En rangeant de vieilles photos, je découvre un papier visiblement assez ancien que je n’avais jamais vu auparavant. Que fait-il dans mes boites à chaussures pleines d’images du passé ? Et que veut dire cette histoire sans histoire ? Sans queue ni tête.

Cependant, l’ayant lu et y trouvant certaines correspondances, je lui donne un titre.

Tout en me demandant, pourquoi ce texte dans mes carnets ? Si un lecteur trouvait ce texte inutile et hors de propos, qu'il sache que je partage entièrement cette opinion.

  

Je marche vers la plage. La personne qui vit dans ma maison me dit que je dois sortir et prendre l’air. C'est ma femme. Je suis dans cette maison depuis des mois et elle me disait de ne pas m’éloigner. Je prends ma canne. Elle est noire et on peut ajuster sa taille. Avant je marchais sans canne. Le chemin est long de 600 mètres. La rue est déserte. Au village je croise peu de monde. Je vais vers la plage. Je commence à sentir cette gêne qui m’empêche de marcher loin. C'est l'âge. Je m’assied sur un banc. Je vois la mer. Je ne suis pas surpris. Je la vois de chez moi à 600 mètres de ce banc où je m’assied. La mer est calme, le mistral se lèvera plus tard quand la dépression qui vient d’Espagne aura franchi le territoire. J’écoute toujours la météo. Elle ne se trompe jamais. La dame de la météo montre des images coloriées et elle explique les dépressions et les anticyclones. Ces mots m'amusent. Après la météo, il y a les infos. Une dame est assise à côté de moi. Je ne sais pas si elle était assise quand je me suis assis ou si elle s’est assise après moi. Je pense qu’elle est âgée de soixante-dix ans. Les Suisses disent septante. Les Belges, je ne me souviens pas. Les Belges disent toujours oui quand un mot finit en ui. Cela m’amuse toujours un peu. Septante ans, je trouve ça jeune. C’est l’âge de la dame qui fait la cuisine chez moi. C'est ma femme. Elle fait bien la cuisine. Elle me dit que c'est diététique. Ce mot m'amuse. J’adresse un salut de la tête à la dame assise à côté de moi. Je dois être poli.  Lui parler fera passer le temps. Je lui parle du calme de la mer, de l’absence de vent. Je ne lui parle pas de dépression et d'anticyclone. Elle me répond gentiment, doucement, presque craintivement. Je suis surpris et lui demande où elle habite dans notre village au bord de la mer. Elle me regarde directement en tournant le corps pour me faire face. Elle s’est enfuie d’une maison d’accueil des personnes âgées qui ne peuvent plus vivre seules et que leur famille néglige. Elle n’est pas belge. Elle n’a pas dit foui. Elle ajoute qu’elle a marché assez longtemps depuis le village voisin où se trouve la maison d’accueil qu’elle a quittée. Je vois qu’elle est vêtue d’une chemise de nuit et d’un peignoir. Le tissu de son peignoir est un tissu à fleur. Cela m'amuse. On dirait un rideau de chambre d'enfant. Je lui demande pourquoi elle a fui. Elle me dit que le personnel de cette maison ne venait plus et que les personnes âgées qui ne peuvent plus vivre seules ont été obligées de partir. Je lui demande si elles sont toutes parties. Non, me dit-elle, beaucoup restent dans leur chambre car elles ne peuvent plus marcher. Je n’exprime pas mon étonnement car il serait indiscret d’en savoir davantage. À mon regard elle répond d’un haussement d’épaule. Son peignoir glisse sur son épaule. Elle le remet en place. Je ne sais que lui dire. Je lui demande si je peux lui offrir un café.  