Souvenirs partagés.

Souvenirs partagés, souvenirs effacés, souvenirs ressuscités, mais surtout souvenirs reconstruits ? Comment répondre à cette question quand un ami de longue date vous dit, d’une certaine manière, Onc’Claude raconte-moi l’histoire du…Suswa. Et des grottes. 

Mon cher François, souviens toi…

Le Suswa est un volcan du Rift, cette plaine large d’une soixantaine de kilomètres qui résulte de l’écartement de deux plaques tectoniques ayant décidées de faire chambre à part en abandonnant dans leur séparation un fossé effondré, ce Rift, et de nombreux volcans orphelins, comme notre Suswa. Ce n’est pas un très gros machin : le Rift est à, disons 1300 m et le bord du cratère à son point le plus haut est à 1900. Les pentes sont douces et on accède facilement à des replats déboisés sur lesquelles on se gare à proximité des célèbres grottes.

Ah ! Les grottes.

Une éruption récente, historique, a revêtu le flanc est de notre volcan d’un flot de lave extrêmement fluide qui s’est écoulé en même temps qu’il commençait à se refroidir. Les derniers volumes de ce déversement du cratère continuèrent dans la masse de l’épanchement déjà solidifié de s’écouler par des tubes. À la fin du flux, ces tubes se vidèrent complétement, dormant invisibles sous la croute de lave déjà figée dans le paysage. Au long de leur souterrain trajet, à certains endroit, ils sont très près de la surface de la coulée et leur toit se fissure et cède dégageant un espace encombré de blocs mais permettant d’accéder plus ou moins commodément aux deux extrémités de la galerie ainsi révélée.

Tu veux savoir quelle est la lave émise par notre animal volcan. Il faudrait demander à de vrais pétrographes, avec des microscopes qui lisent dans l’âme des cailloux. Entre nous, disons basalte, enfin sans doute !

Mais je t’ennuie avec mes histoires de volcanologue pas tout à cuit et déjà moisi alors que ce qui nous intéresse ce sont les grottes.

Souviens-toi, il y a un rituel. On commence par la plus accessible qui est à jet de pierre du parking au bout de la piste qui mène au bord du cratère. Ce n’est en réalité qu’un vaste porche, abris de chauvesouris et repaire de serpents, de gros serpents. L’entrée est jonchée de mues qui montrent que ces bestioles se plaisent dans la demi-obscurité du lieu. Geneviève n’appréciait pas du tout cette possible fréquentation et ne se risquait plus avant dans cette amorce de grotte.

À la fin de l’été 83 l’endroit avait servi au tournage de quelques scènes d’un film d’aventure, Sheena, reine de la jungle, laissant sur place des débris variés dont les Masaïs du voisinage avaient dû, je l’imagine, faire usage. Le film n’était pas inoubliable, donc nous l’avons oublié.

Maintenant seulement commence la visite du petit monde de la grotte… que nous visitons. Bien sûr, il y a aussi le point de vue sur le cratère et son petit dernier cône éruptif niché tout au fond, bien sûr aussi la visite de courtoisie à la famille Masai qui vit je ne sais plus où sur le flanc de la montagne, mais la perle, c’est cette petite grotte. Je ne garde pas le souvenir : qui me l’a montré et m’y a conduit la première fois ?

Andrew Wielochowski probablement, mais je ne suis pas certain que tu ais connu Andrew. Je t’en reparlerai.

Il faut connaître le petit trajet qui mène au « collapse » de l’entrée. Sans avoir pris des repères, tu ne risques pas de trouver l’endroit, ce qui est très bien. On descend dans ce collapse par l’empilement des blocs avec peut-être un peu de bébé-escalade et en une vingtaine de mètres on vient buter sur une paroi infranchissable. Seulement voilà, la nature prévoyante a laissé dans un coin de l’obstacle un petit trou de souris dans lequel il nous faudra ramper sur une distance de quelques mètres. Cela suffirait à décourager des pékins de visiteurs non avertis. Cette courte reptation dans le noir constitue véritablement une petite épreuve initiatique. 

