, ça va, je plaisante.

LN

Il y a très longtemps, en ce pays merveilleux des personnages rêvant d’en organiser la vie, jusqu’alors régentée par un méchant sorcier britannique, décidèrent dans leur grande sagesse de donner dans leur pays libéré, à chaque propriétaire légitime d’une parcelle, petite ou grande, la propriété du sous-sol de la parcelle.

R

Légitime, ça veut dire quoi ?

LN

Ces personnages, je te le disais, organisaient le pays et accordaient des droits de propriété à la condition de ne pas l’avoir possédé avant comme les sauvages qui y  vivaient. Les esclaves noirs amenés en bagage accompagné et ne possédant rien n’étaient naturellement pas concernés.

R

Bon, alors, le sous-sol ?

LN

À l’époque le sous-sol ne devait pas signifier grand-chose et sans doute ne s’agissait-il que d’une clause de style. Ce droit existe toujours même si des états (dits unis) s’en sont parfois emparé. Et les gens l’ont largement utilisé et pour dire vrai exploité comme ils ont exploité les ressources qu’ils avaient sous leurs pieds.

Cela a concerné, le charbon, les minerais, les métaux, l’or en particulier puis dès la fin du 19ème siècle le pétrole.

R

Arrêtes de faire le savant, je n’y comprends plus rien.

LN

Tu as raison, ce n’est vraiment pas une histoire simple, ni un conte de chauvesouris. Retourne à tes rêves d’arbres surchargés des fruits que tu aimes et rendors-toi du sommeil des chauvesouris repues.

 

Bonne sieste et je reviens au pétrole. Ce qui nous intéresse ici est une histoire du baril.

Le Baril est le stade médian de la vie du pétrole, dans les estimations de volumes des champs, dans le débit des forages et dans la cotation des prix de vente.  Ensuite il se transforme en Tonne quand on le transporte et jusqu’à la porte de la raffinerie où on en paye le prix. Puis encore, associé à ses copains et concurrents en Tep dans des statistiques avant de finir en litres dans le réservoir de nos voitures qui ne sont pas toutes électriques.

Plus précisément le baril en 2019 et les premiers mois de 2020.

Dès 2012 les progrès conjugués de la sismique et des techniques de forage conduisent certains propriétaires terriens américains, petits ou grands,  à découvrir qu’ils ont sous leurs pieds une ressource d’huile importante qu’ils peuvent exploiter eux-mêmes et dont le prix d’extraction est inférieur au prix du marché. Bingo ! Se met en place rapidement une production de pétrole dit de schiste d’abord désordonnée et dangereuse puis progressivement améliorée et accédant de plein pied au marché américain.

Les USA précédemment importateur de pétrole cesse de l’être et sont près de devenir exportateur.

Cela tombe bien car les crises du Moyen Orient réduisent considérablement les productions d’un Iran sanctionné, d’un Irak handicapé et d’un Koweit convalescent. On ne parle déjà plus d’un Venezuela naufragé, touché-coulé par Chavez and Co.

Les Saoudiens qui ont encore une politique sur ces sujets ajustent avec qui le veut ou le peut la production mondiale dans la fourchette des 96/100 millions de baril/jour et le prix se maintient en 2018 autour des 70 $/bl

La Chine ne cesse de produire son électricité en brulant du charbon car elle en a en abondance et que les prix du pétrole  sont élevés.

Tout ceci avec une augmentation de la demande mondiale encore régulière de 1 à 2 %.

                               

Brent $ 2010 à 2020 Fig 2 avril

 

L’année 2019 est toujours marquée par les incertitudes sur la situation politique du Moyen Orient et en particulier par les embargos des américains visant à asphyxier l’économie iranienne et les errements qu’ils manifestent sur leur présence dans la région. Les répliques des asphyxiés par des actions d’intimidation sur le franchissement du détroit d’Ormuz et l’attaque de deux raffineries saoudiennes le 14 septembre 209 accentuent ce climat d’incertitude. Les combats en Lybie compliquent encore le paysage. L‘OPEP et la Russie parviennent à maintenir un baril autour de 60 $ au prix de multiples rencontres pendant le dernier trimestre 2020, alors que les Américains continuent de consolider leur part de marché sans réduire leur production.

Mais dans les premiers jours de 2020 les prix entament une nouvelle descente et la situation est telle que le 5 mars l’OPEP décide de réduire sensiblement le niveau de production mais la Russie refuse de se joindre à cet effort. Poutine cherche encore à mettre hors-jeu le pétrole de schiste américain et a besoin de maintenir les revenus de sa production.