Elle me répond qu’elle me remercie mais, je mangerais bien un croissant ajoute-t-elle. La boulangerie est ouverte, Je l’ai vu en passant pour venir m’assoir sur le banc avec la dame qui me demande un croissant et qui s’est enfuie de la maison d’accueil. La boulangerie est verte. C’est une couleur curieuse pour une boulangerie. Ça m’amuse et je me demande quelle est la bonne couleur pour une boulangerie. Je rentre dans la boulangerie. Je suis seul, il n’y a pas de client. La jeune fille qui se trouve derrière le présentoir des pâtisseries et des viennoiseries ne me regarde pas. Elle regarde fixement son téléphone. C’est bien commode ces téléphones. Les jeunes gens s’en servent tout le temps. Ma femme me dit qu'elle lit le journal avec son téléphone. Je ne lis plus le journal. Elle lève la tête. Elle relève la tête et aussi le menton et elle me regarde. Elle ne dit rien. Je lui dis que je voudrais quatre croissants dans deux sachets séparés. Elle hausse les épaules et me donne deux paquets de deux croissants. Je la remercie. Je lui donne un billet de dix  euros. Elle le prend et me dit merci monsieur. Je pose ma canne pour prendre les deux paquets de croissants. Ma canne glisse et tombe par terre. La jeune fille n’est plus là. Je me dis qu’elle est retournée dans l’arrière-boutique. Je n’ose pas l’appeler. J’ai les mains occupées des deux paquets de croissants. Je quitte la boulangerie et retourne m’assoir auprès de la dame qui s’est enfuie de la maison d’accueil des personnes âgées. Je passe devant une boulangerie. Elle est de l’autre côté de la rue. La devanture est d’une couleur terne. Je ne trouve pas le mot pour dire quelle est cette couleur. Je pense à gris mêlé de jaune. J’avais oublié qu’il y a dans cette rue deux boulangeries. Je me demande s'il vende aussi des croissants. Je suis content de marcher sans ma canne. En marchant, je me dis que je vais proposer à la dame de venir avec moi à la maison. Ma maison est à 600 mètres. De ma maison on voit la mer. Cela m’inquiète car je ne sais pas ce que dira la dame qui vit avec moi et qui fait la cuisine. C’est ma femme et elle s’occupe de moi. J’hésite. Pour réfléchir je fais le tour de la fontaine sur la place du village. Je n’aime pas réfléchir, cela me demande des efforts. Je m’assied quelques instants sur un banc de la place. C’est le même banc que celui où est assise la dame qui s’est enfuie. J'étais assis à côté d'elle. On appelle ce type de banc du mobilier urbain.  Ça m’amuse et je me demande si ce banc est vraiment poli et bien éduqué. Je repart pour retourner auprès de la dame. Je repasse devant la boulangerie. La jeune fille est derrière l’étal de croissants. Elle me voit et me fait signe. Elle sort et me tend ma canne. Je la remercie de sa gentillesse. Elle me dit que c’est bien normal et me demande si tout va bien. Je la remercie encore et reprends mon chemin en tenant mes deux paquets de croissants d’une seule main et ma canne dans l’autre. Les croissants dans la main gauche et la canne dans la main droite. Je suis droitier. Je n’arrive pas à utiliser ma main gauche. Je m’amuse de l’expression qui dit de quelqu’un qu’il a deux mains gauches. Je me pose la question de savoir si cela expliquerait la gaucherie de certaines personnes. Je continue et je me demande combien a pu coûter le dallage de pierre de la chaussée de la rue qui mène à la plage. Je demanderai à la dame assise sur le banc si elle a une opinion sur ce sujet. C’est pour faire de la conversation. J’arrive au banc et la dame qui s’est enfuie de la maison d'accueil n’est plus là. Elle est repartie. Je la cherche du regard, sur la plage, vers la jetée du port. Au bout de la jetée, il y a un petit phare. Je ne sais pas s’il est éclairé la nuit. Je ne viens jamais la nuit. Je m'assied et je mange les quatre croissants. Je n’aurai plus faim pour le repas. Ma femme, je ne lui parlerai pas de la dame qui  était assise sur le banc et qui s’était enfuie de la maison d’accueil. Elle me reprocherait de ne pas lui avoir proposé de la conduire à la maison. Je crois que si je l’avais amenée elle me l’aurait aussi reproché. Je suis bien sur ce banc et comme j’ai mangé les quatre croissants achetés à la boulangerie verte il me vient l’idée que je pourrais rester sur ce banc pour toujours.