Je ne sais si ma boite à chaussure contient encore beaucoup de messages ou de carnets jaunis. Le dernier carnet est confus dans son texte emberlificoté et d'une calligraphie presqu'illisible ce qui me conduit tel le scribe ancien à copier ce texte qui, je crois, gagnerait à être lu.

C'est la démarche inverse de ce besoin de passer de la parole à l'écrit duquel sont nés les signes des hommes très anciens puis les mots puis les langues.

De sorte que le lecteur du Naïf peut profiter de sa copie du carnet jauni.

Mais, je m'égare.

 

Julien allait rentrer à Saint Cyr. Non qu'il l'ait jamais souhaité, cela lui semblait simplement être le cours normal des évènements de sa vie dont son père avait de tout temps construit l'arrangement, soucieux qu'il était d'offrir à son fils unique la meilleure introduction qu'il conçut dans le monde des responsabilités, chance qu'il n'avait pas eu étant orphelin de père et de mère élevé dans des maisons où les enfants abandonnés comme des victimes oubliées de la dernière guerre qui avait emporté ses parents alors qu'il n'était qu'un adolescent, ces maisons dans lesquelles tant de destins variés se sont forgés ou dissous au gré des talents et des circonstances, ainsi que la vie en dispose. Julien n'avait pas de vocation en ces moments où l'influence du père s'affirme avant qu'on n'apparaisse l'homme sous l'enfant  et celui-ci aurait pu le pousser vers la médecine ou des études d'homme de loi comme le plus sûre chemin menant à l'embourgeoisement confortable, objectif bien naturel et de fait exclusif de tout autre ambition qu'un jeune homme imaginatif aurait pu nourrir et qui l'aurait éloigné de ce chemin que lui traçait son brave homme de père pour qui il éprouvait respect et affection, encore que déjà sans qu'il le perçoive clairement les distances de l'éducation étaient apparues dans leur relation, signes d'une distanciation sociale naissante, signes qu'il se refusait de lire alors que toute sa vie il entretiendra ce déni sous forme d'une recherche et d'une culture de cet enracinement dans les milieux d'un peuple d'une époque qu'il imaginait et qu'il teintait des habits de la nostalgie, époque qu'à la manière d'un Zola maladroit il peuplait de personnages et de situations que ce père auraient pu vivre auxquels petit à petit par des petites nostalgies accumulées il finissait à donner existence, comme chacun le fait avec ses souvenirs constamment reconstruits dans les récits renouvelés d'images constamment déformées. Julien avait bien vécu les premières années de sa vie dans cette ambiance d'une classe ouvrière émergeant des révolutions qui avaient ponctuées le siècle des progrès de l'idée républicaine délivrée du poids écrasant de l'épopée napoléonienne et de ses guerres incessantes, guerres que la rivalité anglaise rendait inévitables lors même que la paix de Westphalie devenait un objet d'histoire ; mais ambiance également marquée par le retour triomphant d'une bourgeoisie d'argent et d'affaires moteur d'une modeste contribution au mouvement industriel qui s'amorçait chez ces voisins, toujours rivaux, d'outre-manche ; période où déjà se mettait en marche l'engrenage des colonisations dont nul ne prévoyait en ces temps le champ des conséquences, colonisations qui dans sa vie militaire donneraient lieu à des étapes importantes de rupture parfois ou de nouvelles visions du monde. Mais en entrant à l'École Julien ne percevait cette entrée dans le vie militaire que come le début d'une longue vie de garnison, vie monotone dans laquelle les seules mobiles seraient l'avancement par l'intrigue et l'appartenance à des chapelles d'influence dont l'existence et la pérennité sont des constances de la vie publique sous les formes les plus diverses, religieuses, politiques ou réseaux francs-maçons , formes pures du réseau reflétant par d'autres voies les motifs précédents sans connaître l'engluement des églises ou des partis politiques. Julien ne savait pas encore combien sa vie serait conduite par cet exotisme que lui apporterait la vie des soldats engagés dans les conquêtes coloniales encore perçues comme de l'espoir et une marche vers le progrès apporté aux populations dont on chercherait pour leur bien à détruire la culture moins par calcul que par ignorance et mépris.

Pas plus qu'il ne savait le rôle que sa passion de musique aurait dans sa vie.