E 1 Suswa

 Puis on est immédiatement dans le vif du sujet, au cœur du spectacle. Un grand, gros et très long serpent de pierre dort d’un sommeil de basalte dans la première grande salle. Ce sont les dernières coulées d’une phase active. Elles ont suivi le fond d’une grande galerie déjà solidifiée. Alors elles forment leur propre petit canal rapidement refroidi. Des gouttes égarées débordent et vont s’arrêter en gros coussins n’ayant plus la force, la pente et la vitesse pour continuer leur trajet. On éprouve le besoin de tout palper et de les entendre raconter cette histoire. On n’en finit pas de se promener dans et sur la bête endormie à jamais.

C’est y pas beau, ce que je te raconte.         

      Suswa 1

Une grosse dizaine d’années auparavant, à une époque où l’on pouvait se promener en toute liberté sur le volcan, j’ai eu la chance de monter sur l’Etna alors qu’une belle coulée de lave fluide, sans gaz et somme toute bienveillante taillait tranquillement son chemin vers cette belle ville de Catane. Elle n’était plus très épaisse sur les bords et on pouvait donc aller la caresser du regard. Des gens des villages y plongeaient des cannes et confectionnaient des souvenirs un peu comme des verriers. Et moi, je badais.

Depuis, aller sur l’Etna est aussi compliqué que de se déconfiner de nos jours.

Mais je radote, je vois que tu veux revenir au Suswa.

        Suswa 11

       Suswa 2

 En quittant cette grande salle la galerie se rétrécie comme si nous entrions dans un goulet qui aurait contrôlé le débit de cette dernière coulée.

Tu parles, faire de l’hydrologie à deux balles dans un écoulement de basalte historique certes, mais pas d’hier matin !

Galerie plus étroite et moins de surprise. Rien que ma mémoire ait retenu jusqu’à une ultime petite salle au fond de laquelle une fenêtre. Dans cette salle des racines d’arbres venues, elles aussi visiter la grotte.

Qui dit racines dit air extérieur et pluie. Et serpent.

Lors d’une des nombreuses visites faites au Suswa un grimpeur américain très connu et célèbre m’accompagne. C’est le genre de monsieur qui a tout fait, tout vu et qui a grimpé tout ce qui se grimpe.

Je l’avais déjà rencontré, Dieu sait où, et je venais de faire quelques pas d’escalade avec lui les jours précédents. Un de nos amis du Mountain Club est avec nous. Ian Allan probablement.

Nous nous extasions de concert sur la grande salle et son serpent endormi puis je prends un peu d’avance et arrive le premier à cette dernière salle. Sur le rebord de la fenêtre du fond un très beau serpent noir, noir mamba me dit mon expérience des promenades au Kenya. Il est immobile et sans doute indifférent à la lumière.

Moitié malice, moitié désir de jouer les gars qui savent, je ne dis rien quand arrivent mes deux lascars grimpeurs. Je dis à l’américain de ne pas s’approcher du fond de la grotte, enfin, pas trop et lui montre le serpent. Parole, je n’ai jamais vu une telle surprise, je veux dire peur, sur le visage de ce monsieur aux expériences multiples et ayant vécu des dangers extrêmes. Au point que je m’en suis voulu d’avoir fait cette niche dont je ne pensais pas qu’elle révèlerait une si grande phobie. Bien entendu, il s’est vite repris mais n’a manifesté aucun désir de rester plus longtemps au pays des mystères et des serpents noirs.    Le mamba aurait sans doute accepté qu’on lui tire le portrait mais aucun de nous n’avait son appareil photo.

Derrière la fenêtre par-dessus le rebord à serpent un puit circulaire de six ou sept mètres de diamètre et d’environ la même profondeur.      Aucun orifice visible, c’était bien la fin de la promenade. Cette particularité reste une énigme. Mamba compris. 

Suswa 12 

Fin de la promenade ;  que nenni !  Restent le paysage du cratère et la visite des voisins Masaïs.

Mais cette partie-là, mon cher François, je ne voudrais pas te priver du plaisir de l’évoquer.

 °°°°°°°°°°°°°°°°°°

Un ajout moderne.

En mars 2018 s’ouvre une famille de failles nord-sud immédiatement au pied est du volcan.   

Cause profonde, c’est le mot juste, le rift fonctionne et l’écartement profond se voit en surface.

Cause superficielle, les terrains autour des volcans sont des sédiments de fraiche date et ne sont pas consolidés.

Plus sur demande expresse.

          Faille de 2018 mars     

  

13 mai 2020