Je suis élève dans une classe avec d’autres jeunes gens(es ?) et jeunes filles, et nous préparons le concours d’entrée dans la vie.

C’est un concours très difficile dans son objet car les diplômés aborderont un univers de problèmes.

C'est un concours très facile car tous les élèves seront diplômés et tous rentreront dans ce monde d'incertitudes pour tous et de difficultés pour le plus grand nombre 

La classe est faite par un monsieur sympa qui explique bien et qui ne se fâche jamais. C'est le professeur. 

Un élève parmi les élèves est assis au premier rang. Cet élève est aussi le chef de classe. Moi assis au fond de la classe et pas du tout bon élève, je l'admire mais cependant moins que le professeur qui nous fait la classe.

L'élève du premier rang interrompt tout le temps le professeur et trouble l'enseignement. Je pense parfois qu'il voudrait bien être à la place du professeur mais qu'en réalité il aimerait "en même temps" plaire à tous les autre élèves et "en même temps" ne pas dire de sottises éviter les réprimandes du professeur.

Il n'y arrive pas toujours.

Cependant la classe se fait. On dit comme ça, faire la classe.

Aujourd'hui le prof nous a fait un cours très compliqué. Je n'ai pas tout compris mais je n'ose pas, mauvais élève que je suis, lever la main et interrompre la leçon. C'est un peu le privilège du bon élève du premier rang.

Il nous explique que dans le monde qui nous attend, il n'est pas facile de faire les bons choix entre… alors là, il a parlé de triangle et je me suis demandé s'il n'avait pas changé de matière pour faire des maths. Mais non, il a tout de suite expliqué que le triangle, c'était une image pour dire qu'il fallait trouver un équilibre entre des champs de force qui tendent à s'éloigner les unes des autres. Alors, là, je patauge.

Il explique: une des pointes du triangle est la protection de la santé de tous. Ce qui est la première mission en période de crise sanitaire. L'élève du premier rang lève la main et dit: Ne pourrait-on parler de guerre ? Le professeur hoche de la tête. Drôle d'expression, ce hocher. J'en glisse un mot à mon ami Wiki assis avec moi au fond de la classe. Il hausse les épaules. Pourtant, c'est un rudement bon élève. Il devrait s'assoir au premier rang. 

Une autre pointe du triangle est le besoin de la classe et de tous les parents d'avoir "toujours plus" de confort, de récréations et moins de devoirs en classe ou à la maison et des vacances plus longues en été, au printemps, en hiver et à l'automne. Le du premier rang lève le doigt et dit : ces aspirations sont légitimes et je les avaient présentées lorsque je suis devenu chef de classe.

Le prof fait semblant de ne pas avoir entendu. 

La troisième pointe du triangle, mes enfants, c'est l'économie. Vos parents vous hébergent, c'est bien naturel, ils vous nous habillent, c'est bien naturel, ils vous nourrissent….Ils doivent travailler pour gagner leur vie et la vôtre. Il faut que les usines, les commerces, et tous les secteurs d'activité fonctionnent du mieux possible et cela est rendu difficile du fait des contraintes imposées par les deux autres sommets du triangle.

Surmontant ma timidité je lève la main, coupant de la sorte l'herbe sous le pied du premier de classe et je lui dis que je crois avoir compris que nous étions dans ce triangle comme une bille de machine à sous qui rebondit d'un bip à un autre au risque de tomber dans le "game over".

À ma grande surprise, le très bon élève renchérit et assure la classe que sa mère et son prof de théâtre lui ont inculqué ces principes d'économies ménagères et continuent de les appliquer. Son diplôme en poche, il les appliquera. 

Le prof nous coupe la parole et nous dit de garder nos lieux-communs pour la récré et de nous concentrer sur la leçon. Son taf, nous dit-il, est de faire que notre bille de flipper reste bien calée au centre du triangle et qu'aucune cause de déséquilibre ne vienne perturber des équilibres fragiles. Il dit taf car il aime bien parler cash, ç'est cool. 

Je n'ose plus lever la main mais je brule de lui demander si d'avoir ce souci du panier de la ménagère, des vacances tout le temps et de la santé de tous ne risque pas de se faire sentir à quelque moment dans les économies de la caisse des élèves de la classe et dans celle des parents.

Comme s'il avait entendu ma question par une sorte de transmission de pensée le premier de la classe s'adresse au prof : Toute la classe et moi-même sommes d'avis que les dépenses de la classe doivent être utilisées "coûte que coûte" et même au-delà en demandant à nos parents un petit effort supplémentaire et peut-être aussi aux futurs élèves. Ce qui est essentiel, c'est de maintenir le calme dans la classe, enfin au moins dans la classe des bons élèves.

Je suis saisi d'admiration et même de respect quant à la justesse et la sagesse de cette intervention et surpris que le prof, à nouveau hoche le chef et déclare que nous avons assez bavardé et qu'il est temps de  revenir aux choses sérieuses. Malheureusement la cloche de la fin du cours sonne 

Je suis un peu déçu et je trouve le prof très terre à terre.

Comme une morale, il me vient à l'esprit que le très bon élève de cette fable est la bille qui va de flop en flop avant de tomber dans le trou du game over.

Quant au prof il lui faut suivre le flop en flop ou bien se souvenir de ses origines pour ne plus patauger dans le marécage. Revenir au travail dans l'économie et dans le social revenir au travail.

Mais, il est homme de devoir, avec le vaisseau il sombrera. 

Salut, la cloche vient de sonner et ma mère m'attend.

 

 

La liste des flops est trop longue pour qu'il soit nécessaire de les énumérer de nouveau.

Une dernière remarque: dans ma mémoire naïve et qui se souvient quand elle veut bien de ce qu'elle veut bien, le projet de réforme du gouvernement a bien été adopté par application de l'article 49.3 le 1er mars dernier. Pourquoi alors claironne-on que la réforme est enterrée, repoussée, oubliée, effacée et que les forces du progrès ont fait reculer l'esprit du mal. Qu'en pensent le prof et le bon élève ?

On verra plus tard, pour le moment c'est le chômage. Alors s'ouvre le bureau des pleurs (éminemment légitimes, les pleurs) et les milliards sont promis tel le pain d'autres fables dans des plans que les ministères en concertation avec tout le monde élaboreront dans l'urgence.

 

15 mai 2020