Dans le livre de la vie de julien une autre page s'écrivait sur laquelle des bonheurs et aussi des traverses prendraient place et poncturaient son existence donnant substance à des émotions de tout temps ressenties, émotions dont l'origine d'aussi loin qu'il se souvienne avait toujours orientées ses désirs et souvent ses attitudes. Très tôt dans son enfance considérant la musique comme une marque d'éducation bourgeoise le père de Julien avait souhaité qu'il joue d'un instrument s'il en exprimait le désir et si ce goût s'accompagnait des qualités nécessaires pour faire figure honorable avec un piano dans une réunion de famille, d'amis et de ces relations qu'il importe d'entretenir ; ce souci paternel ne visait qu'à une amélioration du regard que porterait sur son fils la société qui était devenue leur et la musique comme une expression artistique personnelle n'était pour rien pour lui dans cette entrée de Julien en musique car il y entra comme on entre en religion. D'une sensibilité toujours inexprimée la mère de Julien avait sur l'instant éprouvé une grande joie et nourrit sur cet engagement un grand espoir à son fils donné comme un autre cadeau maternel; elle considérait à rebours de son mari que cet enrichissement du jeune homme par l'expression artistique l'aiderait non seulement à favoriser une insertion ou une ascension sociale mais devrait d'abord libérer chez son fils interprète la créativité dans ses recoins les plus secrets et croyait-elle dans son âme ; elle n'était pas croyante mais elle recherchait apaisement dans l'espoir qu'un destin favorable ferait de Julien une personne à la fois active dans le siècle et élevé, enrichi par son goût de la musique, en surplomb de la vulgarité des foules ; elle ressentait cette pensée comme un véritable acte de foi. Julien ne perçu jamais combien pesait dans le soutien qu'elle lui apporta en toutes circonstances dans la poursuite de son travail artistique l'engagement spirituel de sa mère ;  jamais en opposition avec son époux, mais comme une musique d'une mélodie sans remous en accompagnement en suites douces des intentions de celui-ci d'embourgeoiser son fils par son entrée dans une caste qu'il voyait dominante et d'un grand pouvoir.

Ce goût enfantin pour la musique et pour l'instrument sur lequel il joua longtemps par le hasard de ces amitiés citadines qui se nouent par les rencontres quotidiennes avec une voisine lors desquelles quelques mots s'échangent, des confidences aussi et parfois des choses qui ne se disent pas aux proches et que l'on confie à une personne pas encore totalement sortie de l'anonymat, amitiés utiles car c'est ainsi que le piano de la voisine professeur de musique fit d'une fort agréable manière irruption dans la vie de Julien ; d'abord encouragé par cette dame à la façon d'un instrument de jeu, jeu qui vite devint enseignement et pris ce que personne ne percevait à cet instant, une grande place dans la jeune existence du garçon qui deviendrait au fil du temps le petit virtuose que d'autres maîtres prendraient sous leurs ailes.

L'engagement dans le métier des armes pris pour lui par son père et son entrée en musique souhaitée et encouragée par sa mère firent que toute sa vie il marcha sur deux chemins qui parfois s'éloignaient pour ensuite se croiser et même quoique rarement à se confondre. Les amitiés du soldat relevait d'une exclusive de caste, non par rejet mais seulement, naturellement par différence de langage, d'habitudes de groupes, en un mot de mœurs mais surtout tout aussi naturellement par une absence voire une exclusion d'un monde féminin perçue d'abord comme peuplé de femmes à respecter comme mère et sœurs ou pour la satisfaction des instincts des jeunes hommes de femmes de vie de garnison, filles faciles des villes de province et prosaïquement filles de bordel.

Il en allait tout autrement de la fréquentation du milieu des musiciens et musiciennes dans lequel Julien trouvait auprès des femmes la sensualité et l'ouverture à d'autres perceptions qu'excluait la camaraderie virile des militaires ; milieu où les hommes eux-mêmes exprimaient cette sensibilité dont ils ressentaient le besoin sans pour autant que la force et la puissance de leurs interprétations musicales en soient réduites, ce qui influençait le choix de instruments.  Ainsi sans qu'une règle ne définisse les choix on voyait bien que la harpe était un instrument de femme et que plus de femmes jouaient du violon, alors qu'au piano ou au violoncelle les artistes des deux sexes étaient de nombre comparable, ce qui se traduit sur l'estrade des orchestres symphoniques où l'on voit que les cuivres sont des hommes surplombant dans l'intensité sonore le premier rang de violonistes où l'œil se prend à chercher la beauté du visage harmonieusement associée au charme de la mélodie ; tant il est vrai que la mélodie sera féminine et que la trompette donnera du corps et du tempo ; tempo ou rythme dont Julien ressentira l'envoutement dans ses aventures  africaines dans des pays où la mélodie se perd dans la mélopée de manière incantatoire alors que le lancinement des tamtams et des tambours conduit aux piétinements et aux sursauts du corps de danseurs fascinés. Julien pensait alors que le ballet qu'il voyait à l'opéra et la grâce convenue de la valse viennoise avaient perdu cette fraicheur primordiale des musiques africaines.

