Bernard repensait au titre d'un récit lu il y a bien longtemps : Un homme se penche sur son passé. De ce livre, il n'avait guère retenu que le titre; à peine se souvenait-il que l'auteur était canadien et que… et puis rien. Bernard avait retenu ce titre, le nom de l'auteur mais rien d'autre ne lui revenait en mémoire. Canadien, il devait y avoir des histoires de forêts, de rivière et peut-être confondait-il avec un autre livre d'un autre canadien. Alors pour celui-là il avait oublié le nom du livre et celui de l'auteur. Il ne se souvenait que d'une chose, d'un extraordinaire concours de circonstance. Encore lycéen il passait un petit examen d'anglais comme cela se faisait au temps où il importait de vérifier le savoir des élèves ; un petit texte à traduire, une version sans doute, sur un homme en canoé descendant une rivière éloignée dans un paysage de forêt. Bernard venait juste, quelques jours auparavant de lire le livre dont il a maintenant oublié le titre et l'auteur et il reconnut immédiatement le passage qu'il lui fallait traduire. Son souvenir s'arrête là, comme une scène d'un film soudain interrompue et coupée au montage.

Bernard se dit que sa vie n'est rien d'autres qu'une multitude de ces petites scènes d'un film dont le monteur égarerait constamment des séquences et qu'il n'arriverait jamais à terminer.

Une petite glissade, une nouvelle image et Bernard se prend à imaginer sa vie comme une mosaïque ainsi qu'on en voit à Pompéi et Herculanum, mosaïque dont le sujet est clairement lisible mais dans laquelle de nombreuses petites parties ont été emportées par le temps. Ainsi de ma vie pense-t-il.

C'est comme en Crête, ces fresques anciennes découvertes à Knossos dont il reste quelques fragments épars sur le mur que des artistes bien intentionnés et dûment mandatés ont fait renaitre avec une imagination art nouveau qui redonne une grande fraicheur à l'image ancienne et presque disparue.

Non, pense Bernard, ma vie n'est pas un film inachevé, ce n'est pas davantage une mosaïque éparpillée sur le sol d'une villa d'un autre âge, ma vie est comme un mur, dans un espace familier sur lequel on a collé au fil du temps une multitude de ces petites étiquettes collantes, des post-it, sur lesquelles sont inscrits des messages ou des simples informations que la mémoire ne retiendrait pas mais surtout des bribes de souvenirs aussi fragiles et volatils que leur support dont la colle cesse un jour de coller les laissant tomber au sol de l'oubli. Sur le mur aussi des photos qui tiennent on ne sait comment sur cette paroi ajoutent l'image d'une vie qui s'efface, d'une vie effacée. L'œil retient l'image avant de se pencher sur le texte du papier jaune et jauni car le regard en arrière est paresseux de son impuissance à inventer ce qui fut et plus jamais ne sera. Bernard pense comme un poète. De ce mur ne surgit aucune construction, aucun récit, rien qu'un grand désordre dans lequel il devient évident que les post-it et les photos ne sont là que comme le reflet d'une succession d'événements, de choses qui se sont produites, qui sont advenus et que Bernard qui les a vécus ou dont il a été le témoin ne parvient pas à remettre en ordre faute d'avoir tous les post-it et toutes les photos. Les aurait-il que cela ne changerait rien car ce que Bernard a perdu est précisément le cadre même de ce rangement, l'architecture de l'histoire et pour reprendre le mot il ne lui reste rien que des choses advenues, des post-it décollés.

Bernard voudrait maintenant savoir comment et où un inconnu a trouvé l'idée d'écrire pour ne rien dire sur ce qui se passe dans ma tête.

Que de vide !

 

Un lecteur qui aurait eu la patience de lire "tout/rien sur Bernard" n'aura aucune difficulté à retrouver le nom de Maurice Constantin-Weyer, français qui n'était pas du tout canadien mais qui a vécu au Canada du début du siècle jusqu'à ce que la guerre ne le fasse revenir en France. Le livre de l'Homme qui se penche est le Goncourt 1928.

Sa biographie et son œuvre abondante mériteraient d'être visitées et écrites. L'ami Wiki nous en donne une envie d'encore.

Le lecteur ne risque pas de retrouver l'auteur du livre de l'anecdote de l'examen car Bernard ne s'en souvient pas. Il s'agit de Stewart Edward White, à peu près contemporain de Maurice CW. On retient qu'il est l'auteur de "La Forêt" écrit en 1903 et lu par le Naïf qui vous cause autour des années 49-50; Il était un américain pur jus dont la vie offre elle aussi quelques traits saillants qui mériteraient eux aussi d'être relatés. Plus tard.

Mais je m'égare.

 

30 mai 2020