Il semble qu’à ce moment les producteurs n’aient pas perçu que la gripette qui démarrait en Chine et débarquait en Europe allait en un claquement de doigt mettre en panne l’économie mondiale. Cet aveuglement ne s’est dissipé que fort avant, mi-avril, sur cette crise devenue sanitaire et pétrolière.

Rétrospectivement bien trop tard et il ne restait déjà plus de levier pour agir sur les productions, les cours, les stockages et surtout les demandes. 

MBS adopte le 6 mars le comportement d’un gamin qui au bord de la plage détruit le château de sable parce qu’un de ses petits camarade ne veut plus jouer avec lui. L’Arabie Saoudite inonde le marché pour mettre tout le monde à genoux, la Russie punie d’être un mauvais joueur, le pétrole de schiste américain qui a mené le pays au rang de premier producteur mondial et naturellement le pétrole shiite des iraniens à tarir absolument.

Le résultat de cette attitude qui ressemble au suicide collectif d’une secte obéissant aux injonctions de son guru saoudien ne sera jamais connu car dans le même instant, les premières semaines de mars, le corona virus provoque ce claquement de doigt. Tous les circuits de l’économie mondiale cessent de fonctionner quasi instantanément dans un climat de panique sanitaire jamais vécu. Dans une situation générale d’impréparation et d’atermoiements résultant de cette impréparation s’opère la mobilisation des services de santé.

En France, ils réagissent et réussissent une difficile mobilisation tout en révélant les lourdeurs et même les obstructions du système administratif qui régit leur existence. L’épidémie semble ne plus progresser. Dès que le chiffre des décès ne croît plus, on veut croire que l’intensité de l’épidémie baisse.

Optimistes ou contraints, dans les premiers jours d’avril les gouvernements commencent à réaliser qu’on ne peut pas mettre en panne l’économie du monde sans dommages irréversibles. Il faut que l’activité reprenne.

Alors, en France on « déconfinera » mais progressivement et quand on le pourra, avec, promis juré, les masques et les tests qui arriveront, chacun le sait, bientôt et progressivement. On réalise aussi que l’avis des conseils ne suffit pas à construire une politique et peut même entraver l’action des responsables. Le scientifique se protège et ne prend pas de responsabilité, ce qui n’est pas son rôle. Et il ne peut indéfiniment servir de paravent à un pouvoir qui hésite. 

Les cours du pétrole se sont effondrés et peinent à se stabiliser (Brent) entre 20 et 25 $.

La production du pétrole de schiste tombe et certains producteurs sont dans l’obligation de le « vendre » en les rémunérant à des clients qui le stocke. Par le jeu des achats à terme, le WTI descend à -37 $.

MBS et le corona virus, bel exemple d’une coopération réussie.

 

Une conclusion : Nous ne savions pas encore comment classer MBS dans la catégorie des dictateurs mais soudain il nous révèle son immaturité, sa puérilité et sans nul doute son inculture. La dose de fanatisme religieux qui intervient dans son comportement reste difficile à apprécier, combat contre le shiisme ou combat contre l’ennemi ancestral. Les deux, mon Colonel ! Le dirigeant-dictateur du pays détenteur des plus grandes réserves prouvées existantes est capable et le démontre d’un comportement erratique

Ce type, quel danger !

Et comment ne pas s’étonner de cette extraordinaire conjonction entre l’incohérente décision de MBS et la mise en panne instantanée et radicale de l’économie mondiale.

 

Je ne réveille pas mon amie la Roussette. Elle dort toujours dans son temps suspendu.

 

Et comment terminer un papier sans queue ni tête ?

L’histoire de la chouette est simplement sortie d’un souvenir des Comores pendant lequel j’avais observé ces roussettes. Je voulais raconter à une roussette transformée en amie, les pataugeages de nos gouvernants politiques et sanitaires dans le marécage où ils entrainent le cher et vieux pays.

Dans un autre coin de l’écran trainait ce début de mise en ordre de mes souvenirs sur ce bref épisode de l’histoire pétrole, qui ne consistaient qu’en une sorte de succession d’images, réunions de l’OPEP, variations erratiques et ponctuelles dus à des évènements vite oubliés. Mise en ordre provoquée par la conjonction MBS-coronavirus.

Par paresse et puis, la chose étant faite par amusement j’ai choisi de coller les deux trucs l’un à l’autre.

 

Je ne nourris pas l’espoir qu’un lecteur partage mon amusement mais certains pourraient tirer profit de ce rafraîchissement de mémoire. On rafraîchit la mémoire comme on rafraîchit les coupes de cheveux : régulièrement.

 

22 avril 2020