Dans cette abondance, ce parterre de jeunes femmes Julien bon pianiste et bel homme découvrait les charmes de la collecte et de l'arrangement d'un bouquet où se mêlaient fleurs des champs toutes de spontanéité et de joies simples et  fleurs mystérieuses promesses de désirs interdits et peut-être dangereux.

Des fleurs de ce bouquet certaines se fanaient, d'autres les remplaçaient et Julien qui les avait toutes aimées un peu, beaucoup mais pas passionnément voyait bien qu'il ne pouvait continuer à butiner ; alors il arriva que julien n'ait plus à admirer qu'une seule fleur et qu'il se prit à l'admirer plus que tout et qu'il en devint amoureux d'un amour où tombent les hommes jeunes qui ne savent pas encore que les grands amours se fanent comme les autres et demandent plus que les amours domestiques, mères et  sœurs, du soin et une attention qui devra glisser si la plante le veut bien vers l'affection.

Julien laissa faner cette fleur qu'il aimait, elle disparut et il fallut que le voile de l'oubli efface son image pour qu'il puisse à nouveau voir d'autres femmes et qu'il puisse aimer à nouveau. Mais jamais la cicatrice ne s'effaça.

 

 

Bipbip vous avez reçu cinq nouveaux messages, Bingbong votre édition hebdomadaire du Point est maintenant disponible en ligne, pas moyen de résister, faut voir, ne pas perdre la primeur d'une info croustillante, se tenir au courant et puis trier dans les messages les deux spam pour lire attentivement les "mail" des amis et considérer l'urgence des rappels facturiers. Puis le flot des nouvelles submerge celui qui a le temps de s'y baigner. Je lis.

Tiens, on réalise que ce confinement imposé par la contrainte est un acte pris et une action commise sans la moindre assiette juridique et que les fermetures administratives des entreprises ne sont pas fondées sur le constat d'une mauvaise pratique contrevenant à la loi et aux règlements en vigueur et que en conséquence leurs conséquences doivent être assumées par l'autorité ayant imposé ces arrêts d'activité et qu'on ne peut pas rémunérer à taux plein le chômage contraint et ne reconnaitre aucune responsabilité quand la même contrainte concerne l'entreprise qui emploie.

Mais je m'égare. J'étais encore avec Julien, je piétine dans mes phrases.

Tiens, des amis vont me rendre visite prochainement. Je m'en réjouis.

Tiens cet autre ami me demande conseil sur un sujet qui l'intéresse ; je me réjouis de pouvoir l'aider.

Tiens la loi Avia : encore un monument qui fait réfléchir sur l'inanité actuelle de la représentation nationale et sur les dévoiements du principe de liberté d'expression par des idéologies venues d'outre atlantique. Il est tout de même remarquable que nous soyons soumis en ce même moment aux errances de Trump et aux errances des universités made in USA ; Il faut qu'j'y revienne.

Tiens personne ne commente la formalisation de la PPE et des taxes carbone, ce qui traduit un grand vide dans l'information et dans la capacité de l'exécutif à lire les lois de la république et à y prévoir les désordres qui en résulteront.

Tiens Hulot et Binoche. Quel joli couple.

Tiens on découvre qu'on ne peut pas, en même temps demander/imposer à des compagnies aériennes ou ferroviaires d'opérer à moitié de leur nombre de sièges en faisant semblant de croire qu'elles n'ont pas de compte d'exploitation.

Tiens, y a une dame qui fait la promotion pour sa région d'un avion vert qui volera à l'hydrogène grâce à la création d'un pôle d'excellence, comme un plante pas vivace mais fugace de la macronie. Inculture ou bêtise, les deux mon colonel.

Là je ne m'égare pas, je retombe dans mon ornière à moi et ce faisant j'oublie Julien, sa maman et sa fleur.

Vite je remets la machine infernale sur son chargeur…mais je la laisse ouverte et branchée prête à mordre à nouveau.

Drelin drelin, un autre téléphone sonne, je laisse à qui veut bien le soin de répondre.

 

Le carnet est imparfaitement relié et il est possible que d'autres parties soient restées dans la boite.